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Le nouveau projet cloud de Google en Arabie saoudite suscite la défiance des actionnaires

Le projet cloud de Google en Arabie saoudite s’ajouterait à plusieurs autres structures déjà ouvertes dans la région. Les défenseurs des droits numériques se préoccupent toutefois de la protection des consommateurs face à des gouvernements « assoiffés de données »
Depuis 2019, au moins neuf régions cloud ont ouvert dans des pays du Golfe présentant un bilan douteux en matière de droits de l’homme (MEE/illustration)
Depuis 2019, au moins neuf régions cloud ont ouvert dans des pays du Golfe présentant un bilan douteux en matière de droits de l’homme (MEE/illustration)

La semaine dernière, les actionnaires de Google devaient pousser le géant technologique à expliquer comment il compte protéger les droits numériques parallèlement au lancement d’un grand projet en Arabie saoudite, un pays habitué à espionner ses détracteurs.

Le vote sur la résolution des actionnaires, qui s’est tenu vendredi, avait peu de chances d’être adopté – et il ne l’a pas été – dans la mesure où les cofondateurs Sergey Brin et Larry Page, ainsi que l’ancien PDG Eric Schmidt, contrôlent la majorité des votes des actionnaires d’Alphabet, la société mère de Google.

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Les défenseurs des droits numériques soulignent cependant que cette initiative était inédite de la part des investisseurs et pourrait inciter les actionnaires d’autres entreprises technologiques proposant des services cloud dans le Golfe et au-delà à se montrer plus transparents quant à leur gestion des risques liés aux droits de l’homme dans des projets spécifiques.

« L’objectif est d’envoyer un signal montrant que les actionnaires se soucient des questions liées aux droits de l’homme les plus fondamentaux », affirmait à Middle East Eye avant le vote Jan Rydzak, responsable de l’engagement des investisseurs auprès de Ranking Digital Rights, programme établi à Washington.

« Cela permet ensuite d’attirer l’attention de l’entreprise et du public sur ces questions. »

Une demande estimées à 10 milliards de dollars à l’horizon 2030

En décembre 2020, Google a annoncé l’ouverture d’une « région cloud » à Dammam, en Arabie saoudite, dans le cadre d’une joint-venture avec la compagnie pétrolière publique saoudienne Aramco afin d’exploiter la demande dans le royaume, estimée à 10 milliards de dollars à l’horizon 2030.

Un protocole d’accord a été signé en 2018, mais les négociations entre les deux entreprises, comptant parmi les sociétés cotées en bourse les plus importantes au monde, auraient été bloquées après l’assassinat de Jamal Khashoggi, lorsque de nombreuses entreprises étrangères ont pris leurs distances avec le royaume.

Sergey Brin contrôle, avec Larry Page et l’ancien PDG Eric Schmidt, la majorité des votes des actionnaires d’Alphabet, la société mère de Google (AFP)
Sergey Brin contrôle, avec Larry Page et l’ancien PDG Eric Schmidt, la majorité des votes des actionnaires d’Alphabet, la société mère de Google (AFP)

Quatre ans plus tard, alors que l’opération s’est poursuivie, six investisseurs – organisés autour du groupe de défense international SumOfUs, établi à San Francisco – ont obtenu qu’une résolution soit présentée lors de l’assemblée annuelle des actionnaires d’Alphabet.

L’entreprise a tenté de faire retirer la proposition du vote, mais la Securities and Exchange Commission, l’organisme américain de réglementation des marchés financiers, a statué en faveur de son maintien.

La résolution demande au conseil d’administration d’Alphabet de commander et de rendre publique une évaluation de l’impact sur les droits de l’homme du projet de cloud saoudien ainsi que de la stratégie déployée par l’entreprise pour le juguler.

Si le texte se concentre sur la région cloud saoudienne, il fait également état de préoccupations similaires concernant une région cloud de Google déjà mise en place au Qatar, précisant que les forces de sécurité qataries interrogent les internautes pour des tweets critiques à l’égard du gouvernement.

