Aller au contenu principal

Guerre Israël-Palestine : comment le Hamas voit le déroulement du conflit à Gaza et pourquoi il croit pouvoir gagner

Une source proche de la direction politique du Hamas indique que l’organisation pense être en mesure de vaincre Israël mais reconnaît le lourd tribut payé par ceux qui se trouvent sur le terrain
Des Palestiniens inspectent des bâtiments détruits après des frappes aériennes israéliennes dans la ville de Gaza, le 28 octobre 2023 (AP)
Par David Hearst à DOHA, Qatar

Une importante source arabe a qualifié l’attaque menée le 7 octobre par le Hamas de « plus grosse erreur de jugement de l’histoire des erreurs de jugement ».

Selon des personnes au fait des détails de sa préparation, cette opération, qui était au départ une mission tactique conçue pour prendre au maximum une vingtaine d’otages militaires, s’est transformée en saccage chaotique lorsque la division de Gaza de l’armée israélienne s’est effondrée.

Lorsque les combattants du Hamas et divers autres acteurs armés de Gaza ont fait irruption dans le sud d’Israël, s’attaquant aux bases militaires, aux kibboutz et à un festival de musique, l’attaque a produit des images horribles du pire massacre de civils israéliens depuis la création de l’État.

Le Hamas est accusé par les organisations de défense des droits de l’homme de « meurtres délibérés de civils, d’enlèvements et d’attaques aveugles » lors de ces événements qui font aujourd’hui l’objet d’une enquête active de la Cour pénale internationale.

Jusqu’à 250 otages ont été capturés, dont certains sont des ressortissants étrangers.

En réaction, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou s’est juré d’éradiquer le Hamas à Gaza.

La campagne de bombardements de représailles visant à pousser plus d’un million de personnes de la partie nord de Gaza vers le sud et la frontière égyptienne entre dans sa cinquième semaine et les soldats israéliens et les combattants du Hamas sont engagés dans la bataille.

Les bombardements ont détruit le nord de Gaza et tué plus de 10 000 Palestiniens, selon les chiffres du ministère palestinien de la Santé. Ces bombardements ne faiblissent pas, alors qu’Israël et les États-Unis résistent à la pression internationale croissante en faveur d’un cessez-le-feu.

Un responsable du Hamas affirme que le plan était de prendre le contrôle du commandement sud de l’armée israélienne
Lire

Le bureau politique du Hamas à Doha a été laissé à l’écart du processus de décision par Mohammed Deif, commandant des brigades Izz al-Din al-Qassam, la branche armée du Hamas qui a lancé le raid, a-t-on confié à Middle East Eye.

Cependant, en tant que membre de la direction, l’aile politique du Hamas a dû en assumer la responsabilité et est actuellement un acteur clé des négociations concernant la libération des otages ayant lieu sous l’égide du Qatar.

Voilà ce qu’il en est de l’extérieur, mais le Hamas ne voit pas ces événements de cette façon.

Pour découvrir ce que pense le Hamas, MEE s’est entretenu avec une importante source palestinienne en contact avec les dirigeants politiques de l’organisation.

MEE lui a posé trois grandes questions. Pourquoi l’attaque a-t-elle eu lieu à ce moment précis ? Les objectifs militaires israéliens sont-ils réalisables ? Que pensera avoir accompli le Hamas à la fin de cette guerre ?

Pourquoi maintenant ?

L’élément déclencheur de l’attaque du 7 octobre a été l’inquiétude du Hamas quant à l’intention de juifs d’extrême droite de sacrifier un animal sur le site de la mosquée al-Aqsa, ouvrant ainsi la voie à la démolition du dôme du Rocher et à la construction du Troisième Temple, explique la source.

Le Hamas observait de très près les projets israéliens visant à instaurer une présence juive permanente au sein du complexe d’al-Aqsa. Al-Aqsa est considéré comme le troisième site le plus saint de l’islam et un symbole de l’identité palestinienne. En Israël, on l’appelle mont du Temple.

