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Allemagne : du vandalisme raciste avant Documenta 15 rend les artistes palestiniens nerveux

Des actes de vandalisme racistes visant l’exposition palestinienne jette une ombre sur l’événement artistique quinquennal à venir
Les organisateurs de l’événement pensent que le graffiti fait référence à la politicienne fasciste espagnole Isabelle Peralta qui s’est vu refuser l’entrée en Allemagne en raison de ses opinions néonazies (MEE/Avec l’autorisation de documenta)
Les organisateurs de l’événement pensent que le graffiti fait référence à la politicienne fasciste espagnole Isabelle Peralta qui s’est vu refuser l’entrée en Allemagne en raison de ses opinions néonazies (MEE/Avec l’autorisation de documenta)
Par
MANNHEIM, Allemagne

La plus grande exposition d’art contemporain au monde, Documenta 15, ouvrira la semaine prochaine dans un contexte de controverse politique après des actes de vandalisme racistes qui ont visé l’exposition palestinienne, rendant les artistes nerveux avant cet événement très attendu qui a lieu tous les cinq ans dans la ville allemande de Cassel.

Fin mai, des individus non identifiés ont fait irruption dans l’espace d’exposition du collectif artistique palestinien The Question of Funding et ont recouvert ses murs avec le contenu d’un extincteur et ont inscrit « 187 » (code utilisé aux États-Unis comme une menace de mort en référence au code pénal californien) et « Peralta » sur des dizaines de surfaces.

Les vandales ont inscrit « 187 » sur les murs de l’exposition, code utilisé comme menace de mort aux États-Unis, en référence au code pénal californien (MEE/Avec l’autorisation de documenta)
Les vandales ont inscrit « 187 » sur les murs de l’exposition, code utilisé comme menace de mort aux États-Unis, en référence au code pénal californien (MEE/Avec l’autorisation de documenta)

Les organisateurs de l’événement pensent que « Peralta » fait référence à la politicienne fasciste espagnole Isabelle Peralta qui s’est vu refuser l’entrée en Allemagne en raison de ses opinions néonazies.  

« Cette attaque était clairement ciblée car les assaillants n’ont vandalisé que les étages qui accueillent le collectif The Question of Funding a déclaré à Middle East Eye Lara Khalidi, artiste et employée culturelle palestinienne. « Il pourrait s’agir d’une menace de mort et maintenant tous les artistes ont très peur de poursuivre l’exposition. » 

D’après Lara Khalidi, cette menace intervient après plusieurs mois de campagne de diffamation et d’incitation à la haine dans la presse allemande. 

Le soutien au BDS, un motif de répression

Une organisation locale contre l’antisémitisme, Bündnis gegen Antisemitismus Kassel, accuse cette quinzième édition de Documenta d’impliquer des « activistes anti-Israël » et d’« enfreindre les lois strictes contre l’antisémitisme en Allemagne » et de soutenir le mouvement palestinien Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS).

En Allemagne, un soutien même informel au BDS peut être motif de répression. En 2019, le Bundestag (Parlement allemand) a adopté une résolution désignant le mouvement BDS comme antisémite. 

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En limitant leur accès aux fonds et à l’espace publics, cette résolution donne aux institutions étatiques et au groupe pro-Israël toute latitude pour s’en prendre aux organisations, artistes, universitaires palestiniens et même à de simples individus.

Le commissaire allemand à la lutte contre l’antisémitisme Felix Klein s’est joint aux critiques de l’exposition en affirmant que parce qu’« aucun artiste israélien [n’a été] invité, on en déduit clairement que les artistes israéliens doivent être boycottés ».

Lara Khalidi et certains de ses collègues ont été accusés d’être des sympathisants nazis parce qu’ils avaient occupé des postes de cadres au sein du centre culturel Khalil Sakakini, une importante organisation à but non lucratif culturelle et artistique de Ramallah, en Cisjordanie occupée

L’organisation locale contre l’antisémitisme affirme que Khalil Sakakini, éducateur palestinien progressiste, est antisémite, sur la base de citations fausses et décontextualisées de Wikipédia, tandis que Lara Khalidi et d’autres artistes palestiniens sont jugés antisémites par association. 

