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La Chine devient un fournisseur d’armes de choix pour de nombreux pays du Moyen-Orient

L’invasion russe de l’Ukraine permet à la Chine de « combler un vide en matière d’armement au niveau mondial, et pas seulement au Moyen-Orient », selon des experts
Un véhicule chinois aérien sans pilote est présenté lors d’un défilé militaire sur la place Tian’anmen de Beijing, le 1er octobre 2019 (AFP)
Un véhicule chinois aérien sans pilote est présenté lors d’un défilé militaire sur la place Tian’anmen de Beijing, le 1er octobre 2019 (AFP)

Alors que la Russie reste concentrée sur son invasion de l’Ukraine et que les obstacles au sein du Congrès des États-Unis limitent les exportations d’armes américaines vers certains pays de la région, la Chine étend actuellement ses exportations d’armes au-delà de l’Asie pour toucher la région MENA.

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« La Chine est en train de devenir le fournisseur d’armes secondaire de choix pour de nombreux pays du Moyen-Orient », affirme à Middle East Eye Nicholas Heras, directeur adjoint de l’unité de sécurité humaine du Newlines Institute for Strategy and Policy.

La gamme de prix et la capacité industrielle proposées par la Chine forment un argument de vente important pour les armes chinoises auprès des clients internationaux. 

« Les Chinois s’emploient à développer un marché mondial pour leurs armes en offrant à des clients du monde entier des prix compétitifs tant sur le matériel que sur les coûts de maintenance, un potentiel conséquent pour la mise à niveau des systèmes d’armement et des armes relativement efficaces », souligne-t-il.

Déficit de confiance

Du point de vue des clients moyen-orientaux, l’achat d’armes chinoises peut réduire leur dépendance politique à l’égard des États-Unis et de l’Europe tout en constituant une solution peu onéreuse pour garnir leur arsenal.

Selon Nicholas Heras, la guerre en Ukraine permet à la Chine de combler un vide en matière d’armement au niveau mondial, et pas seulement au Moyen-Orient. 

Avant l’invasion russe de l’Ukraine, la Chine était déjà en train d’étendre sa part de marché au Moyen-Orient, et cette tendance semble vouée à s’accélérer à l’avenir, précise-t-il.

« Pour véritablement percer sur le marché des armes haut de gamme, il faudra une guerre dans laquelle des armes chinoises haut de gamme surclasseront la concurrence » 

- Nicholas Heras, Newlines Institute for Strategy and Policy

La Chine a vendu ses avions de combat Chengdu J-10C de fabrication locale au Pakistan et ses systèmes de missiles de défense antiaérienne FK-3 – la version de son système HQ-22 destinée à l’exportation – à la Serbie dans le cadre de deux accords historiques conclus cette année. 

Malgré ces accords, Beijing éprouve des difficultés à « pénétrer sur le marché des systèmes d’armement haut de gamme et prestigieux, qui comprend les avions, les capteurs avancés et les systèmes défensifs d’interdiction de zone ».

Les fabricants chinois de systèmes d’armement haut de gamme sont confrontés à un déficit de confiance combiné à un manque d’essais sur le terrain dans les zones de conflit.

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Les systèmes d’armement américains, européens, russes et même turcs disposent d’une plus grande expérience sur ce terrain, souligne Nicholas Heras.

« Pour l’instant, la Chine accroît sa part de marché en matière de ventes d’armes au Moyen-Orient, mais pour véritablement percer sur le marché des armes haut de gamme, il faudra une guerre dans laquelle des armes chinoises haut de gamme surclasseront la concurrence. » 

Alors que la Russie est impliquée dans la guerre en Ukraine, ses forces armées seront probablement confrontées à des problèmes de chaîne d’approvisionnement dans les années à venir.

Cela limite non seulement la capacité de Moscou à fabriquer du matériel militaire pour ses clients, mais aussi sa capacité à fournir des pièces de rechange et d’autres services aux utilisateurs actuels de matériel militaire russe. 

Mais cela ne signifie pas nécessairement que les pays régionaux qui achètent du matériel russe vont désormais passer à du matériel chinois. 

Loin de remplacer les États-Unis

Selon Ryan Bohl, analyste pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord chez Stratfor, pour le réseau RANE (information et conseil), la Russie était déjà un exportateur d’armes relativement marginal vers la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) au sens large. 

« Pour les pays qui achètent effectivement des équipements russes, comme l’Égypte, l’Algérie et la Turquie, le passage à des équipements militaires chinois n’est pas toujours préférable, car cela nécessiterait une nouvelle formation et une nouvelle intégration à ces plateformes », indique Ryan Bohl à MEE.