La présence quotidienne de juifs d’extrême droite à al-Aqsa est déjà un fait accompli : pas moins de deux incursions quotidiennes, le matin et l’après-midi, sous la forme de visites protégées par des policiers lourdement armés qui durent de 30 minutes à une heure.

Selon certaines sectes religieuses messianiques comme l’Institut du Temple, une génisse rousse parfaite doit être sacrifiée pour purifier le terrain avant la construction du Troisième Temple.

« La stratégie [des Israéliens] était de tout avoir. Pour cette raison, ils perdront tout. Ils sous-estiment les Palestiniens » 

- Source

À cette fin, des vaches de race Red Angus ont été importées des États-Unis. Un groupe pour le Troisième Temple a annoncé en mai espérer abattre cinq génisses importées lors de la prochaine fête de Pessah, qui aura lieu en avril 2024.

La source de MEE précise qu’al-Aqsa est déjà divisée en matière d’horaires et observe que les colons ont fait des « sacrifices végétaux » sur le site.

Cela semble faire référence à une incursion il y a un mois par des dizaines de colons portant les quatre espèces de plantese pour marquer la fête juive de Souccot.

« La seule chose qui manque est le massacre des génisses rousses qu’ils ont importées des États-Unis. S’ils le font, cela marque le signal pour rebâtir le Troisième Temple », poursuit la source.

Le Hamas avait déjà prévenu Israël qu’il jouait avec le feu en tentant de mettre en place à al-Aqsa des arrangements similaires à ceux existants à la mosquée d’Ibrahim à Hébron, déjà partagée entre musulmans et juifs.

D’autres organisations palestiniennes, parmi lesquelles l’Autorité palestinienne, ont également mis en garde Israël contre tout changement apporté au statu quo à la mosquée.

Dans les trois semaines qui ont précédé le raid, il y a eu trois fêtes juives, qui se sont achevées avec Souccot. « Le sentiment du Hamas à Gaza était qu’al-Aqsa courrait un péril imminent », explique la source de MEE.

Des facteurs à long terme sont également impliqués dans la décision de lancer cette attaque.

Le sort des 5 200 prisonniers palestiniens incarcérés dans les prisons israéliennes était une « lourde responsabilité » pour les dirigeants du Hamas, continue la source.

« Chaque jour, le Hamas gardait à l’esprit la façon dont ils pourraient être libérés. »

Le troisième mobile derrière cette attaque était Gaza elle-même, dix-huit ans après l’évacuation par Israël de ses colons et seize années de siège.

« Les États-Unis et les puissances régionales ont laissé Gaza dans les limbes, comme si Gaza était recroquevillée dans un coin sous assistance, se ruant sur la nourriture, l’argent ou un générateur. L’échappée du 7 octobre était un message important indiquant que les Gazaouis peuvent briser le siège », estime la source.

Le Hamas peut-il être anéanti ?

Ce n’est pas la première fois que les dirigeants israéliens jurent d’anéantir le Hamas et chaque guerre précédente s’est terminée par un retrait israélien, rappelle la source.

Les dirigeants du Hamas reconnaissent que l’ampleur des destructions est différente, mais ils continuent de penser que le résultat final sera un nouveau retrait israélien, ajoute-t-elle.

« Israël peut détruire la moitié de Gaza, mais je pense qu’au final le résultat sera le même. Le problème pour [le Premier ministre israélien Benyamin] Netanyahou sera de finir la bataille avec une bonne image à fournir à la population. »

Guerre Israël-Palestine : à Gaza, l’armée israélienne avance dans les zones ouvertes pour éviter de répéter les erreurs de 2014
Lire

« Mais il a un grand problème. Même s’il arrive à remplir son objectif d’éliminer les dirigeants du Hamas à Gaza, demeurent les questions sur sa responsabilité dans l’attaque du 7 octobre. »

Cette source rejette l’idée qu’Israël remplira son principal objectif. Cette dernière juge physiquement impossible d’anéantir le Hamas en raison de l’ampleur de l’organisation et de ses ramifications à Gaza.

