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« Une expérience dégradante » : les jeunes Tunisiens attendent une nouvelle politique des visas Schengen

Alors que l’Union européenne cherche à juguler les départs illégaux depuis la Tunisie, tout une génération de Tunisiens s’inquiète pour l’avenir de ses déplacements
Des Tunisiens font la queue devant les bureaux de TLScontact, une société qui travaille avec les gouvernements du monde entier pour fournir des services de visa, à Tunis, le 29 septembre 2021 (AFP/Fethi Belaïd)
Des Tunisiens font la queue devant les bureaux de TLScontact, une société qui travaille avec les gouvernements du monde entier pour fournir des services de visa, à Tunis, le 29 septembre 2021 (AFP/Fethi Belaïd)
Par Arianna Poletti à TUNIS, Tunisie

Premier pays de départ des migrants qui essaient de rejoindre l’Italie. Depuis l’été 2023, la Tunisie est passée devant la Libye pour tous les candidats au départ qui empruntent la route migratoire la plus meurtrière au monde selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), celle de la Méditerranée centrale.

Entre janvier et décembre 2023, environ 96 000 personnes ont débarqué sur les côtes italiennes en provenance de Tunisie, trois fois plus que les arrivées enregistrées au cours de la même période l’année dernière (30 000).       

Le Premier ministre néerlandais Mark Rutte, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, le président tunisien Kais Saied et la Première ministre italienne Giorgia Meloni, photographiés à Tunis, le 16 juillet 2023 (présidence tunisienne/AFP)
Le Premier ministre néerlandais Mark Rutte, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, le président tunisien Kais Saied et la Première ministre italienne Giorgia Meloni, photographiés à Tunis, le 16 juillet 2023 (présidence tunisienne/AFP)

Le renforcement des contrôles aux frontières est devenu la principale monnaie d’échange entre une Tunisie en pleine crise financière et l’Union européenne (UE) des extrêmes droites, avec Giorgia Meloni (Italie) et l’ancien premier ministre Mark Rutte (Pays-Bas) comme médiateurs pendant l’été 2023. 

En juillet, l’Union européenne avait espéré une collaboration de la Tunisie en matière de lutte contre l’immigration en échange de fonds.

Mais début octobre, le gouvernement tunisien a annoncé qu’il refusait des fonds alloués par l’UE, notamment une aide budgétaire et une aide pour la gestion des flux migratoires, la jugeant dérisoire par rapport à l’esprit et au texte de l’accord de juillet.

Dans le mémorandum d’entente signé en juillet, il était convenu que l’UE « s’efforce de poursuivre ses efforts pour mieux harmoniser les pratiques des États membres en matière de délivrance des visas Schengen de court séjour aux citoyens tunisiens ».

« Ceci pourra également se traduire par une plus grande coopération en matière d’éducation, de recherche et d’innovation, y compris un soutien potentiel à une plus importante participation aux programmes de l’UE », est-il écrit dans le texte.

Droit à la mobilité

Des mots qui font sourire Wafa Lazhari. Assise à une terrasse du quartier de la Goulette (nord-est de Tunis) devant laquelle des avions décollent toutes les demi-heures de l’aéroport de Tunis-Carthage, la réalisatrice de 28 ans raconte qu’au moment où Ursula von der Leyen atterrissait à Tunis, le 8 juin 2023, elle recevait un appel de TLS, l’agence à laquelle plusieurs ambassades européennes confient le traitement des visas Schengen. Sa demande de visa ayant été refusée, on lui demandait de venir récupérer son passeport.

« Je ne veux pas en faire une question politique, je ne veux pas juger si la politique européenne des visas est bonne ou mauvaise », explique-t-elle à Middle East Eye. « Dès lors que je fournis tous les documents nécessaires, comme je l’ai fait, je veux comprendre sur la base de quels critères mon visa Schengen est refusé. Il s’agit avant tout d’une question de respect d’une procédure. »

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Cette architecte passionnée par la conception 3D et l’animation visuelle devait participer à la cérémonie de remise des prix du Festival du film d’animation d’Annecy, qui se tenait du 11 au 17 juin en France. En mars, le court-métrage qu’elle a réalisé, To You, avait été sélectionné en compétition officielle de ce qui est l’un des événements les plus importants du secteur. 