« Quelle que soit la quantité de matériel chinois qu’ils achètent, il est très peu probable que Beijing protège les États arabes du Golfe contre l’Iran »

- Ryan Bohl, Stratfor

« Les armes légères et les systèmes relativement peu avancés sont plus facilement remplaçables, même si des pays tels que l’Égypte et la Turquie préféreraient des équipements de l’OTAN ou locaux et éviter de de se tourner vers la Chine. »

L’Algérie est un importateur important de matériel militaire russe depuis des décennies et ressentira donc très probablement les effets des problèmes de chaîne d’approvisionnement russes de manière beaucoup plus aiguë que les autres pays de la région MENA.

Mais, selon Ryan Bohl, cela ne signifie pas qu’Alger se tournera vers Beijing pour son matériel militaire.

« L’Algérie pourrait être disposée à acheter certains équipements chinois face à des interruptions russes soutenues, mais même dans ce cas, l’Algérie mettrait du temps à adopter des équipements militaires chinois en raison des obstacles à leur intégration au sein de ses forces armées », ajoute-t-il.

Selon l’analyste, la Chine va très probablement rechercher des ventes d’armes haut de gamme auprès des États arabes du Golfe, notamment l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar, qui disposent de vastes ressources financières et cherchent à diversifier leur arsenal militaire.

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Là encore, Beijing doit s’attendre à des limites importantes par rapport à son potentiel. 

« Alors que les États-Unis proposeraient désormais de nouveaux types d’accords de sécurité avec ces États et que la Chine est encore loin de remplacer les États-Unis en tant que garant de la sécurité dans la région, leurs achats seront probablement symboliques et effectués de manière à ne pas contrarier les États-Unis », indique Ryan Bohl.

Selon l’analyste, ces États devront tenir compte non seulement du CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act, (loi du Congrès renforçant les sanctions déjà existantes contre l’Iran, la Corée du Nord et la Russie et qui doit également s’appliquer aux entreprises européennes. ), mais aussi du temps et de la formation nécessaires pour passer aux systèmes chinois.

« De plus, acheter aux États-Unis est également un moyen de s’acheter de l’influence à Washington et contribue à consolider les liens des États-Unis en matière de défense avec les États arabes du Golfe pour les protéger de l’Iran », explique-t-il. « Quelle que soit la quantité de matériel chinois qu’ils achètent, il est très peu probable que Beijing protège les États arabes du Golfe contre l’Iran. »

Exploiter la guerre en Ukraine

La Chine pourrait tirer profit de la concurrence avec la Russie dans le sillage de la guerre en Ukraine, qui a mis en évidence les limites du matériel militaire russe et rendu son propre matériel relativement plus attrayant. Il est toutefois peu probable que cela se traduise par des ventes importantes. 

L’Égypte, qui a acheté des avions et d’autres équipements haut de gamme russes au cours de la dernière décennie, est l’un des principaux bénéficiaires de l’aide militaire américaine.

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Il est donc peu probable qu’elle cherche à acquérir des avions de combat Chengdu J-10C ou d’autres équipements militaires chinois avancés, par crainte de perdre cette aide.

« L’Algérie pourrait être ouverte à de tels achats, étant donné qu’elle ne dépend pas des États-Unis pour sa sécurité ou son soutien militaire, tandis que d’autres États arabes du Golfe, comme les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, pourraient acheter des quantités symboliques de ces systèmes pour signaler aux États-Unis qu’ils pourraient se détourner de Washington si leurs exigences en matière de défense n’e sont pas satisfaites par les Américains », précise l’analyste. 

Selon Ahmed Aboudouh, membre non résident des programmes consacrés au Moyen-Orient d’Atlantic Council, les ventes d’armes de la Chine au Moyen-Orient « sont toujours éclipsées par les énormes contrats d’armement venant des États-Unis et d’autres puissances occidentales. » 

Mais les ventes de Beijing ont « progressivement augmenté » au cours des dernières années. Ahmed Aboudouh identifie deux raisons principales expliquant cette hausse. 

