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De l’Éthiopie à la Libye, le parcours sanglant d’un trafiquant d’êtres humains

La disparition d’un trafiquant d’êtres humains notoire, qui s’est échappé d’un tribunal éthiopien, porte un coup sérieux à la lutte contre ces réseaux en Libye et ailleurs
Des migrants éthiopiens attendent des bateaux de passeurs pour traverser le golfe d’Aden et rallier le Yémen, à Djibouti, le 5 décembre 2010 (AFP)
Des migrants éthiopiens attendent des bateaux de passeurs pour traverser le golfe d’Aden et rallier le Yémen, à Djibouti, le 5 décembre 2010 (AFP)

Lorsque Kidane Zekarias Habtemariam, le chef d’un violent réseau de trafic d’êtres humains, a été arrêté en février 2020 par la police éthiopienne et devait comparaître devant un tribunal, Tekle était ravi d’apprendre la nouvelle.

Ce migrant éthiopien de 29 ans, qui se trouve actuellement en Libye, dit avoir été torturé et privé de nourriture par cet homme pendant plusieurs mois dans un entrepôt en Libye.

« Bien sûr, j’ai été heureux d’apprendre la nouvelle. Kidane était responsable de tant de morts et de souffrances », confie Tekle – qui a souhaité s’exprimer sous un pseudonyme – à Middle East Eye par téléphone depuis un lieu tenu secret en Libye.

« Mais j’étais naïf de penser que nous obtiendrions justice. »

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Dépité, il a encore du mal à encaisser la nouvelle de l’évasion de Kidane – accusé par de nombreux migrants de meurtres, de viols et d’extorsion –, qui a échappé à la vigilance des policiers dans la capitale éthiopienne Addis-Abeba un an après son placement en détention. 

Ressortissant érythréen d’âge moyen, Kidane figure parmi les trafiquants d’êtres humains les plus recherchés au monde par les autorités des deux côtés de la Méditerranée. 

Décrit par ses victimes comme un meurtrier assoiffé de sang, il fait partie des trafiquants d’êtres humains qui ont profité de l’anarchie de la Libye post-Kadhafi. L’homme s’en serait pris à des milliers de candidats à l’émigration originaires, comme lui, de la Corne de l’Afrique.

Après avoir été conduit au tribunal d’Addis-Abeba pour une audience prévue le 18 février, Kidane aurait enfilé des vêtements avant de sortir dans les rues du quartier animé de Lideta et de disparaître. Kidane aurait réussi à s’échapper à l’aide de pots-de-vin.

Plaque tournante migratoire

Mi-avril, un tribunal éthiopien a déclaré Kidane coupable de trafic d’êtres humains, malgré son absence. Il devrait être condamné par contumace à une peine qui pourrait très bien ne jamais être purgée. 

« C’est comme ça que les choses se passent en Éthiopie, malheureusement », déplore Tekle. « On peut s’en tirer avec de l’argent. »

Alors que Kidane est en fuite et que les poursuites judiciaires visant ses associés ont été différées, des survivants témoignent auprès de MEE des horreurs qu’ils ont endurées, alors que les conflits et les difficultés économiques continuent de susciter le désespoir des candidats à l’émigration et alimentent ainsi les réseaux de trafic d’êtres humains dans toute la région.

Il existe peu de photographies du trafiquant d’êtres humains Kidane Zekarias Habtemariam (à gauche) et de son associé Tewolde Goitom (photos fournies)
Il existe peu de photographies du trafiquant d’êtres humains Kidane Zekarias Habtemariam (à gauche) et de son associé Tewolde Goitom (photos fournies)

Les autorités éthiopiennes détiennent toujours Tewolde Goitom, un autre Érythréen accusé d’être un baron de la contrebande.

Plus connu sous le nom de « Walid », Tewolde est un associé de Kidane et est également accusé d’avoir perpétré des actes de violence extrême en Libye, exigé des rançons à des familles de migrants éthiopiens, érythréens et somaliens – et tué ceux dont la famille ne pouvait pas envoyer une somme pouvant atteindre 6 000 dollars.

Plus d’une dizaine de survivants, de proches et de témoins oculaires ont témoigné contre les deux hommes au cours de leurs procès respectifs.

Les témoignages collectifs ont permis de dresser le tableau d’un réseau complexe d’opérations menées par les deux trafiquants d’êtres humains à travers l’Éthiopie, le Soudan et la Libye, profitant du désespoir des candidats à l’émigration.

