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La guerre entre Washington et Téhéran n’est pas inévitable, pas plus que la paix

Des changements profonds secouent le Moyen-Orient, accompagnés par l’intensification des rivalités régionales. Ce qui rend le moment actuel si dangereux est l’absence de structures de sécurité régionales et de mesures de confiance susceptibles de contenir les tensions croissantes en cours
Manifestation opposée à la guerre contre l’Iran à New York, le 9 janvier 2020 (AFP)
Manifestation contre la guerre contre l’Iran à New York, le 9 janvier 2020 (AFP)

L’évolution du programme nucléaire iranien dépend des décisions des États-Unis. Et ce, même si d’autres acteurs – la Russie, l’Europe, la Chine, l’ONU – ou certains facteurs – la situation en Irak, la capacité à détruire le parc nucléaire iranien, le prix de ces éventuelles destructions, l’évolution intérieure du régime iranien et sa perception de la politique américaine au Moyen-Orient, la perception israélienne du programme nucléaire – peuvent influencer ces décisions.

Washington a suffisamment de moyens. Toutes les options sont ouvertes : du bombardement des installations iraniennes à la tentative de changement de régime, jusqu’à l’acceptation de la souveraineté de l’Iran sur son cycle de combustion nucléaire. Mais à quel prix ?

Une opération militaire ouverte ou couverte comporterait des risques trop élevés. L’Iran a de multiples possibilités de représailles et Washington n’y aurait pas d’intérêt. Il s’agit davantage d’un problème d’opportunité politique que militaire. Une intervention américaine réussie n’est ni réaliste ni urgente.

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De nombreux stratèges américains et israéliens ont écrit ces dernières années à propos du programme nucléaire iranien, sa nature militaire, ses visées politiques et stratégiques, et l’éventualité de le tuer dans l’œuf.

Ils ont pesé la nature d’une éventuelle attaque contre l’Iran, le contexte (le changement d’administration aux États-Unis) et sa dimension politique (action décidée par le Conseil de sécurité de l’ONU ou les États-Unis seuls ? Action d’Israël seul ou avec les pays du Golfe ? Ou avec la bénédiction des États-Unis ?).

Les chercheurs sont toutefois quasi unanimes sur un point : les conditions de réussite d’une frappe ciblée, qui présente des risques, ne sont pas réunies.

Le problème est la convergence de plusieurs facteurs. L’Iran dispose de nouvelles technologies de drones et de missiles. Il a lancé de nouveaux navires de guerre et amélioré ses capacités de riposte et de défense aérienne. Avec le départ de l’administration Trump, Téhéran tendrait à accroître la pression sur ses voisins et adopter une posture plus ferme.

Partie de poker

Les déclarations israéliennes, dont celles du lieutenant-général Aviv Kohavi selon lesquelles Israël préparerait des frappes de grande envergure contre l’Iran, doivent être analysées dans leur contexte.

L’un des objectifs de ces sorties est d’exercer une pression ou d’envoyer des signes à la présidence Biden pour éviter un retour à l’accord sur le nucléaire de 2015.

Une guerre entre Israël et l’Iran – une source de préoccupation pour Washington – mettrait en péril la sécurité régionale et internationale. Les tensions israélo-iraniennes persistantes, extrêmement dangereuses pour le Moyen-Orient, ont le potentiel de déclencher une guerre majeure, à une échelle beaucoup plus grande que les conflits antérieurs.

Israël cherche aussi probablement à vendre l’image d’un allié fiable auprès des nouveaux alliés du Golfe. Le conflit relève désormais d’une partie de poker où chacun est persuadé d’avoir les bonnes cartes en main et de pouvoir contraindre l’autre à céder.

Quelles que soient les intentions israéliennes, pour l’Iran, seuls les États-Unis constituent la véritable menace capable de lui causer d’énormes dommages.

Les grandes manœuvres engagées par Téhéran, quant à elles, ne représentent pas une menace aux États-Unis. Elles ont juste vocation à adresser un message fort aux dirigeants des pays de la région qui se sentent directement visés.

L’Iran possède le plus grand inventaire de missiles balistiques au Moyen-Orient et étend l’échelle, la portée et la sophistication de ses missiles balistiques et de croisière.

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Avec une portée allant jusqu’à 2 500 km, les derniers missiles, comme le Sejjil-2, sont à combustible solide. Cela signifie que le temps nécessaire pour lancer un missile est plus court et donc difficile à détecter avant son lancement, tandis que sa portée lui permet d’atteindre la plupart des cibles au Moyen-Orient.

