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Une « campagne de harcèlement » : des commerçants somaliens visés par des mesures d’expulsion à Ankara

Les autorités locales visent des commerces somaliens prospères pour les invisibiliser dans le cœur d’Ankara, selon des sources
Mohamed Isse Abdullahi devant le café somalien dont il est copropriétaire à Ankara, dans le quartier de Kızılay, le 20 octobre 2021 (MEE/Ragıp Soylu)
Par
ANKARA, Turquie

Ces dernières années, la place Kızılay au cœur d’Ankara a connu une gentrification unique en son genre.

La communauté somalienne croissante de la capitale turque y a établi des restaurants, des cafés, des magasins de vêtements et des cabinets de conseil pour le commerce bilatéral, transformant cette zone délabrée en quartier animé.

Cependant, la prospérité de ce quartier à majorité somalienne en a fait la cible d’abus en Turquie, où le sentiment anti-immigrant est en plein essor.

En avril, le quotidien Sözcü, journal de droite kémaliste connu pour sa ligne anti-immigrant, a présenté le quartier dans un article, l’amenant sous le feu des projecteurs de la nation.

« Nous avons appris que nous tous, pourtant titulaires de titres de séjour et possédant légalement des commerces ici en Turquie, allions être expulsés »

- Mohamed Isse Abdullahi, propriétaire d’un café somalien 

Titré « le centre d’Ankara est devenu la Somalie », cet article soutient que les commerçants et demandeurs d’asile de ce pays d’Afrique de l’Est ont complètement transformé deux rues de Kızılay « en leur propre pays ».

Depuis, des policiers en civil se rendent régulièrement dans les commerces tenus par des Somaliens, procédant sporadiquement à des contrôles d’identité et harcelant les clients, rapportent des habitants à Middle East Eye.

En septembre, un incident a choqué le quartier : la police a arrêté et remis des arrêtés d’expulsion à plusieurs commerçants somaliens du quartier, les contraignant à vendre leurs entreprises ou à les fermer purement et simplement, a appris MEE.

Répression policière

Il y actuellement un sentiment généralisé d’hostilité envers les réfugiés en Turquie, qui en accueille près de cinq millions, principalement syriens.

Ces derniers mois, l’opposition turque a lancé une campagne contre le gouvernement lui reprochant de ne pas avoir élaboré de stratégies significatives en ce qui concerne les réfugiés autres que la « politique de la frontière ouverte ».

La principale différence entre la communauté somalienne et bien d’autres immigrants en Turquie, c’est que les Somaliens sont généralement instruits et arrivés en Turquie par des moyens légaux.

Presque tous ont des titres de séjour et ils investissent de l’argent dans l’immobilier et le commerce.

Mais la situation s’est détériorée pour les Somaliens dans le pays après des émeutes en août dans un autre quartier d’Ankara, où des Turcs ont attaqué des commerces et habitations appartenant à des réfugiés syriens après des informations faisant état du meurtre d’un adolescent par un réfugié dans un parc.

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Depuis, on voit souvent des policiers en uniforme dans les commerces tenus par des Somaliens, bien qu’ils soient totalement légaux.

« D’abord, quinze policiers sont arrivés et ont commencé à fouiller partout le 8 septembre », raconte à MEE Mohamed Isse Abdullahi, propriétaire d’un café.

« Puis cinq jours plus tard, des policiers en civil sont revenus, emmenant certains d’entre nous au commissariat voisin. Ils nous ont prévenus de ne pas engager d’employés au noir. »

Pour Abdullahi, les visites de la police s’inscrivent dans le cadre d’une campagne de harcèlement des autorités locales, parce que le travail au noir est habituellement sanctionné par de simples amendes.

« C’est avant tout un problème municipal plutôt que policier », ajoute Onur Borzan Duman, avocat spécialisé dans le droit du travail.

Plusieurs Somaliens à Ankara ont vendu leurs commerces ou les ont fermés après s’être vu remettre des arrêtés d’expulsion par la police en septembre 2021 (MEE/Ragıp Soylu)
Plusieurs Somaliens à Ankara ont vendu leurs commerces ou les ont fermés après s’être vu remettre des arrêtés d’expulsion par la police en septembre 2021 (MEE/Ragıp Soylu)

Les commerçants turcs locaux se disent satisfaits de la présence des Somaliens car ils amènent des liquidités et des emplois dans le quartier.