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Cette publication constituerait un coup d’éclat pour les défenseurs des droits numériques dans la région, qui affirment que Google leur a affirmé avoir procédé à une évaluation indépendante du projet saoudien et pris des mesures pour résoudre les problèmes qui se sont posés, mais que l’entreprise refuse de leur communiquer la moindre information depuis plus d’un an.

« Ils ne répondent jamais à nos questions », déplore Mohamad Najem, directeur exécutif de Social Media Exchange, une organisation à but non lucratif établie à Beyrouth qui défend les droits numériques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

« La grande question que je me pose est la suivante : comment faire preuve de diligence raisonnable en matière de droits de l’homme dans un pays qui ne respecte pas les droits de l’homme ? Il n’y a pas d’élections, ni de libertés civiles. »

Une nouvelle base d’utilisateurs et de nouveaux revenus

Dans une optique de diversification de l’économie hors secteur de l’énergie et de numérisation des processus administratifs, il n’est pas surprenant de voir les services de cloud computing se développer dans le Golfe.

Le cloud computing fournit l’énorme puissance de traitement des données et le gigantesque volume de stockage nécessaires pour répondre aux besoins des secteurs public et privé.

« Si vous êtes mon client et que vous me posez une question mais que le service met trois secondes à répondre, ce n’est pas acceptable », a déclaré aux journalistes Sayed Hashish, directeur général de Microsoft Gulf, lors du lancement des services cloud aux Émirats arabes unis en 2019.

« Cela a alimenté le besoin de régions de centres de données et cela a attiré Amazon Web Services, Microsoft, Google, Alibaba, IBM ainsi que d’autres fournisseurs de services cloud dans la région », affirme à MEE Blake Murray, analyste pour la société d’études de marché Canalys.Le cloud computing est également à la base du développement de l’intelligence artificielle et de l’internet des objets, essentiels aux initiatives de « villes intelligentes » développées aux quatre coins du Golfe.

Les opérations liées au cloud sont souvent structurées de manière à bénéficier aux gouvernements comme aux entreprises. En général, les deux parties investissent dans les infrastructures nécessaires aux centres, qui créent des emplois, souvent affectés à des employés formés par l’entreprise technologique.

Les entreprises locales de ces pays peuvent se développer grâce au cloud computing, qui leur donne accès à une nouvelle base d’utilisateurs et à de nouveaux revenus.

MEE dénombre pas moins de neuf régions cloud ouvertes au Qatar, aux Émirats arabes unis et à Bahreïn depuis 2018.

On ignore toutefois combien d’entreprises qui ont ouvert ces centres ont procédé à une évaluation des risques en matière de droits de l’homme et élaboré des plans d’atténuation avant d’ouvrir leurs centres de données.

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MEE a contacté Microsoft et Amazon – les principaux fournisseurs mondiaux de cloud computing avec Google – pour savoir si elles avaient pris ces mesures avant de lancer leurs projets de cloud computing dans le Golfe. Microsoft n’a pas souhaité formuler de commentaires. Amazon n’a pas répondu aux demandes répétées qui lui ont été adressées. 

La région cloud proposée par Google pour l’Arabie saoudite n’est donc en rien une première – elle fait suite à la région cloud mise en place au Qatar –, mais c’est bien celle-ci qui semble faire les frais de l’opprobre publique. Pourquoi donc ?

Controverse autour de Snap

L’une des raisons, selon Jan Rydzak de Ranking Digital Rights, est que lors de l’annonce initiale par Google de l’accord conclu, l’entreprise a laissé entendre que Snap Inc. – la société mère de Snapchat, qui compterait 17 millions d’utilisateurs dans le royaume – serait l’une des sociétés soutenues par la région cloud saoudienne.

Cette annonce a alarmé les activistes et les observateurs, qui ont déclaré que l’accord « [mettait] directement des millions de personnes en danger ».

Snap a réagi en précisant que l’annonce de Google n’avait pas correctement décrit les pratiques de la société au Moyen-Orient en matière de stockage et que seul le contenu public serait stocké au niveau régional afin de permettre aux utilisateurs de télécharger plus rapidement ce type de contenu.