« Cette affaire démontre clairement comment la “lutte contre antisémitisme” est devenue une expression pratique pour une xénophobie et un racisme purs et simples »


- Michael Sappir, journaliste israélien

« Cette affaire démontre clairement comment la “lutte contre antisémitisme” est devenue une expression pratique pour une xénophobie et un racisme purs et simples », explique à MEE Michael Sappir, journaliste israélien vivant en Allemagne.

« Si le genre d’assertion utilisé pour bâtir l’accusation d’antisémitisme contre les artistes – en particulier en rapport avec Sakakini – a été prise au sérieux et de bonne foi, beaucoup d’Allemands célèbres affiliés à des organisations avec des liens nazis seraient bien plus sérieusement impliqués.

« Mais ce type d’allégation obscure est une couverture pratique dans le climat allemand de lutte affichée contre l’antisémitisme pour donner un air de légitimité et de grandeur d’âme aux attaques contre les étrangers, et bien sûr contre les Palestiniens en particulier. » 

Conséquence de l’autocensure

Le centre culturel Khalil Sakakini déplore dans un communiqué que les allégations « éculées » d’antisémitisme soient de plus en plus utilisées en Allemagne contre ceux qui s’expriment contre l’occupation et l’oppression des Palestiniens par Israël.

« Une accusation utilisée comme outil pour réduire au silence ses détracteurs et comme outil d’intimidation. Cette attaque constante a pris de l’ampleur, passant d’incitation à la haine dans les médias à une attaque directe », poursuit le communiqué.

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Le théoricien culturel Sami Khatib estime que le racisme anti palestinien « systémique » en Allemagne se dissimule sous un masque d’œuvre humanitaire. 

« Cela tient au fait que la communauté mondiale se voit dans le rôle de sauveur pour éviter le “mal passé” au présent et à l’avenir », déclare Sami Khatib. 

Même l’occasion de chercher une bonne définition de l’antisémitisme et de discuter ouvertement des accusations des organisateurs est passée à la loupe. 

L’annulation d’une table ronde organisée par Documenta pour aborder les problèmes liés à l’antisémitisme, au racisme et à l’islamophobie, ferait suite à une lettre de Josef Schuster président du Conseil central des juifs en Allemagne, envoyée à Claudia Roth, ministre d’État à la Culture et aux Médias. 

Schuster critiquait le « biais évident » de Documenta, suggérant que la table ronde était partiale et ne comprenait pas d’intervenants pro-Israéliens. Cette lettre soulignait le besoin « de prise de position claire et d’action politique résolue à chaque niveau de la politique, de l’art, de la culture et de la société » pour combattre l’antisémitisme. 

Conséquence de l’autocensure de ses participants à la lumière des réactions, cette table ronde a été annulée

« Le plus triste dans tout ça, c’est que ces accusations sans fondement ont été reprises par des médias nationaux sérieux qui ont relayé les appels à l’annulation de Documenta si le problème d’antisémitisme n’était pas résolu »

- Lara Khalidi, artiste et employée culturelle palestinienne

« L’institut pensais qu’il valait mieux organiser un débat public à propos de ce que signifie l’antisémitisme. Au lieu de cela, on a été accusé d’être partiaux même si la table ronde comprenait des participants israéliens », regrette Lara Khalidi. 

Le collectif d’artistes indonésiens Ruangrupa, en charge de cette quinzièpe édition de Documenta, a répondu aux accusations d’antisémitisme dans une lettre ouverte. 

« Lorsque toute critique de l’État israélien est diabolisée au quotidien et associée à l’antisémitisme, il faut s’attendre à ce que cette diabolisation soit contestée. Cette contestation vient principalement des premiers concernés par les atteintes israéliennes aux droits de l’homme », indique cette lettre. 