En outre, il n’y a pas la moindre activité criminelle dans le quartier qui justifierait une répression policière, assure le propriétaire d’une épicerie à MEE.

Quitter le pays

La semaine suivante, le 15 septembre, la police s’est à nouveau rendue dans les magasins de la place Kızılay et a arrêté plusieurs commerçants somaliens, dont Abdullahi.

Les Somaliens ont été d’abord emmenés au commissariat, puis au siège de la police à Ankara, où ils ont été détenus deux nuits sans explication, selon le recours déposé par leur avocat Tayyip Erken.

Ce dernier dit avoir tenté de rendre visite à ses clients, mais que la police l’en a empêché, ce qui est contraire au droit, précise-t-il.

« La xénophobie est en plein essor en Turquie et la police ne veut pas voir de Somaliens à Kızılay. […] Ils veulent simplement que les Somaliens soient invisibles au cœur de la ville »

- Source proche de la police

« Nous avons rédigé une note avec le représentant du barreau d’Ankara pour enregistrer l’incident. »

Abdullahi raconte à MEE qu’avec huit autres, dont deux femmes, ils ont été emmenés dans un centre de refoulement, où ils ont appris que les services de l’immigration avaient décidé de lancer une procédure d’expulsion à leur encontre.

« C’était très bizarre et incroyable », relate Abdullahi, qui a décroché deux licences et un master dans des universités turques.

« Nous avons appris que nous tous, pourtant titulaires de titres de séjour et possédant légalement des commerces ici en Turquie, allions être expulsés. »

Abdullahi qualifie d’« affreuses » les deux premières nuits en garde à vue : tout le monde était enfermé dans une seule pièce sans endroit où s’asseoir. Une personne du groupe n’a même pas eu ses médicaments, ajoute-t-il.

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« Ces personnes étaient bénéfiques pour la société turque, mais ont été maltraitées aux mains de la police », déplore-t-il.

Cet incident a incité certains commerçants somaliens à céder rapidement leurs biens, faisant passer plusieurs restaurants aux mains de Turcs.

Pour ceux qui n’ont pas réussi à trouver des acquéreurs à cause de la crise économique dans le pays, la seule option était de mettre la clé sous la porte.

Certains, bénéficiant d’une double nationalité dans un autre pays comme le Canada, les Pays-Bas ou le Royaume-Uni, ont simplement quitté la Turquie sans attendre le délai d’un mois avant leur expulsion.

Maître Erken a déjà déposé des recours pour suspendre les expulsions, mais de nombreux Somaliens ont décidé de quitter le pays sans hésitation.

Abdullahi et l’un de ses amis ont fait le choix de rester. « Ma femme étudie ici pour son master. Je ferai de mon mieux pour rester. »

Peur des répercussions

MEE a joint d’autres Somaliens arrêtés mais tous ont refusé de s’exprimer par crainte des répercussions sur leur dossier.

MEE a également sollicité les services turcs de l’immigration, mais ils n’ont publié aucun communiqué concernant cet incident.

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Cependant, une source qui connaît bien la police a expliqué à MEE que ce que les autorités locales voulaient avant tout était que les Somaliens et leurs commerces ne soient pas visibles au cœur d’Ankara.

« La xénophobie est en plein essor en Turquie et la police ne veut pas voir de Somaliens à Kızılay », indique cette source. « Parce que si les habitants ne peuvent pas facilement identifier d’autres groupes d’étrangers, ils peuvent cependant repérer les Somaliens en raison de leur couleur de peau. Ils veulent simplement que les Somaliens soient invisibles au cœur de la ville. »

La source a ajouté que la police n’avait pas harcelé d’autres Somaliens présents dans d’autres quartiers d’Ankara.

Abdullahi a le cœur brisé. Il confie à MEE qu’il a même été consultant pour un documentaire sur l’Afrique réalisé par la télévision publique turque, TRT.

« Nous n’avons rien fait de mal », se désole-t-il.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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