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Turquie : Muharrem İnce peut-il remettre en cause la domination d’Erdoğan ?

Le CHP, créé par le fondateur de la République turque Mustafa Kemal Atatürk, a peut-être trouvé en İnce une personne capable de briser le plafond de verre religieux/kurde sans aliéner sa base électorale nationaliste et laïque
Le candidat à la présidentielle du principal parti d’opposition turc (CHP), Muharrem İnce (à gauche), et sa femme, Ülkü, saluent leurs partisans lors d’un meeting de campagne à Diyarbakır (AFP)

Lundi, une foule immense s’est rassemblée dans la ville à majorité kurde de Diyarbakır pour entendre le discours de Muharrem İnce en faveur de sa candidature à la présidence de la République de Turquie.

La ville est rompue aux grands rassemblements politiques, ayant longtemps été un centre névralgique pour les nationalistes kurdes faisant campagne pour une plus grande autonomie ou même indépendance vis-à-vis d’un État qui, selon eux, tente d’effacer leur identité depuis de nombreuses années.

Ce qui rend ce rassemblement inhabituel, c’est qu’İnce est le candidat du Parti républicain du peuple (CHP), l’organisation que les Kurdes ont toujours considérée comme la plus grande responsable de leur marginalisation.

« D’abord, nous allons apprendre à nos enfants le turc en tant que langue officielle. Deuxièmement, une langue parlée avec les parents à la maison, que ce soit le kurde, l’arabe ou le circassien », a déclaré İnce à la foule, dans son habituel style rhétorique enflammé.

« Cela ne suffit pas. Nous en ferons les citoyens du monde, ce qui signifie que nous enseignerons l’anglais, le français, l’italien, l’arabe, le russe, le japonais et le chinois à nos enfants. »

Le CHP, le parti du fondateur de la République, Mustafa Kemal Atatürk, a longtemps lutté pour toucher au-delà de sa base électorale constituée de nationalistes et de laïcs. Depuis sa fondation en 1919, le parti a été considéré comme élitiste par le noyau conservateur religieux d’Anatolie centrale, et comme chauvin et autoritaire par la minorité kurde du pays.

Toutefois, ceux qui s’opposent à Recep Tayyip Erdoğan étant plus déterminés que jamais à surmonter leurs divergences pour tenter de défier le président et son Parti de la justice et du développement (AKP), un retournement de situation s’est produit, et le CHP a peut-être trouvé en İnce une personne capable de briser le plafond de verre religieux/kurde sans aliéner sa base électorale.

Des gens agitent des drapeaux turcs et du Parti démocratique des peuples (HDP) pro-kurde lors d’un rassemblement de Muharrem İnce (AFP)

İnce, ancien professeur de physique qui est député de la province de Yalova, dans le nord-ouest du pays, est connu depuis longtemps comme un membre du CHP qui n’hésite pas à défier le leadership de son parti.

En 2016, il est allé à l’encontre des députés du CHP et voté contre la levée de l’immunité des membres du Parti démocratique des peuples (HDP), un parti pro-kurde accusé par le gouvernement (et le CHP) d’avoir des liens avec le Parti – illégal – des travailleurs du Kurdistan (PKK).

« Comment pouvez-vous lever l’immunité dans un climat tel que le pouvoir judiciaire s’est inféodé au gouvernement ? », avait déclaré İnce au quotidien Sözcü à l’époque, avertissant que si les membres du HDP étaient arrêtés, les membres du CHP seraient les prochains.

Depuis qu’il a été choisi comme candidat du parti le 3 mai, İnce a publiquement demandé que Selahattin Demirtaş, coprésident du HDP et candidat à la présidence pour ce parti, soit libéré de prison pour pouvoir faire campagne. Les épouses des deux candidats se sont même rencontrées lors d’un rassemblement « de solidarité » à Diyarbakır.

Courtiser les électeurs kurdes est important car, si les élections présidentielles passent par un second tour, toute chance de vaincre Erdoğan reposera sur l’obtention des votes des Kurdes – des votes qui allaient à Erdoğan par le passé.

« Il écrit de la poésie, il s’intéresse à la physique et à la science, il parle de films, il danse les danses traditionnelles de la Turquie – il est difficile d’imaginer Erdoğan danser ! »

- Ali Tirali, activiste du CHP

Bien que l’AKP au pouvoir ait réussi pendant de nombreuses années à s’attirer les votes des électeurs kurdes religieux et conservateurs, promettant à la fois des investissements pour cette région agitée et une expansion des droits civils et linguistiques des Kurdes, la relation entre le parti et la communauté s’est effondrée.

D’abord, à cause d’un conflit brutal dans le sud-ouest entre l’État turc et les militants kurdes, qui dure depuis des décennies mais a flambé ces dernières années, faisant au moins 3 638 morts, des centaines de milliers de déplacés et laissant des zones incluant le quartier historique de Sur à Diyarbakır ainsi que les villes de Cizre, Şırnak, Nusaybin, en ruines.

Ensuite, à cause de la décision d’Erdoğan de s’allier avec le Parti d’action nationaliste (MHP), un parti d’extrême droite qui a toujours été le plus farouche des opposants aux droits kurdes en Turquie.

Bien que le HDP ait été exclu de l’alliance nationale parlementaire composée du CHP, du parti de centre-droit İYİ et du Parti de la félicité (islamiste), ses députés ont réagi chaleureusement à l’ouverture d’İnce.

