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En Tunisie, la génération de la révolution enterre Lina Ben Mhenni et pleure ses rêves 

Plus d’un millier de personnes ont accompagné, mardi, le cercueil de Lina Ben Mhenni dans un dernier hommage à son combat pour plus d’égalité et de justice sociale
Funérailles de la célèbre blogueuse tunisienne Lina Ben Mhenni, à la pointe du soulèvement ayant chassé le régime de Ben Ali en 2011, décédée lundi à l’âge de 36 ans des suites d’une longue maladie (MEE/Thierry Brésillon)
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TUNIS, Tunisie

C’est plus qu’une jeune femme de 36 ans qu’ont portée en terre plus d’un millier de personnes, mardi après-midi, au cimetière du Djellaz à Tunis. C’est une figure de la révolution.

Lina Ben Mhenni,  emportée lundi 27 janvier par la maladie qui rongeait littéralement son corps depuis l’âge de 11 ans, avait été la première blogueuse à se rendre à Sidi Bouzid aussitôt après l’immolation de Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010, puis dans les villes qui se soulevaient les unes après les autres pour y filmer la répression policière, évidement occultée par les médias officiels, et partager les vidéos sur les réseaux sociaux.

La propagation de ces images avait joué un rôle décisif dans le basculement de la situation.

Grâce à son blog, A Tunisian Girl, elle avait acquis une notoriété internationale, sans jamais en tirer profit. Depuis, il n’est pas une mobilisation dans laquelle elle n’ait été engagée, pas une manifestation où, toujours discrète, elle n’était présente. 

Sans jamais se laisser tenter par la professionnalisation au sein d’une des nombreuses ONG qui ont proliféré après la révolution, elle a essayé de défendre la cause des victimes d’injustice avec ses propres moyens. Jusqu’à ses derniers jours. Elle avait par ailleurs toujours refusé de bénéficier de privilèges pour accéder à des soins à l’étranger pour le traitement de sa maladie.

Des combats qui ne font que commencer

Fille d’un militant de l’extrême gauche, Sadok Ben Mhenni, victime de la répression dans les années 1970, elle était de cette génération née à l’engagement politique dans les dernières années du régime de Ben Ali, entrée dans la cyberdissidence en réaction à la censure. 

Celle qui avait rêvé de voir triompher, avec la révolution, la justice sociale et l’égalité, la fin de la torture, de la violence policière, de la corruption et de l’impunité avant de réaliser que ces combats ne faisaient que commencer.

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Plus qu’une amie arrachée très jeune à la vie, c’est donc une part d’eux-mêmes et de leurs rêves que les membres de cette génération ont enterrée avec Lina. Pour cette raison, la cérémonie était chargée à la fois d’émotion et de symboles. 

Toutes les nuances de la gauche tunisienne, les grandes figures de la société civile, étaient présentes mais surtout de très nombreux jeunes et des gens que Lina Ben Mhenni avait soutenus : des familles des martyrs et des blessés de la révolution ou encore des ouvrières licenciées pour avoir créé une section syndicale.

Le président Kais Saied, qui s’était rendu la veille dans sa famille pour présenter ses condoléances, avait autorisé qu’elle soit inhumée dans le « carré des martyrs » aux côtés des grandes figures de l’histoire militante et politique tunisienne. 

L’ambassade de Palestine avait fait porter une couronne de fleurs. 

Des femmes pour porter le cercueil

Des slogans ont accompagné le trajet vers la tombe : « Fidélité au sang des martyrs », « Oui, nous mourrons mais nous arracherons l’oppression de notre terre », « Elle ne pardonne, nous ne pardonnons pas » – référence à la campagne Manich Msamah (Pas de pardon) contre la loi de « réconciliation » proposée par Béji Caïd Essebsi pour amnistier les crimes économiques...

Le symbole le plus fort, au-delà de la présence de très nombreuses femmes (peut-être même une majorité) au cimetière, à rebours d’une tradition religieuse qui proscrit leur présence aux funérailles, est surtout le fait que des femmes ont porté le cercueil. 

Des amies et des jeunes femmes qu’elle a défendues et qui souhaitaient lui rendre ainsi hommage, au grand dam de quelques religieux conservateurs qui s’en sont offusqués sur les réseaux sociaux.

Deux femmes ont également prononcé l’oraison funèbre sur la tombe, une de ses amies et Yosra Frawes, la présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates, avant que la chanteuse Lobna Noomene ne conclue la cérémonie par deux chansons.

Autant d’innovations qui ne se voulaient pas des provocations mais des gestes à l’image de l’existence de Lina Ben Mhenni et des possibles qu’autorisent, malgré les déceptions, l’évolution de la Tunisie. 

« Lina repose-toi, nous continuons le combat », ont scandé les participants un peu plus tôt, sans doute l’étincelle d’espoir que chacun voulait emporter en échange de la perte.