« Google est la définition même d’un géant technologique. Ainsi, toute région cloud qu’elle ouvrira dans une région donnée produira un effet de ricochet et aura d’autant plus de répercussions »

- Jan Rydzak de Ranking Digital Rights

Google a également supprimé la référence à Snap dans un passage consacré à l’Arabie saoudite figurant dans l’annonce du projet cloud, soulignant à la place que l’entreprise bénéficiait d’installations cloud à l’échelle mondiale et que Snap n’était pas impliquée dans le protocole d’accord de 2018.

Néanmoins, au-delà de la controverse autour de Snap qui a suscité les premières inquiétudes, Jan Rydzak indique que l’ampleur des opérations de Google fait qu’elles attirent davantage l’attention que celles d’autres entreprises.

« Google est la définition même d’un géant technologique. Ainsi, toute région cloud qu’elle ouvrira dans une région donnée produira un effet de ricochet et aura d’autant plus de répercussions », estime-t-il.

Les préoccupations des défenseurs des droits numériques au sujet des régions cloud du Golfe sont très simples : les Émirats arabes unis, Bahreïn, l’Arabie saoudite et le Qatar ont tous des antécédents en matière de violations des droits de l’homme, de surveillance et de répression des dissidents.

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Trois de ces gouvernements – les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Arabie saoudite – ont récemment été accusés d’utiliser Pegasus, le logiciel espion notoire fabriqué par la société israélienne NSO Group, pour cibler les défenseurs des droits de l’homme et les dissidents sur leur territoire et à l’étranger.

Des Qataries qui se sont exprimées sur les réseaux sociaux contre les lois du pays en matière de tutelle ont déclaré à MEE qu’elles avaient été interrogées au sujet de leurs publications et que certaines avaient été contraintes de les retirer.

En août 2019, un compte Twitter anonyme administré par des femmes qataries, qui se sont demandé pourquoi les réformes de l’Arabie saoudite en faveur des femmes étaient plus rapides que chez elles, a été fermé en 24 heures après que la police anti-cybercriminalité a interrogé l’une des auteures.

« Comme si on leur laissait les clés du château »

Selon une enquête de Reuters, les Émirats arabes unis ont employé pendant des années d’anciens agents des services de renseignement américains pour surveiller des activistes des droits de l’homme, des journalistes et des rivaux politiques dans le cadre d’un projet appelé « Project Raven ».

L’Arabie saoudite aurait pour sa part soudoyé deux employés de Twitter qui ont fini par partager les données de plus de 6 000 utilisateurs de Twitter, selon une plainte déposée en 2019 en Californie.

Si ces gouvernements utilisent des logiciels espions, engagent des agents ou rémunèrent des employés pour obtenir des données privées sur leurs détracteurs, le fait de les voir installer des centres de données sur leur territoire est un tout autre problème

Le journaliste Turki ben Abdulaziz al-Jasser et le travailleur humanitaire Abdulrahman al-Sadhan, qui administraient tous deux des comptes Twitter anonymes critiquant le gouvernement saoudien, ont ensuite été arrêtés dans le royaume.

Les deux hommes ont été victimes de disparition forcée entre mars 2018 et février 2020 jusqu’à ce qu’ils soient autorisés à téléphoner à leur famille, selon ALQST, un groupe de défense des droits de l’homme établi à Londres. L’an dernier, Abdulrahman al-Sadhan a été condamné à vingt ans de prison et à une interdiction de voyager de vingt ans.

Selon les défenseurs des droits numériques, si ces gouvernements utilisent des logiciels espions, engagent des agents ou rémunèrent des employés pour obtenir des données privées sur leurs détracteurs, le fait de les voir installer des centres de données sur leur territoire est un tout autre problème.

« C’est comme si on leur laissait les clés du château », estime Claire Niven, chercheuse spécialiste de l’espace civique pour le Gulf Centre for Human Rights, établi au Liban.

