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La nouvelle coalition allemande face à la question israélo-palestinienne

La coalition SPD-Verts-FDP prévoit d’augmenter les achats d’armes et de technologies de surveillance auprès d’entreprises israéliennes et décrit la sécurité d’Israël comme une « raison d’État »
L’ancienne chancelière allemande Angela Merkel et son successeur Olaf Scholz, à Berlin (Reuters)
L’ancienne chancelière allemande Angela Merkel et son successeur Olaf Scholz, à Berlin (Reuters)
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BERLIN, Allemagne

Après toutes les promesses des campagnes électorales, les Allemands ont souvent une idée plus claire de ce que leur nouveau gouvernement prévoit de réaliser une fois l’accord de coalition publié.

En ce qui concerne la coalition naissante SPD-Verts-FDP, l’accord entre les partis a été publié le 24 novembre et comprend quelques changements intéressants – ainsi que des prolongements – par rapport à l’ère Angela Merkel vis-à-vis de la question israélo-palestinienne.

Cette question est abordée vers la fin du document de 177 pages consacré à la politique du Moyen-Orient où il est question d’un engagement à considérer la sécurité d’Israël comme la « raison d’État » de l’Allemagne.

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Ce terme était utilisé par le gouvernement précédent et largement compris dans les cercles politiques allemands comme l’idée selon laquelle le soutien de l’Allemagne à Israël supplante l’opinion publique ou les processus décisionnels démocratiques.

L’accord explique ensuite que de bonnes relations avec Israël impliquent également un devoir de protéger Israël des critiques de l’ONU. Le texte attend de l’Autorité palestinienne (AP) qu’elle réprime la violence à l’encontre d’Israël, sans attendre la même chose de la puissance occupante en Palestine.

La nouvelle ministre fédérale des Affaires étrangères, Annalena Baerbock, est une jeune femme politique issue des Verts qui a eu peu de choses à dire en public sur la question israélo-palestinienne jusqu’à présent. Il reste à voir comment elle mettra en œuvre cette vision.

« [Annalena] Baerbock est tout aussi pro-israélienne que le gouvernement précédent avec la chancelière Merkel et le ministre des affaires étrangères [Heiko] Maas, si ce n’est plus », affirme à Middle East Eye Annette Groth, ancienne députée du parti Die Linke.

Acquisition de drones armés

En réalité, les relations avec Israël sont abordées plus tôt dans le texte, quoique de manière opaque.

L’accord de coalition évoque l’acquisition de drones armés pour l’armée allemande. Il n’est toutefois pas mentionné que la société déjà engagée pour fournir des drones de combat Heron-TP est Israeli Aerospace Industries (IAI). Alors que pendant des années, le SPD a résisté aux appels visant à équiper l’armée allemande de drones armés, la nouvelle coalition qu’il dirige a déjà fait savoir que ces armes feraient partie de sa future stratégie.

le nouveau gouvernement promet d’investir davantage dans la cybersécurité et d’acquérir des technologies de cybersurveillance avancées, alors que l’Allemagne s’est déjà équipée dans ce domaine auprès de l’entreprise israélienne Candiru

De même, le nouveau gouvernement promet d’investir davantage dans la cybersécurité et d’acquérir des technologies de cybersurveillance avancées, alors que l’Allemagne s’est déjà équipée dans ce domaine auprès de l’entreprise israélienne Candiru.

De même, Die Zeit a révélé précédemment que la police allemande avait acheté le logiciel espion controversé Pegasus à la société israélienne NSO Group, bien que celui-ci soit lié à plusieurs violations commises par divers gouvernements autoritaires. La police affirme que le logiciel espion n’a jamais été utilisé.

Dans cette optique, la définition de la « raison d’État » de la nouvelle coalition allemande semble plus étroitement liée à des contrats d’armement et à une coopération en matière de sécurité avec les fabricants d’armes israéliens qu’à une politique diplomatique au Moyen-Orient.

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Eldad Beck, chroniqueur pour le journal israélien de droite Israel Hayom, soutient que le véritable intérêt du gouvernement allemand réside dans l’intensification du commerce avec l’Iran et s’attend à ce que la coalition soutienne la relance de l’accord sur le nucléaire de 2015.

En effet, l’Allemagne est le premier partenaire commercial de l’Iran : en 2020, les exportations allemandes vers l’Iran se sont élevées à 1,8 milliard d’euros. En revanche, l’Iran se classe au 58e rang des partenaires commerciaux de l’Allemagne. Parallèlement, en 2019, l’Allemagne a exporté des biens et des services vers Israël pour une valeur de 5,2 milliards d’euros. Israël figure au 42e rang des partenaires commerciaux de l’Allemagne.

Le soutien de l’Allemagne au plan d’action conjoint n’est donc pas dû à ses intérêts économiques vis-à-vis de l’Iran et Israël, mais existe en dépit de ceux-ci, et pourrait davantage être lié à l’intérêt pour le gouvernement allemand d’empêcher l’Iran d’acquérir des armes nucléaires.

La Russie et la Chine sont largement perçus comme les principaux adversaires du pays. Aussi, les responsables politiques espèrent que le plan d’action conjoint empêchera l’Iran de s’aligner avec ces pays.

Le gouvernement le moins religieux de l’histoire de l’Allemagne

Une autre facette importante de la nouvelle coalition, qui aura probablement un impact sur les relations de l’Allemagne avec le Moyen-Orient, est que le nouveau gouvernement est le moins religieux de l’histoire de l’Allemagne depuis la réunification de l’Est et de l’Ouest.

Le nouveau chancelier Olaf Scholz précise qu’il n’est affilié à aucune Église et n’a pas prononcé les mots « que Dieu me vienne en aide » lors de sa prestation de serment. De plus, six ministres fédéraux affirment n’appartenir à aucune religion, tandis que l’un d’entre eux, le nouveau ministre fédéral de l’agriculture Cem Özdemir, se définit comme un « musulman laïc ».

Traditionnellement, un nombre écrasant de personnalités politiques allemandes de premier rang étaient protestantes. Alors que l’Union chrétienne-démocrate (CDU) se trouve pour la première fois dans l’opposition depuis 2005, l’influence de l’Église protestante sur la politique allemande devrait être plus faible que jamais.

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Ce fait revêt une importance particulière pour la relation entre l’Allemagne et Israël, en raison de la vision profondément théologique que les responsables politiques allemands entretiennent à l’égard du pays.

Interrogé par Middle East Eye, Ulrich Duchrow, théologien retraité de l’université de Heidelberg, explique que l’Église protestante allemande a fait le vœu en 2017 de s’engager dans la question israélo-palestinienne en reconnaissant l’antisémitisme de la tradition chrétienne à la suite du génocide nazi à l’encontre des juifs.

« L’Église a conclu un accord : le pardon de la culpabilité allemande est acheté en évitant de formuler des critiques claires à l’encontre des violations du droit international et des droits de l’homme commises par l’État d’Israël. La branche rhénane de l’Église considère même l’État d’Israël comme un “signe de la loyauté de Dieu” », explique-t-il.

Étant donné que la nouvelle coalition est moins liée aux principes de l’Église protestante que tout autre gouvernement précédent, elle a donc plus de latitude pour critiquer les violations israéliennes du droit international.

Le nouvel accord de coalition stipule notamment que la construction de colonies israéliennes en Cisjordanie occupée est illégale au regard du droit international.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.