« Nous sommes ravis que les efforts de l’opposition soient si forts. Si nous ne sommes pas présents au second tour, nous soutiendrons Muharrem İnce », a déclaré Mithat Sancar, un député du HDP.

Aykan Erdemir, analyste et ancien député du CHP, a salué la capacité d’İnce à poursuivre « une stratégie intelligente consistant à souligner ses origines modestes, son esprit et son bipartisme comme l’antithèse de la pompe, de l’irascibilité et de la partisanerie qui caractérisent Erdoğan ».

L’Erdoğan du CHP ?

À certains égards, il a été tout aussi difficile pour le CHP de courtiser les électeurs religieux conservateurs qui composent l’Anatolie rurale.

Lors de la dernière élection présidentielle en 2014, le parti a présenté comme candidat Ekmeleddin İhsanoğlu, ancien chef de l’Organisation de la coopération islamique, dans le but de séduire la base de soutien de l’AKP.

Alors qu’Erdoğan n’a remporté le premier tour des élections présidentielles qu’avec 51,79 % des voix, le choix d’un conservateur comme candidat du CHP a vivement irrité de nombreux partisans du parti. Celui-ci a subi une nouvelle humiliation quand İhsanoğlu a décidé de rejoindre le MHP et a ouvertement soutenu Erdoğan pour le scrutin de cette année.

L’agitation dans les rangs du CHP a été exacerbée lorsqu’ont circulé des rumeurs selon lesquelles le parti envisageait de soutenir l’ancien président et allié d’Erdoğan, Abdullah Gül. Le parti a réagi rapidement en niant ces rumeurs après le tollé de ses partisans et députés, y compris İnce lui-même.

Si İnce est très populaire auprès de la base du CHP, la controverse a mis en évidence les difficultés auxquelles le parti est confronté en essayant de courtiser les conservateurs religieux.

Depuis le début de la campagne électorale, İnce a tenté d’attirer en se présentant comme un « homme du peuple », semblant souvent fouler le même territoire qu’Erdoğan. Comme ce dernier, İnce est originaire de la province septentrionale de Rize, sur la côte de la mer Noire.

Dans ses discours, il a souligné que sa famille faisait partie des conservateurs religieux et que sa sœur portait le voile (un vêtement longtemps méprisé par le CHP).

« Ma sœur porte le voile… mais nous ne l’utilisons pas pour gagner des votes comme vous l’avez fait, nous ne l’utiliserons pas », a-t-il déclaré dans un discours en 2013.

« Les femmes portant le voile sont aussi nos sœurs et nous ne vous laisserons pas utiliser leur foi pour vos désirs politiques. »

Disposant de peu de couverture médiatique en Turquie, la campagne d’İnce a été très active – il a parcouru tout le pays, s’exprimant lors de grands rassemblements et appelant ses partisans à publier des vidéos en ligne pour contourner les médias fortement influencés par l’État.

Ali Tirali, un jeune militant du CHP, a salué İnce comme un « kémaliste et social-démocrate » qui a réussi à toucher au-delà de la base du CHP pour attirer les diverses communautés du pays.

İnce est particulièrement dépeint dans les médias internationaux comme « l’Erdoğan du CHP », mais c’est un homme très différent. Il écrit de la poésie, il s’intéresse à la physique et à la science, il parle de films, il danse les danses traditionnelles de la Turquie – il est difficile d’imaginer Erdoğan danser ! »

Une lutte difficile

İnce est face à une lutte difficile. Le dernier sondage publié par l’institut de sondage Gezici jeudi dernier indiquait qu’Erdoğan pourrait obtenir seulement 47,1 % des voix au premier tour et İnce 27,8 %.

Cependant, si İnce était en mesure de recueillir les voix des autres candidats de l’opposition, il pourrait parvenir à ce que les analystes politiques, nationaux et étrangers considèrent comme une possibilité lointaine.

Si İnce gagnait réellement, il hériterait de la présidence dans un pays très divisé, avec une crise économique imminente à l’horizon.

« Le défi d’İnce – s’il bat Erdoğan au second tour – serait de transformer une culture politique orientée vers le dirigeant et descendante en une assemblée délibérative et consensuelle »

- Aykan Erdemir, analyste et ancien député du CHP

« Le défi d’İnce – s’il bat Erdoğan au second tour – serait de transformer une culture politique orientée vers le dirigeant et descendante en une assemblée délibérative et consensuelle », a déclaré Erdemir, ajoutant qu’il s’attendait à ce que le candidat du CHP délègue ses responsabilités à un éventail d’experts tout en « partageant le pouvoir avec les représentants de la large coalition électorale qui le soutient ».

Tirali, qui dans le passé s’est montré très critique à l’égard des tentatives du CHP de présenter des candidats comme Gül ou İhsanoğlu, a soutenu que tout succès d’İnce découlera de son refus de se présenter simplement comme un Erdoğan édulcoré.

« Il montre que pour avoir du succès avec le parti de droite et obtenir les votes de droite, il n’est pas nécessaire d’imiter les politiciens de droite », a-t-il estimé.

« [Auparavant] nous considérions les élections et les tendances de vote de façon très identitaire et İnce montre quelque chose de différent. Si quelqu’un peut faire croire aux électeurs qu’il va faire mieux pour le pays, il peut obtenir leurs votes. Je pense que c’est très important. »

Traduit de l’anglais (original).