Alors que ses missiles balistiques s’amélioraient progressivement en précision, les voisins de l’Iran et les États-Unis ne sont pas restés les bras croisés. Ils ont réalisé des investissements majeurs pour améliorer les défenses antimissiles balistiques.

C’est dans ce contexte que l’intérêt de l’Iran pour les missiles de croisière a émergé. Bien qu’ils partagent certaines similitudes avec les missiles balistiques, il existe des différences clés dans la trajectoire, la détectabilité et la taille.

L’idéologie du complot

La perception de la menace par Israël a radicalement changé en septembre 2020 lorsqu’un essaim de drones et de missiles de croisière volant à basse altitude a frappé les installations du groupe pétrolier saoudien Aramco.

Ces attaques, revendiquées par les Houthis au Yémen, ont démontré une grande précision et l’évolution des missiles iraniens en armes de champ de bataille pleinement opérationnelles.

Aramco a changé la donne en matière d’équilibre de la dissuasion dans la région : les défenses israéliennes sont calibrées pour les missiles balistiques, par pour les missiles de croisière.

Aucune des défenses israéliennes existantes n’aurait été en mesure d’empêcher une telle attaque contre des usines chimiques ou des installations nucléaires, rendant potentiellement des parties d’Israël inhabitables pendant des décennies.

Aucune des défenses israéliennes existantes n’aurait été en mesure d’empêcher une telle attaque, rendant potentiellement des parties d’Israël inhabitables pendant des décennies

Les relations américano-iraniennes ont rarement été normales, mais si les deux pays décident de normaliser leurs relations, il ne serait pas très difficile de mettre en place les mécanismes nécessaires.

Les deux capitales avancent de plus en plus sur une trajectoire de collision et les décisions prises maintenant dans la région et à Washington comptent plus que jamais.

Alors que le groupe État islamique s’éclipse, le monde se trouve à un carrefour historique crucial au Moyen-Orient. Aujourd’hui, Washington ne sait plus quoi penser et quoi faire de l’Iran, mais ne rien faire n’est pas non plus une option concevable.

La politique étrangère impose toujours de faire des choix et il semble que le moment soit venu, avec le changement d’administration américaine, de dépasser des décennies d’échec mutuel.

L’identité de l’Iran a été forgée dans l’adversité, mais à son corps défendant. Son nationalisme radical est ancré dans la certitude que le pays est victime d’un complot. Ses dirigeants perçoivent la position géopolitique de leur pays sous un prisme obsidional, selon une mentalité de pays assiégé qui se sent constamment menacé.

La politique extérieure de l’Iran n’est pas dans l’affrontement, mais plutôt dans la revendication de l’indépendance – être un électron libre.

Si des négociations ont lieu entre Téhéran et Washington, leur résultat ne sera pas écrit à l’avance, car il ne faut pas perdre de vue que l’objectif principal des négociations pour les Iraniens est de voir leur pays acquérir ou retrouver son statut de puissance régionale.

Alors que les États-Unis perçoivent la Chine comme la menace principale, Iraniens et Américains sont aujourd’hui en mesure de se dissuader mutuellement, ce qui leur offre une base de négociation.

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Washington espère la coopération de l’Iran sur certaines questions régionales. Les Iraniens, eux, œuvrent pour pousser Washington à revoir, dans leur intérêt, l’ensemble de sa stratégie régionale dans le Golfe. En revanche, les Américains tiennent l’Iran par le dossier nucléaire, bien que devenir un acteur nucléaire ne soit pas une priorité absolue pour l’Iran.

Il est difficile de comprendre le nouvel ordre régional sans tenir compte des préoccupations locales et de la mesure dans laquelle les puissances régionales influent sur la politique des puissances extérieures.

Les politiques ne sont pas nécessairement formulées à Washington, Moscou, Bruxelles ou Pékin.

La lutte entre Israël, Ankara, Riyad, Téhéran, Le Caire, Alger, etc. pour l’hégémonie régionale constitue un facteur clé. Leurs décisions participent à la réorganisation de l’ordre régional (par exemple, la volonté d’indépendance de la Turquie, l’intervention de l’Arabie saoudite au Yémen, le refus de Bachar al-Assad de quitter le pouvoir, les décisions de l’OPEP… tout cela façonne la géopolitique de la région).

L’accord sur le nucléaire de 2015 inquiète l’Arabie saoudite et Israël, qui estiment que celui-ci n’offre pas suffisamment de garanties contre le programme nucléaire iranien et augmente les menaces à leur sécurité nationale et à la stabilité régionale.

Une bataille pour le cœur et l’âme du monde musulman

Surtout, ils s’inquiètent que la levée des sanctions stimule l’économie de l’Iran, ce qui enhardirait ses projets et ambitions régionaux.

