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« Palestinian lives matter, too » : comment la cause palestinienne s’élargit à une lutte mondiale contre le racisme

La lutte palestinienne est une revendication nationale, collective et circonscrite à un territoire. Mais elle s’inscrit aussi dans une dynamique internationale qui, dans le sillage de Black Lives Matter, dénonce le racisme et promeut les droits individuels et collectifs
Manifestation à Ramallah de soutien aux manifestants américains suite à la mort de George Floyd, le 8 juin 2020 (AFP)
Manifestation, à Ramallah, de soutien au mouvement Black Live Matters à la suite de la mort de George Floyd, le 8 juin 2020 (AFP)

« Le combat pour la vie des noirs et le combat pour la libération palestinienne sont liés. Nous nous opposons à ce que notre argent serve à financer la police militarisée, l’occupation et les systèmes d’oppression violente et de traumatisme. Nous sommes anti-guerre. Nous sommes anti-occupation. Et nous sommes anti-apartheid. »

Ces mots de Cori Bush ont résonné de façon inhabituelle, le 14 mai, dans l’enceinte de la Chambre des représentants. Au cœur du pouvoir américain, l’allié indéfectible d’Israël.

Dans un tweet, la démocrate élue en 2020, représentante du Missouri, a ajouté : « Les luttes noire et palestinienne pour la libération sont interconnectées, et nous ne lâcherons pas tant que nous ne serons pas tous libres. »

Une prise de parole isolée alors même que les États-Unis ont réaffirmé officiellement, entre autres par la voix du secrétaire à la Défense américain Lloyd Austin, « le soutien à toute épreuve » des États-Unis au droit d’Israël « à se défendre » en pleine opération meurtrière de l’armée israélienne à Gaza et de répression contre les Palestiniens en Cisjordanie occupée, à Jérusalem-Est et en Israël.

Cori Bush a ainsi joint sa voix aux élues démocrates Rashida Tlaib, Ayanna Pressley, Ilhan Omar et Alexandria Ocasio-Cortez – la « squad » (équipe) qui bouscule à maints égards l’establishment démocrate.

La même analyse se retrouve dans les mots de Bernie Sanders. Dans une tribune publiée par le New York Times, le sénateur démocrate du Vermont note : « Nous assistons à l’émergence d’une nouvelle génération d’activistes qui veulent construire des sociétés fondées sur les besoins humains et l’égalité politique. Nous avons vu ces militants dans les rues américaines l’été dernier à la suite du meurtre de George Floyd. Nous les voyons en Israël. Nous les voyons dans les territoires palestiniens. »

« Nous devons reconnaître que les droits des Palestiniens sont importants. Les vies palestiniennes comptent »

- Bernie Sanders, sénateur démocrate

« Nous devons reconnaître que les droits des Palestiniens sont importants. Les vies palestiniennes comptent [Palestinian Lives Matter] », a conclu l’ancien candidat à la présidentielle.

Fait notable, ces prises de position ne se sont pas tant concentrées sur les droits nationaux des Palestiniens en tant que peuple que sur les droits et libertés des Palestiniens en tant qu’individus.

Un changement qui traduit une évolution de la « cause palestinienne » et la rattache à un mouvement plus global de combat contre le racisme, l’inégalité et pour les droits de l’homme. Ce que Rashida Tlaib, dont le père est né à Jérusalem-Est et la mère à Ramallah, a ramassé en cette formule : « La liberté des Palestiniens est liée à la lutte contre l’oppression dans le monde entier. »

Nouvelle dynamique politique

Avec l’émergence du mouvement Black Lives Matter, la solidarité avec les Palestiniens s’inscrit dans un mouvement plus vaste de défense des droits humains et civils.

Historiquement, la solidarité entre les noirs américains et la lutte nationale palestinienne remonte à des décennies. La militante des droits de l’homme Angela Davis a ainsi établi un lien entre, d’une part, la lutte pour les droits civiques et le complexe pénitentiaire américain, et, de l’autre, le système militaire qui régente la vie palestinienne en territoires occupés ou sous blocus à Gaza.