« Une immense satisfaction, qui aurait dû me lancer professionnellement, mais qui s’est transformée en un moment d’indécision, d’incertitude et de colère », résume-t-elle. « Ce n’est même pas mon premier voyage en Europe, où je me suis déjà rendue plusieurs fois. »

Le court-métrage de la réalisatrice tunisienne avait également été sélectionné et projeté au MedFilm Festival à Rome en novembre 2022. Elle n’avait pas pu s’y rendre non plus faute de pouvoir obtenir un visa à temps.

Son court-métrage avait pourtant obtenu le prix du concours tunisien Cine’Parcourt, soutenu par le Centre national du cinéma et de l’image (CNCI) et le Goethe Institut de Tunis. L’équipe de Wafa s’était classée deuxième. 

Un visa de plus en plus difficile à obtenir

Une fois son dossier récupéré, Wafa a pris une photo du document de refus de visa et l’a postée sur ses réseaux sociaux. Elle est l’une des premières à s’exposer publiquement en revendiquant son droit à la mobilité. Après sa dénonciation publique, Wafa a été rappelée par l’ambassade et a enfin obtenu son visa. Trop tard pour assister au Festival du film d’animation d’Annecy. 

Bien que semblable à beaucoup d’autres, son histoire a fait le tour du web. Sur la page Facebook « On a eu le visa pour vous », de jeunes Tunisiens et Tunisiennes s’échangent des conseils sur la manière de passer l’épreuve difficile du visa. Quels documents apporter, comment les présenter, quels numéros appeler : la pile de documents à rassembler est l’autre mur transparent qui traverse la Méditerranée. 

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« J’ai déposé ma demande de visa. Hier, ils m’ont informé que je pourrais aller chercher mes documents, mais que mon visa a été refusé. Je suis fonctionnaire et tous mes papiers sont en règle. Que dois-je faire maintenant ? », demande un internaute anonymement, comme la plupart des membres du groupe.

« Est-ce normal que ma demande de visa pour visite familiale soit en attente depuis début septembre ? Que puis-je faire ? », rebondit un autre. Beaucoup de questions, mais peu de réponses. « Tout le monde sait qu’il faut connaître quelqu’un », est un commentaire qui revient souvent.  

Les témoignages convergent pour dire que depuis la pandémie de covid, le visa pour entrer dans l’espace Schengen est de plus en plus difficile à obtenir, « même lorsqu’on remplit tous les critères de sélection difficiles qui rendent le visa accessible à une minorité », dénonce Moez, sous le couvert de l’anonymat, à MEE.

Lorsqu'il a voulu s’inscrire en master, Moez, passionné d’alimentation biologique et de développement durable, titulaire d’une petite entreprise de produits du terroir en Tunisie, a d’abord fixé son choix sur l’Italie.

Admis dans une faculté de sciences gastronomiques du nord de la péninsule, après avoir déjà payé une partie des frais annuels en euros, Moez s’est retrouvé bloqué au point de départ : Sfax, sa ville natale, ville portuaire de l’est régulièrement au centre de l’attention médiatique pour le grand nombre de migrants africains subsahariens présents sur place et principal port de départ pour ceux qui tentent la traversée de la Méditerranée depuis la Tunisie.

« C’est comme un jackpot ! Une ambassade peut décider de ne pas te l’accorder [le visa], tandis qu’une autre le fait »

- Moez, employé dans l’agroalimentaire

« Almaviva [l’agence à laquelle l’Italie délègue le traitement des demandes de visa] a contesté mes documents bancaires. Pourtant, j’ai fourni tout ce qu’ils me demandaient : une attestation prouvant que je dispose de 6 000 euros bloqués sur un compte, les relevés bancaires des six derniers mois de mon compte en France, ainsi que ceux de mon compte tunisien, et du compte de mon père », peut-on lire dans la lettre avec laquelle Moez a tenté le recours. Sans succès. 

Pour pouvoir s’offrir l’Europe, ce quasi-trentenaire a travaillé dur, enchaînant les petits boulots. Mais il a finalement dû se contenter de suivre des cours à distance, en payant les même frais d’inscription que les autres étudiants. « J’ai étudié dans une faculté italienne sans jamais rencontrer d’Italien », ironise-t-il quelques mois plus tard depuis le sud de la France. 