« Le Hamas fait partie du tissu social. Vous avez des combattants et leurs familles. Vous avez les organisations caritatives et leurs familles. Vous avez les fonctionnaires et leurs familles. Additionnez tout cela et vous obtenez une partie conséquente de la population. »

Même si le Hamas n’avait pas prévu une réaction israélienne de cette ampleur, il possède un réseau extensif de tunnels, qui font « plusieurs centaines de kilomètres », indique une autre source à MEE.

L’idée que le Hamas cesserait d’opérer s’il perdait la ville de Gaza, que les forces israéliennes tentent d’encercler, est par conséquent peu probable.

De même, le Hamas ne dépend pas du fait que le Hezbollah rejoigne la guerre, mais beaucoup au sein du mouvement jugent que son implication est inéluctable.

Ils affirment que si le Hezbollah permet l’éradication du Hamas, ce ne serait qu’une question de temps avant qu’Israël ne se tourne vers le groupe libanais.

Qu’aura accompli le Hamas à la fin de cette bataille ?

D’après notre source, le Hamas ne s’imagine pas que lorsque la guerre prendra fin, les compteurs puissent être ramenés au 6 octobre, et que Gaza recommencera tout depuis le début.

« L’attaque du 7 octobre a délivré un message précis et direct indiquant que les Palestiniens ont la capacité de vaincre Israël et de se débarrasser de l’occupation. Pour le Hamas, c’est désormais un fait », développe-t-elle.

Le Hamas pense que cette attaque a rompu un contrat qui existait entre l’armée israélienne et la population depuis la déclaration de l’État en 1948.

En vertu de ce pacte tacite, la population enverrait ses fils et ses filles à l’armée et l’armée en retour protègerait le pays.

« Regardez le Vietnam, regardez l’Afghanistan, regardez l’Algérie. Regardez comment ces guerres coloniales se sont terminées »

- Source

Selon cette source, le Hamas pense que le conflit actuel a « fait avancer la population palestinienne et la résistance palestinienne vers la victoire et la libération ».

« Je pense qu’Israël a perdu énormément confiance en l’avenir », ajoute-t-elle.

Le Hamas reconnaît le lourd tribut payé par la population de Gaza, précise la source. Mais il pense que la plupart choisirait de rester plutôt que de fuir pour une seconde Nakba, référence au déplacement forcé en 1948 de 750 000 Palestiniens de leur patrie ancestrale. La plupart des gens n’ont pas le choix : la frontière de Gaza avec l’Égypte et sa frontière avec Israël sont fermées et les bombardements n’épargnent aucun endroit.

« Tous les Palestiniens savent qu’ils doivent rester sur leur terre, même si elle est réduite à l’état de ruine et qu’ils vivent dans des tentes », déclare la source.

Le Hamas pense qu’Israël a commis une énorme erreur stratégique en rejetant les multiples initiatives de paix arabe qui auraient abouti à une fin au conflit.

« Leur stratégie était de tout avoir. Pour cette raison, ils perdront tout. Ils sous-estiment les Palestiniens », affirme la source.

Celle-ci déclare que si les capitales occidentales attendent une ère post-Hamas, la résistance palestinienne attend avec confiance une ère où elle vivrait dans son propre État.

Toutefois, la source reconnaît que l’armée israélienne a un avantage militaire certain. Mais elle insiste sur le fait que les résultats d’une guerre ne dépendent pas toujours du rapport de force.

« Regardez le Vietnam, regardez l’Afghanistan, regardez l’Algérie. Regardez comment ces guerres coloniales se sont terminées », conclut-elle.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Middle East Eye propose une couverture et une analyse indépendantes et incomparables du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et d’autres régions du monde. Pour en savoir plus sur la reprise de ce contenu et les frais qui s’appliquent, veuillez remplir ce formulaire [en anglais]. Pour en savoir plus sur MEE, cliquez ici [en anglais].