Plus loin encore, dans les années 70, le mouvement de libération afro-américain The Black Panther Party avait pris fait et cause mais aussi contact avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

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Plus récemment, des liens ont été faits entre des manifestations aux États-Unis et en Palestine. À Ferguson, des pancartes revendiquaient leur solidarité avec les Palestiniens durant les manifestations qui ont suivi le meurtre de Michael Brown par un policier en 2014 .

Et en Palestine, l’image de George Floyd a été peinte sur la barrière de séparation construite en Cisjordanie occupée. En écho aux derniers mots de cet homme mort étouffé sous le poids d’un policier américain, « We can’t breath since 1948 » (nous ne pouvons pas respirer depuis 1948) a récemment été brandi durant les manifestations à Jérusalem.

La « cause » palestinienne s’inscrit donc dans ce mouvement mondial, déplaçant l’attention d’une lutte singulière pour les droits d’un peuple comme entité nationale à une prise de conscience mondiale pour les droits individuels de chacun et chacune. La question politique se déplace tout autant et c’est le principe d’égalité individuelle qui est mis en avant plutôt que celui de liberté collective.

Ce changement doit évidemment beaucoup au mouvement Black Lives Matter, né après le meurtre de l’Afro-Américain George Floyd. Black Lives Matter a en effet permis d’articuler à nouveau la question raciale avec les logiques de domination mondiale et a généré une solidarité internationale unissant les mouvements antiracistes du monde entier.

L’image de George Floyd a été peinte sur la barrière de séparation (AFP)
Le portrait de George Floyd peint sur la barrière de séparation construite par Israël dans les territoires palestiniens occupés (AFP)

Des ponts de solidarité s’établissent ainsi. Fort de cette base et légitimité, Black Lives Matter a amplifié les appels à l’attention du gouvernement américain afin qu’il contraigne Israël à mettre fin aux violations des droits humains. De nombreux militants qui ont gagné en notoriété ont déclaré sans équivoque que le silence sur la Palestine s’apparentait au silence sur l’injustice raciale aux États-Unis.

Ainsi, l’organisation locale Black Lives Matter de Paterson, dans le New Jersey, a condamné la violence de l’État israélien, précisant : « Nos luttes sont liées à bien des égards, notamment parce que ces mêmes forces israéliennes qui ont expulsé de force les premiers habitants de Sheikh Jarrah forment des forces de police répressives à travers le monde, y compris aux États-Unis. »

« La liberté des Palestiniens est liée à la lutte contre l’oppression dans le monde entier »

- Rashida Tlaib, députée démocrate

Un groupe Facebook s’est même créé sous le nom de Black For Palestine. Le voyage en Palestine d’un jeune artiste et activiste noir a pu donner aussi la tonalité d’une sensibilité comme ranimée à la vue de la réalité palestinienne. Vic Mensa raconte ainsi avoir observé l’arrestation d’un adolescent palestinien par des soldats israéliens et note : « Pour une fois dans ma vie, je ne me sentais pas comme le nègre. […] Mon passeport américain, ironiquement, m’avait accordé une position plus élevée dans la hiérarchie sociale de Jérusalem que dans ma ville natale de Chicago. »

Sociétés civiles versus realpolitiks

Cet ancrage de la cause palestinienne dans cette dynamique mondiale s’explique à l’évidence par l’émergence des réseaux sociaux, qui permettent de contourner, voire court-circuiter, les communications officielles. Sur ces caisses de résonnance, toute une nouvelle génération d’activistes s’organise en rhizomes, plateformes, arborescences de communication souples dont la force de frappe communicationnelle reste indéniable. Une véritable société civile mondiale dans laquelle les Palestiniens ont pris place.

