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Erdoğan en Arabie saoudite, une première depuis l’affaire Khashoggi

En acceptant le transfert du dossier Khashoggi à l’Arabie saoudite, le président turc est parvenu à renouer les liens avec le royaume. Une opportunité pour sortir de la crise économique qui frappe la Turquie, à un peu plus d’un an des prochaines élections
Le prince héritier Mohammed ben Salmane, à droite, a eu un entretien en tête-à-tête avec Recep Tayyip Erdoğan, à gauche (AFP)
Le prince héritier Mohammed ben Salmane, à droite, a eu un entretien en tête-à-tête avec Recep Tayyip Erdoğan, à gauche (AFP)
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RIYAD, Arabie saoudite

Après la guerre des mots, la réconciliation. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS) ont discuté jeudi à Djeddah des « moyens de développer » les relations entre leurs deux pays, selon les dires de l’agence de presse d’État saoudienne SPA.

La visite de deux jours, rapportée pour la première fois par Middle East Eye mardi, intervient après des années de tensions dans les relations entre les deux pays, à la suite du meurtre en 2018 du journaliste saoudien Jamal Khashoggi au consulat du royaume à Istanbul.

Le président turc et le prince héritier saoudien « ont passé en revue les relations turco-saoudiennes et les moyens de les développer dans tous les domaines », a souligné l’agence SPA, à l’issue de la rencontre entre les deux hommes.

Recep Tayyip Erdoğan s’est ensuite rendu à La Mecque, où il a accompli le petit pèlerinage de la oumra, qui, à la différence du hadj (grand pèlerinage), peut être réalisé à n’importe quelle période de l’année.

Le renvoi du dossier Khashoggi

Cette visite marque un revirement diplomatique spectaculaire, tant l’affaire Khashoggi avait refroidi les relations entre les deux pays, déjà tendues depuis 2017 et le blocus décrété par l’Arabie saoudite contre le Qatar, allié d’Ankara.

Jamal Khashoggi, éditorialiste au Washington Post et Middle East Eye, avait été tué et démembré sauvagement le 2 octobre 2018 dans les locaux du consulat saoudien à Istanbul alors qu’il venait chercher les documents nécessaires à son mariage avec sa fiancée turque. 

« Pour MBS, tout tourne autour de Khashoggi. Il en est obsédé. C’est personnel. Il reproche personnellement à Erdoğan d’avoir impliqué l’Amérique et de ne pas avoir clos l’affaire dans les premiers jours »

- Une source de MEE

À l’époque, le président turc avait accusé les « plus hauts niveaux du gouvernement saoudien » d’avoir commandité l’assassinat.

La CIA, le Sénat américain et une experte de l’ONU ont par la suite estimé que le prince héritier saoudien était « responsable » du meurtre. Le corps du journaliste n’a jamais été retrouvé.

En juillet 2020, le procès de 26 ressortissants saoudiens, dont deux proches de Mohammed ben Salmane, accusés par la Turquie d’avoir assassiné Jamal Khashoggi s’était ouvert à Istanbul, en l’absence des intéressés. Cinq ont été condamnés à la peine capitale, depuis commuée, et huit à des peines de sept à vingt ans de prison.

Mais début avril, la justice turque a finalement décidé de se débarrasser du dossier Khashoggi en le renvoyant aux autorités saoudiennes. Une demande formulée depuis longtemps par le prince héritier saoudien aux autorités turques.

« Pour MBS, tout tourne autour de Khashoggi. Il en est obsédé. C’est personnel », a déclaré à MEE une source au courant du voyage du chef de l’État turc plus tôt cette semaine. « Il reproche personnellement à Erdoğan d’avoir impliqué l’Amérique et de ne pas avoir clos l’affaire dans les premiers jours. »

Une hyperactivité diplomatique pour sortir de la crise

La visite de Recep Tayyip Erdoğan, qui a aussi rencontré le roi Salmane, intervient au moment où la Turquie fait face à une grave crise économique : la livre turque a vu sa valeur fondre de 44 % face au dollar en 2021, faisant s’envoler l’inflation à 61,1 % sur un an en mars.

Accusé par une large partie de la population turque d’être directement responsable de cette crise, et alors que tous les sondages d’opinion le montrent en difficulté à un peu plus d’un an des présidentielles et des législatives turques, Erdoğan semble jouer son va-tout sur la scène internationale.

Ainsi, le chef de l’État a adouci considérablement ses liens avec d’anciens rivaux, comme l’Égypte et Israël, et surtout les riches monarchies pétrolières du Golfe, dont l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis

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En février, Erdoğan avait effectué sa première visite officielle aux Émirats arabes unis, quelques mois après celle à Ankara du prince héritier d’Abou Dabi, Mohammed ben Zayed, les deux pays ayant affiché clairement leur volonté de resserrer les liens économiques.

Avant son départ d’Istanbul pour Riyad, Erdoğan a dit espérer que cette visite allait « ouvrir une nouvelle ère » dans les relations turco-saoudiennes.

Il a ajouté qu’il serait mutuellement bénéfique de renforcer la coopération dans des domaines tels que la santé, l’énergie, la sécurité alimentaire, l’industrie de la défense et la finance. 

« Avec des efforts communs, je crois que nous porterons nos liens même au-delà de ce qu’ils étaient dans le passé », a-t-il déclaré, citant la fin du mois sacré musulman du Ramadan comme un moment approprié pour « reconstituer et renforcer des liens fraternels ».

Riyad pourrait acheter des armes à la Turquie

La visite de Recep Tayyip Erdoğan est considérée comme une victoire par les responsables saoudiens désireux de tourner la page, selon l’analyste politique saoudien Ali Shihabi.

« M. Erdoğan a été isolé et a payé un prix économique élevé », a-t-il déclaré. Le président turc « a besoin des flux commerciaux et touristiques de l’Arabie saoudite ».

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De son côté, Riyad cherche à l’avoir « à ses côtés » sur nombre de dossiers régionaux et pourrait même « acheter des armes à la Turquie ».

La dernière visite de Recep Tayyip Erdoğan en Arabie saoudite remonte à 2017, lorsque le président truc avait tenté de jouer les médiateurs dans le conflit diplomatique opposant plusieurs pays du Golfe au Qatar, allié de la Turquie.

Après la réconciliation entre les États du Golfe l’an dernier, différents rapprochements diplomatiques ont eu lieu dans la région dans un contexte post-pandémique.

Erdoğan, au pouvoir depuis dix-neuf ans comme Premier ministre puis comme président, espère être réélu lors des prochaines élections, prévues en juin 2023.