En fournissant exactement les mêmes documents, deux ans plus tard, TLS lui a accordé son visa Schengen pour l’Hexagone, où il travaille maintenant dans l’agroalimentaire. « C’est comme un jackpot ! », s’exclame-t-il. « Une ambassade peut décider de ne pas te l’accorder, tandis qu’une autre le fait. »

« Quatre mois qui m’ont consumée mentalement »

Selon une étude publiée en mai 2023 par le site Schengenvisa Statistics, les pays européens qui ont reçu la plupart des demandes de visa en 2022 sont la France (95 515), l’Allemagne (17 760), l’Espagne (17 266) et l’Italie (13 060). La France et l’Italie ont respectivement rejeté environ 30 % des demandes, l’Allemagne 20 % et l’Espagne 40 %. Le pays ayant le taux le plus élevé de refus est la Hongrie, avec 59 %. 

En comparant les chiffres des années 2019 (avant la pandémie) et 2022, la France, qui a décidé en 2020 de réduire de 30 % le nombre des visas accordés aux citoyens issus des pays du Maghreb avant un retour à la normale en décembre 2022 –, a accordé 61 424 visas en moins (soit environ la moitié des demandes). 

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« J’ai eu l’impression que tout avait été fait pour éviter que je reste », résume Neima, 26 ans, à MEE.

Étudiante en sciences politiques après un diplôme au lycée français de Tunis, amoureuse de la langue italienne, elle préfère taire son vrai nom, ainsi que celui de la prestigieuse faculté de relations internationales dans laquelle elle a été admise, de peur de ne pas pouvoir repartir. 

« J’ai entamé les procédures de visa à la mi-août 2022. Cela a duré quatre mois, qui m’ont consumée mentalement. Le simple fait d’obtenir un rendez-vous à l’ambassade m’a pris des semaines et des semaines, j’appelais tous les jours, plusieurs fois par jour, avant que quelqu’un ne me réponde », raconte-t-elle encore bouleversée, assise dans un café du centre-ville de Tunis. 

Après une longue attente, son visa est enfin arrivé, mais les cours avaient déjà commencé. Rattraper le travail n’a pas été facile, à tel point que Neima a fini par abandonner le programme de master et remettre en question son parcours professionnel.

Neima avait déjà demandé et obtenu un visa. « Mais à chaque fois, c’est une expérience extrêmement dégradante, parmi les plus humiliantes que j’ai vécues », confie-t-elle. 

« Ils m’ont donné rendez-vous à l’ambassade italienne à 10 h du matin et m’ont fait entrer à 15 h. Je suis restée en plein soleil, en sueur, incapable de partir, me promettant de ne plus jamais réessayer », témoigne-t-elle.

Neima n’est pas la seule à avoir décidé de ne plus tenter d’obtenir un visa Schengen à la suite de son expérience dégradante en Italie. En raison de ce qu’ils considèrent comme un manque de solidarité de la part de l’Union européenne envers la guerre à Gaza, certains jeunes Tunisiens disent ne plus vouloir se rendre en Europe, préférant d’autres destinations, comme les pays du Golfe. 

En raison de ce qu’ils considèrent comme un manque de solidarité de la part de l’Union européenne envers la guerre à Gaza, certains jeunes Tunisiens disent ne plus vouloir se rendre en Europe, préférant d’autres destinations, comme les pays du Golfe

En décembre, une manifestation a rassemblé des centaines d’étudiants comme Neima devant l’ambassade d’Italie. Admis dans plusieurs universités italiennes, les étudiants se plaignaient d’avoir essuyé des refus de visas pour des motifs peu clairs, compromettant ainsi leurs études et leur carrière. Sur les banderoles, on pouvait lire des slogans tels que « Sur quelle base avons-nous été refusés ? Vous n’avez jamais rendu publics les critères de refus ! »

Neima a découvert que, de l’autre côté de la Méditerranée, dans l’imaginaire collectif, un jeune Tunisien est souvent associé à un migrant en situation irrégulière. Une préjugé bien loin des promesses de « réussite » vendues par les institutions éducatives privées en Tunisie, qui font souvent miroiter un accès facile au visa Schengen, ainsi que par les organisations culturelles européennes qui récompensent les « jeunes talents tunisiens ».

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