Alors que les États-Unis perçoivent la Chine comme la menace principale, Iraniens et Américains sont aujourd’hui en mesure de se dissuader mutuellement, ce qui leur offre une base de négociation

Téhéran et Riyad se livrent une bataille pour le cœur et l’âme du monde musulman et se disputent l’influence régionale. Dans le contexte de l’interaction entre ses ambitions et l’environnement régional et international, l’Iran a influencé les efforts visant à réorganiser le paysage politico-militaire du Golfe.

Quant à Israël, il a réinitialisé ou inversé sa « doctrine de la périphérie », selon laquelle il doit contrer l’hostilité arabe par des relations avec des puissances régionales alternatives et des alliés potentiels.

Les États du Golfe et Israël sont méfiants sur la question des pourparlers entre Washington et Téhéran. Ils souhaitent éviter une nouvelle secousse pour la région tout en désirant en même temps l’échec de toute tentative de dialogue sérieuse entre l’Iran et les États-Unis, dont l’entente se ferait nécessairement à leur détriment.

Washington veut croire que sa détermination fera fléchir le régime iranien. La réintégration de l’Iran dans les systèmes mondial et régional changerait profondément l’équilibre stratégique régional.

Israël perdrait sa pertinence stratégique dans la stratégie américaine. Avec le rééquilibrage vers l’Asie, la priorité de Washington dans la région devrait être de valoriser les points stables et les États qui tiennent debout, et l’Iran demeure l’un des pays les plus importants du monde musulman sur le plan géopolitique.

Si les États-Unis souhaitent modifier en profondeur les rapports de force au Moyen-Orient, ils ne peuvent pas se contenter du maintien du statu quo. L’Iran a été à l’origine et au cœur des changements importants intervenus au cours du XXe siècle.

L’impact régional recherché par Washington ne peut avoir pour épicentre que l’Iran. Cela implique une inversion d’un certain nombre de priorités stratégiques, notamment la réévaluation de la place d’Israël dans l’architecture régionale.

Les Israéliens font, quant à eux, une lecture militaire de la situation : ils voient l’atome iranien comme une fin pure et simple de leur suprématie dans la région en temps de paix et une menace à l’existence de leur État en temps de guerre.

L’Arabie saoudite elle aussi verra sa place se fragiliser, notamment son statut de superpuissance énergétique. Cela affaiblirait sa position dans la négociation sur d’autres dossiers de politique étrangère.

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Avec 11,5 % des réserves mondiales de pétrole conventionnel, l’Iran détient les deuxièmes réserves mondiales derrière l’Arabie saoudite (22 %). Il possède les secondes réserves de gaz derrière la Russie avec 15 % des réserves mondiales.

La guerre entre Washington et Téhéran n’est pas inévitable, pas plus que la paix. Ni la paix ni la guerre entre les deux pays ne semblent souhaitées par les dirigeants arabes. Ceux-ci continuent de préférer le retour au statu quo qui garantirait, à leurs yeux, la sécurité au moindre coût.

Seul, Israël n’est d’ailleurs pas capable de stopper les Iraniens.

Des frappes aériennes permettraient dans les meilleurs scénarios de ne détruire que quelques installations nucléaires. Les principaux centres de développement nucléaire ne seraient même pas touchés, les installations nucléaires étant dispersées sur tout le territoire. Il est même permis de supposer que nous ne pourrions jamais connaître l’emplacement de tous les sites.

Par ailleurs, toute tentative de frappe exigerait plusieurs frappes intensives sur un nombre relativement important de sites bien fortifiés, menées 24 heures sur 24, sur deux à trois jours.

Pour parler de « succès » dans une telle opération, qui ne serait pas seulement tributaire de bombardements mais nécessiterait aussi des interventions au sol, il faudrait au moins détruire 400 cibles qui n’ont rien à voir avec la prolifération, notamment les usines de production d’armes chimiques, les missiles de moyenne portée, les aéroports militaires, les capacités militaires qui peuvent menacer la circulation dans le Golfe, donc les missiles et les sous-marins iraniens, les systèmes de la défense aérienne, etc.

Seul un ajustement stratégique de l’ordre régional sortira le Moyen-Orient de son impasse. L’échec du jeu coercitif caressé par la région pourrait conduire à un « piège de sécurité », c’est-à-dire susceptible de déclencher une spirale d’hostilités. L’environnement de sécurité a changé. L’Iran est trop important stratégiquement pour être isolé ou ignoré. Mais son histoire a emprunté des chemins compliqués pour faire de ce pays un partenaire difficile et incontrôlable.