« La culture allemande qui associe antisionisme et même le non-sionisme à l’antisémitisme exclut les Palestiniens et les juifs non sionistes du combat contre l’antisémitisme, les diffame et les réduit au silence en les désignant eux-mêmes comme antisémites. » 

Le détail le plus troublant dans tout ceci reste toutefois l’origine de ces rumeurs d’antisémitisme.

Des artistes et activistes font valoir que l’association à l’origine de toutes ces rumeurs et accusations n’est en fait rien qu’un blog géré par un seul individu associé avec un groupe dissident d’extrême gauche baptisé Antideutsche (mouvement anti-allemand).

Pour les activistes, les grands médias allemands ont repris cette information publiée par le blog sans même vérifier ces allégations qui regorgent, selon eux, de clichés racistes et faux.

« Le plus triste dans tout ça », indique Lara Khalidi, « c’est que ces accusations sans fondement ont été reprises par des médias nationaux sérieux qui ont relayé les appels à l’annulation de Documenta si le problème d’antisémitisme n’était pas résolu. »

« Une posture forte et claire »

« Les médias ont fermé les yeux sur le fait qu’il s’agit de l’œuvre d’un seul homme, d’un individu qui poste régulièrement du contenu islamophobe raciste sur Facebook. Au contraire, ils ont repris ses récits inventés, contemplatifs, et même fictionnels comme des faits », insiste Lara Khalidi.

Désormais, à moins d’une semaine du lancement de l’exposition artistique tant attendue, qui se déroulera du 18 juin au 25 septembre, les artistes et organisateurs sont sur les nerfs. 

Si Documenta a réagi au vandalisme et aux menaces en déposant plainte et en renforçant la sécurité sur les lieux, beaucoup estiment que sa réaction et son communiqué officiel ne suffisent pas. 

Le collectif d’artistes a publié son propre communiqué qualifiant ce vandalisme d’attaque raciste, le communiqué de presse de Documenta faisait simplement état qu’il s’agissait de menaces « aux motivations politiques », sans mentionner que la cible était les artistes palestiniens et ne qualifiant pas cet acte de crime de haine.  

MEE a sollicité le service de presse de documenta à propos de son choix de mots, mais n’a reçu aucune réponse.  

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« Le fait est qu’ils ne sont même pas capables de désigner [cette attaque] pour ce qu’elle est pour commencer. Le problème avec la plupart des réponses aux attaques racistes de Documenta 15, indépendamment de leur bonne volonté, c’est qu’elles participent à cet obscurcissement », regrette auprès de MEE Edwin Nasr, travailleur culturel et journaliste qui vit à Amsterdam. 

Firas Shehadeh, artiste palestinien vivant à Vienne explique à MEE que la tentative de Documenta de présenter l’attaque comme un incident isolé « détourne l’attention du fait qu’il s’agit d’une attaque raciste ».

Il ajoute que Documenta n’a publié ce communiqué qu’à la suite de la pression exercée par la solidarité palestinienne et internationale. 

Toutefois, a-t-il ajouté, ce communiqué ne faisait que répéter le discours anti palestinien. « Ils n’ont même pas mentionné la victime – la Palestine ou les Palestiniens », insiste-t-il. « Au contraire, ce communiqué vient dissimuler leur échec à protéger les artistes invités qui ne voulaient que contribuer à la scène artistique contemporaine internationale. »

Documenta est un institut financé par des fonds publics. Selon Lara Khalidi, cela le rend sujet à l’autocensure, ce qui restreint sa capacité à s’exprimer sur le problème par peur d’être privé de ses financements.

« Il ne fait aucun doute que, s’il s’agissait de tout autre groupe, on appellerait cela un crime de haine », assure-t-elle. 

« Pour assurer la sécurité des artistes et activistes Palestiniens et pro-palestiniens, nous ne voulons pas seulement de la sécurité et davantage de policiers, mais une posture forte et claire qui dénonce cela pour ce que c’est : du racisme antipalestinien. » 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.