Depuis l’Éthiopie, ils étaient envoyés à Omdourman, deuxième ville du Soudan. Une fois sur place, les victimes, qui ne se doutaient de rien, étaient ensuite transportées à travers le désert libyen

Environ 70 % des 110 millions d’habitants de l’Éthiopie ont moins de 30 ans. En raison de l’augmentation du coût de la vie, de la pauvreté et du chômage, de plus en plus d’Éthiopiens envisagent de quitter le pays en empruntant de dangereux couloirs migratoires traversant le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, notamment la route extrêmement périlleuse passant par la Libye et la mer Méditerranée, pour se mettre en quête de meilleures perspectives en Europe.

Ces conditions profitent aux trafiquants d’êtres humains, qui ont fait de l’Éthiopie une plaque tournante migratoire au cours des dernières années en raison de la demande. 

Les survivants affirment qu’ils ont été dupés par des associés de Kidane et Tewolde établis en Éthiopie qui leur ont promis de faciliter leur émigration vers l’Europe contre paiement.

Depuis l’Éthiopie, ils étaient envoyés à Omdourman, deuxième ville du Soudan. Une fois sur place, les victimes, qui ne se doutaient de rien, étaient ensuite transportées à travers le désert libyen et emmenées directement à l’entrepôt de Kidane dans la ville de Beni Oualid, à environ 180 km au sud-est de la capitale libyenne Tripoli.

Enduits de plastique fondu

Selon les survivants, c’est dans cet entrepôt que les captifs étaient détenus dans des conditions sordides, maltraités et menacés de mort jusqu’à ce que leur famille dépose l’argent de la rançon ou organise une rencontre pour remettre des liasses de billets aux associés établis en Éthiopie qui se dissimulaient alors le visage.

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Les trafiquants torturaient souvent les captifs jusqu’à ce qu’ils frôlent la mort pour forcer leurs proches à payer ; ces derniers vendaient généralement tous leurs effets personnels et leurs biens pour réunir la rançon. Les migrants libérés rentraient ensuite chez eux, souvent avec l’aide de leur ambassade ou d’agences des Nations unies.

Fuad Bedru, un ressortissant éthiopien de 24 ans, fait partie de ceux qui ont été pris dans les filets des trafiquants. Il a passé plus de six mois dans l’entrepôt de Beni Oualid, où il dit avoir été torturé par Kidane en personne avant que sa famille ne débourse une somme astronomique pour racheter sa liberté.

« Kidane vit dans une maison adjacente au camp. Il venait nous voir et frappait quelqu’un quand il en avait envie », raconte Fuad à MEE. « Cet homme est un sauvage, un monstre ».

« J’ai vu toutes sortes d’atrocités. Kidane et son gang baignent dans le sang. Tuer ne leur fait rien. »

Lors du procès, des témoins ont raconté avoir été attachés avec des cordes, fouettés sauvagement et enduits de plastique fondu. Privés de soins médicaux et exposés aux éléments, de nombreux migrants ont contracté diverses maladies et infections cutanées.

« Imaginez que l’on vous affame, que vous passiez jusqu’à trois jours sans manger, en plus de la souffrance causée par leur traitement brutal, puis que l’on vous abandonne à des températures extrêmes », explique Fuad. « Seuls ceux qui l’ont vécu savent ce que c’est vraiment. »

« J’ai vu toutes sortes d’atrocités. Kidane et son gang baignent dans le sang »

– Fuad Bedru, survivant du réseau de trafic d’êtres humains

« Les passages à tabac étaient impitoyables, beaucoup de gens en sont morts », confie à MEE Etsube Mesele, un autre survivant, âgé de 26 ans. « Le seul moment où l’on sortait pour prendre le soleil et l’air, c’est quand Kidane nous convoquait pour nous battre. »

Kidane et Tewolde ont tous deux été accusés d’avoir violé des centaines de femmes, ce que confirme Etsube.

« Walid faisait ce qu’il voulait aux femmes. Il les offrait même à d’autres [hommes de main] », explique-t-il.

Ces hommes de main, dont beaucoup sont des ressortissants éthiopiens et érythréens, ont aidé à infliger ces traitements brutaux, selon des témoins.

Pendant ce temps, des gardes libyens armés protégeaient l’entrepôt de Kidane et empêchaient les captifs de s’échapper. Ils servaient ainsi à deux des trafiquants d’êtres humains les plus notoires d’Afrique du Nord de milice improvisée pour protéger leurs bases d’opérations libyennes.

Une crainte de représailles

Fuad est plus qu’un simple survivant. C’est également lui qui a aperçu Kidane dans les rues d’Addis-Abeba l’an dernier et qui a immédiatement reconnu son tortionnaire.