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« Ils sont assoiffés de données, ils sont assoiffés d’informations personnelles et ils sont assoiffés de surveillance », affirme Mohamad Najem de Social Media Exchange. « Toute forme de partenariat dans ce domaine entraînera cela. »

Parmi les questions que les groupes de la société civile ont posées et pour lesquelles ils espèrent toujours une réponse figure celle des moyens que Google et les autres entreprises comptent déployer pour contrôler les employés locaux qui auront accès aux centres de données et veiller à ce que les autorités des pays du Golfe n’infiltrent pas les centres.

Et si un gouvernement parvient à infiltrer un centre, comment l’entreprise pourrait-elle rectifier la situation sur le plan juridique dans des pays où les groupes dénoncent la faiblesse du système judiciaire et des nouvelles lois sur la protection des données ?

« Tout cela n’a vraiment aucun sens »

Au-delà de la législation locale et des politiques propres aux entreprises, il ne reste que les Principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme, un cadre consultatif qui n’est pas contraignant sur le plan juridique.

« Il n’y a pas de garde-fous », souligne Marwa Fatafta, responsable des politiques pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord du groupe de défense des droits numériques Access Now.

« Quel que soit l’angle sous lequel on observe les choses, tout cela n’a vraiment aucun sens. Cela n’a de sens que si l’on pense aux profits. »

« Il est vraiment difficile de trouver un pays [dans la région] où il existe un cadre solide en matière de protection des données. Mais si je devais classer ces pays, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn se trouveraient certainement tout en bas »

- Marwa Fatafta, d’Access Now

MEE a invité Google à réagir aux allégations selon lesquelles l’entreprise n’aurait pas répondu aux questions des défenseurs des droits numériques et à préciser quelle serait sa réaction si le gouvernement saoudien l’obligeait à partager des données d’utilisateurs en vertu de la législation locale.

Un porte-parole a répondu en ces termes : « Nous nous engageons depuis longtemps à respecter les droits consacrés par la Déclaration universelle des droits de l’homme et ses traités d’application universelle, ainsi que les normes établies dans les Principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme et dans les principes de la Global Network Initiative.

« Nous publions des informations détaillées sur notre approche en matière de droits de l’homme, notamment sur notre prise en compte des droits de l’homme dans l’établissement des centres de données. »

Aucun des défenseurs des droits numériques interrogés par MEE ne nie le caractère vital du cloud computing pour la région ou la difficulté de trouver l’emplacement idéal. Ils exhortent toutefois les entreprises à suspendre leurs projets de cloud computing jusqu’à ce que les droits de l’homme soient protégés dans la mesure du possible et en toute transparence.

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« Il est vraiment difficile de trouver un pays [dans la région] où il existe un cadre solide en matière de protection des données », constate Marwa Fatafta. « Mais si je devais classer ces pays, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn se trouveraient certainement tout en bas. »

« Ainsi, de toute évidence, il y a toujours cette question : s’agit-il de faire passer des intérêts commerciaux avant les droits de l’homme ? Les droits de l’homme doivent être défendus en premier lieu et les profits doivent venir après. Et c’est l’engagement que les entreprises ont pris publiquement. »

On pourrait avoir l’impression que le train du cloud computing est déjà parti. Des régions sont déjà opérationnelles au Qatar, aux Émirats arabes unis et à Bahreïn.

Néanmoins, Jan Rydzak de Ranking Digital Rights estime que le regard critique de l’opinion publique vis-à-vis du géant technologique pourrait tout de même avoir un impact sur la façon dont les entreprises déjà présentes dans le Golfe – et celles qui prévoient d’ouvrir des régions cloud dans d’autres endroits où des questions de droits de l’homme se posent – opéreront à l’avenir.

Étant donné que la structure d’actionnariat de la plupart des autres sociétés technologiques cotées en bourse ne ressemble pas à celle de Google, les actionnaires auraient plus de chances d’adopter des résolutions demandant une plus grande transparence sur les projets de cloud computing, rétroactivement ou à l’avenir.

« Si l’on observe comment Google répond à la pression des défenseurs des droits de l’homme, l’angle de la concurrence n’est pas du tout employé. Ils ne disent pas : “D’autres entreprises l’ont fait, alors pourquoi pas nous ?” », relève-t-il. « Ils reconnaissent que le train n’est pas forcément déjà parti. C’est toujours un train en gare. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.