« Premièrement, elles ne sont assorties d’aucune condition politique, notamment en ce qui concerne la démocratie et la situation en matière de droits de l’homme dans ces pays », explique-t-il à MEE. « Deuxièmement, elles apportent aux États régionaux des armes de haute technologie abordables, dont certaines sont considérées comme équivalentes aux systèmes d’armement américains. » 

« Les ventes d’armes chinoises ne sont assorties d’aucune condition politique, notamment en ce qui concerne la démocratie et la situation en matière de droits de l’homme dans ces pays »

- Ahmed Aboudouh, Atlantic Council

Ahmed Aboudouh estime également qu’il est peu probable que la guerre en Ukraine profite aux exportations d’armes chinoises vers le Moyen-Orient.

« La raison en est que pour de nombreux pays du Moyen-Orient, l’achat d’armes à la Chine est une décision directement liée aux fluctuations de leurs relations avec les États-Unis, et non simplement soumise à des considérations d’ordre pratique », poursuit-il.

La Chine a déjà saisi des opportunités au Moyen-Orient pour vendre à certains pays des armes que l’Occident se montre réticent à vendre.

Lorsque les États-Unis ont refusé d’exporter des drones à leurs proches alliés, Beijing est entré dans la brèche et n’a pas hésité à vendre des drones armés à divers pays de la région, dont les Émirats arabes unis. Des drones Wing Loong II de fabrication chinoise ont notamment été utilisés dans les conflits au Yémen et en Libye

Concurrence de la Turquie et d’Israël

Beijing aiderait également l’Arabie saoudite à développer des missiles balistiques. La Chine a déjà vendu à Riyad un certain nombre de missiles en 1987 et dans les années 2000, ainsi qu’un certain nombre de missiles balistiques à courte portée au Qatar à une date tenue secrète.

Dans les années 1990, elle a aidé la Turquie à développer son programme de missiles balistiques, permettant à Ankara de se doter d’un arsenal substantiel basé sur des conceptions chinoises.

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Avant de prendre sa décision malheureuse d’acheter des missiles de défense aérienne S-400 à la Russie, la Turquie avait lancé un appel d’offre de 3 à 4 milliards de dollars pour un projet avec la Chine visant à développer un système de défense antimissile à longue portée, qui a finalement été annulé en 2015.

Toutefois, la Chine n’a pas encore vendu d’avions J-10C, de chasseurs avancés ou de systèmes tels que le HQ-22 à des pays de la région MENA. Et pour diverses raisons, il est peu probable qu’elle remporte des marchés pour ce type de matériel.

« Ils semblent toutefois plus intéressés par les drones et les systèmes de défense aérienne chinois, ainsi que par l’expertise technique de la Chine pour aider les puissances militaires régionales à développer leur propre programme de missiles balistiques », souligne Ahmed Aboudouh.

Alors que les États-Unis incitent leurs partenaires du Moyen-Orient à réduire leur coopération avec la Chine dans les domaines de la sécurité, y compris les ventes d’armes, Ahmed Aboudouh juge qu’il est « peu probable » que des experts chinois aillent aider d’autres partenaires stratégiques des États-Unis à développer des missiles balistiques dans un avenir proche.

La volonté de la Chine de fournir des missiles balistiques et de vendre des drones sans exigences strictes quant à leur usage final, contrairement aux États-Unis, lui confère un avantage

« Cela s’explique en grande partie par la volonté des États régionaux influents de montrer qu’ils sont de plus en plus conscients de la sensibilité des États-Unis à l’égard de l’approfondissement des liens sécuritaires avec la Chine et qu’ils souhaitent éviter des répercussions négatives sur leur partenariat avec Washington », explique-t-il. 

« Par ailleurs, cela fait partie de leur stratégie de couverture, qui peut parfois leur sembler utile pour isoler le Moyen-Orient de la concurrence ente grandes puissances opposant Washington à Beijing et de ses répercussions pour leur leurs intérêts sécuritaires et économiques futurs. » 

Ryan Bohl souligne lui aussi que la volonté de la Chine de fournir des missiles balistiques et de vendre des drones sans exigences strictes quant à leur usage final, contrairement aux États-Unis, lui confère un avantage.

« Ces deux domaines sont les plus susceptibles d’être concernés par un développement des liens entre la région MENA et la Chine en matière d’armement, d’autant plus que les États-Unis sont actuellement réticents à imposer les sanctions du CAATSA à ces alliés à la suite des chocs engendrés par la guerre sur les prix en Europe », indique-t-il.

Mais la Chine n’est pas le seul acteur en jeu. Elle sera en concurrence avec les drones turcs et, dans certains pays, avec Israël.

« Ainsi, si les États-Unis sont susceptibles de laisser des trous, il y a d’autres pays que la Chine qui sont prêts à combler le vide. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.