Il a prévenu un policier présent dans les environs, qui a arrêté Kidane et l’a emmené au poste de police le plus proche.

Alors que le trafiquant d’êtres humains est désormais en liberté, Fuad craint pour sa vie.

« Je ne fais plus confiance à personne. Comment un tel criminel peut-il s’échapper en marchant ? », s’interroge-t-il. « La menace pour ma sécurité est réelle. Nous [les témoins] sommes tous en danger. »

Mi-avril, un tribunal d’Addis-Abeba a reporté le prononcé de la peine de Tewolde, invoquant des « formalités de procédure ».

Migrants dans un centre de détention à Zaouïa, à 45 kilomètres à l’ouest de la capitale libyenne Tripoli, le 17 juin 2017 (AFP)
Migrants dans un centre de détention à Zaouïa, à 45 kilomètres à l’ouest de la capitale libyenne Tripoli, le 17 juin 2017 (AFP)

Le procureur général adjoint éthiopien Fekadu Tsega soutient que le retard pris par le procès est indépendant de la volonté du système judiciaire.

« La police a ouvert une enquête dès que nous avons placé les hommes en détention », indique-t-il à MEE. « Mais personne n’avait prévu la pandémie. Le COVID-19 a retardé l’enquête et les procès, même si le procès de Tewolde devrait se terminer bientôt. »

Cependant, certains survivants du réseau de trafic d’êtres humains sont découragés par le retard pris dans l’affaire Tewolde, auquel s’ajoute l’évasion incroyablement facile de son dangereux acolyte. 

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« Je ne fais aucunement confiance aux représentants du système judiciaire éthiopien. Ils ont trahi leurs propres compatriotes », affirme Etsube à MEE. « S’il [Kidane] retourne en Libye, vous pouvez imaginer à quel point il sera agressif envers les Éthiopiens. »

La libération sous caution fin 2020 de l’auteur-compositeur éthiopien Tarekegn Mulu, un associé présumé de Kidane, est une autre source de frustration pour les victimes. 

Ancienne étoile montante de la scène musicale éthiopienne, il est accusé d’avoir tenté de soudoyer les témoins de l’accusation pour qu’ils reviennent sur leur témoignage contre le trafiquant d’êtres humains. 

Le chanteur a été arrêté une première fois en août et est accusé par la police éthiopienne d’avoir aidé le baron du trafic d’êtres humains dans ses opérations de blanchiment d’argent et d’avoir reçu un virement d’un million de birrs éthiopiens (environ 20 000 euros) destinés à être utilisés pour acheter le silence des témoins.

L’ascension de Tarekegn dans l’industrie musicale aurait été partiellement financée par l’argent issu du réseau de trafic d’êtres humains de Kidane, selon l’activiste des droits de l’homme Meron Estifanos, qui traque les réseaux de trafic d’êtres humains dans la région depuis plusieurs années.

« Tarekegn et Kidane sont amis depuis des années, comme Kidane aime les artistes et les célébrités en général », explique Meron à MEE.

Ancienne étoile montante de la scène musicale éthiopienne, Tarekegn Mulu est accusé d’avoir tenté de soudoyer les témoins de l’accusation pour qu’ils reviennent sur leur témoignage contre le trafiquant d’êtres humains (Facebook)
Ancienne étoile montante de la scène musicale éthiopienne, Tarekegn Mulu est accusé d’avoir tenté de soudoyer les témoins de l’accusation pour qu’ils reviennent sur leur témoignage contre le trafiquant

« Kidane a couvert les frais d’un certain nombre de concerts de Tarekegn à Dubaï. Kidane était assis au premier rang pendant ses prestations et on les voyait boire et s’amuser ensemble après. »

Pour les survivants du réseau de trafic, Tarekegn Mulu doit rendre des comptes pour son rôle présumé dans ces activités meurtrières.

« Le chanteur ne devrait pas être en liberté », affirme Tekle. « Il a construit sa carrière avec le sang de migrants innocents. Il savait très bien dans quel genre d’activités son ami Kidane était impliqué. »

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On ignore quel impact l’année de détention de Kidane et Tewolde a eu sur les réseaux de trafic d’êtres humains en Éthiopie.

Mais selon Meron, le conflit dans la région du Tigré, dans le nord de l’Éthiopie, et l’instabilité générale dans le reste du pays font que les Éthiopiens continueront d’être la cible de certains des criminels les plus dangereux d’Afrique.

« À cause de la guerre, encore plus d’Éthiopiens cherchent désespérément à partir, explique-t-il. Les trafiquants profitent déjà de la situation. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.