Dans le contexte palestinien, qu’il soit diasporique, israélien, gazaoui ou cisjordanien, s’observe une nouvelle génération polyglotte rompue aux codes et usages de l’information et de la communication. Une jeunesse hautement éduquée – les Palestiniens étant la population du monde arabe où le niveau d’études est le plus élevé – qui s’unifie malgré la dislocation géographique ou politique.

Rencontre entre Yasser Arafat et Huey Pierce Newton, co-fondateur du Black Panther Party, à Berkeley, le 26 août 1970 (Black Panther Commemoration Committee)
Rencontre entre Yasser Arafat et Huey Pierce Newton, co-fondateur du Black Panther Party, à Berkeley, le 26 août 1970 (Black Panther Commemoration Committee)

S’inscrire dans cette dynamique mondiale antiraciste et l’ouverture de nouveaux espaces critiques et politiques présente plusieurs avantages, dont celui d’échapper à l’accusation infamante d’antisémitisme, qui déconsidère et fige toute critique de la politique menée par l’État d’Israël. Une accusation qui se heurte d’ailleurs aux voix des ONG israéliennes ou internationales, de B’Tselem à Human Rights Watch, qui dénoncent désormais un système proche ou assimilé à l’apartheid en Israël.

Aux États-Unis, un hiatus est de plus en plus perceptible dans la communauté juive américaine, surtout parmi la jeune génération. En défendant pratiquement tout ce que fait le gouvernement israélien, les dirigeants des organisations juives américaines traditionnelles se sont faits les garants moraux des dirigeants israéliens.

Or, la jeune génération juive américaine considère plus facilement que ses aînés qu’Israël est une puissance occupante. Parme elles, IfNotNow est un collectif d’activistes en plein essor parmi les juifs américains des générations Y et Z. Ils s’opposent à la politique israélienne envers les Palestiniens de Cisjordanie, de Jérusalem-Est et de la bande de Gaza.

Leurs manifestations publiques ont attiré des milliers de participants à travers les États-Unis, et ils mettent l’accent sur les campagnes en ligne qui accusent les institutions juives de leur mentir et de soutenir les injustices contre les Palestiniens. Leur campagne en ligne « You Never Told Me » (vous ne me l’aviez jamais dit) recueille ainsi les témoignages de jeunes juifs choqués par la réalité de l’occupation.

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Au fil du temps, la solution à deux États est devenue un slogan vidé de son sens. Voire une illusion nécessaire pour la dite « communauté internationale ». Accrocher les revendications palestiniennes à la dynamique antiraciste venue des États-Unis offre à la cause palestinienne un regain dans un essoufflement national caractérisé par la perte de légitimité de l’Autorité palestinienne et la mise au ban internationale du Hamas.

Une échappée politique tout autant qu’un chemin de traverse qui permet de contourner la realpolitik qui avait peut-être un peu trop vite enterré la cause palestinienne, notamment via les accords de normalisation (accords d’Abraham).

Des acquis comme inscrits dans le marbre de la relation israélo-américaine semblent comme se craqueler, même légèrement. Des voix, même isolées, se font ainsi entendre aux États-Unis pour interroger l’alignement du pays sur la politique israélienne.

L’élue démocrate Ayanna Pressley, lors de son discours, a ainsi interrogé l’aide militaire américaine : « Nous ne pouvons pas garder le silence lorsque notre gouvernement envoie 3,8 milliards de dollars d’aide militaire à Israël qui sont utilisés pour démolir des maisons palestiniennes, emprisonner des enfants palestiniens et déplacer des familles palestiniennes. Un budget est le reflet de nos valeurs. »

Ces voix dissidentes perturbent la position officielle du parti démocrate sur la politique israélienne, comme l’a noté le New York Times. Elles mettent également en contradiction le président Joe Biden lui-même, qui a fondé sa campagne sur la dénonciation de tout racisme et a semblé réorienter sa politique internationale vers une plus grande prise en compte des droits de l’homme.