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Infiltrés en plein jour : les raids militaires israéliens dans les villes de Cisjordanie

Déguisés en citoyens palestiniens ordinaires, des membres des forces israéliennes s’infiltrent dans les quartiers aux pics de fréquentation et les transforment en champs de bataille
Un Palestinien fait le « V » de la victoire face à un véhicule militaire israélien au cours d’un raid à Naplouse (Cisjordanie occupée), le 22 février 2023 (AFP)
Par Ola Marshoud à NAPLOUSE, Palestine occupée

Par un mercredi matin paisible, Allam Abdulhaq nettoyait sa petite boutique dans la rue Mreij à Naplouse, en Cisjordanie occupée, lorsqu’il s’est retrouvé au milieu d’un violent raid des forces israéliennes infiltrées.

Il lui a fallu quelques instants pour comprendre que ce groupe d’employés des télécommunications qui était arrivé dans son quartier quelques instants plus tôt était en réalité une unité des forces israéliennes qui s’apprêtait à arrêter le combattant palestinien Mohammed Hamdan.

Ce raid, qui s’est déroulé le 22 mars, faisait partie d’une série de raids militaires israéliens similaires effectués dans plusieurs villes et quartiers de Cisjordanie pour arrêter ou assassiner des combattants recherchés de la résistance palestinienne.

Nombre de ces raids ont entraîné la mort de plusieurs Palestiniens et les responsables palestiniens ont dénoncé une série de « massacres ».

D’une voix tremblante, Allam Abdulhaq se remémore les événements survenus ce matin-là.

« J’ai vu deux jeunes hommes habillés comme des travailleurs d’une compagnie de télécommunications ou d’électricité. Ils transportaient du matériel et leurs vêtements étaient couverts de poussière et de saleté », raconte fébrilement le commerçant âgé de 55 ans.

« L’un d’eux a parlé à son collègue en arabe et acheté une bouteille d’eau. Quelques instants plus tard, une voiture avec une échelle attachée sur le toit est arrivée et quatre hommes en sont sortis. Ils ont demandé aux deux jeunes hommes : “Prêts ?” Ils ont répondu : “Oui, prêts.”

« Les quatre hommes se sont ensuite dirigés vers la société de livraison en face de ma boutique et les deux autres sont restés près de mon magasin.

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« Quelques minutes se sont écoulées et Hamdan est sorti en courant du local, suivi par les quatre hommes qui l’ont visé et lui ont tiré dessus, puis ont commencé à crier et à l’insulter en prononçant des mots obscènes. »

Alors que le commerçant assistait aux événements, les deux jeunes hommes ont pointé leurs armes sur sa tête, le forçant à tourner le dos à la scène.

Il a toutefois essayé de jeter un coup d’œil pour voir si Mohammed Hamdan, qui avait reçu une balle dans la cuisse, était encore en vie.

« Je pensais que c’était un problème familial ou une sorte de dispute, jusqu’à l’arrivée de renforts militaires dans un bus qui transportait des agents infiltrés et des forces israéliennes. Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai compris qu’il s’agissait d’un raid militaire visant à arrêter un Palestinien recherché », raconte Allam Abdulhaq à Middle East Eye.

Près d’un mois après le raid, le commerçant semble encore sous le choc.

« J’étais terrifié. Je suis diabétique et j’étais dans un état terrible, alors mon frère, qui est médecin, a appelé une ambulance », se souvient-il.

Je n’arrive pas à oublier la voix de Mohammed Hamdan qui criait pendant son arrestation : “Saluez mes filles de ma part !” Je n’arrive pas à chasser cela de mon esprit. »

Déguisés pour assassiner

Depuis 2021, l’armée israélienne a intensifié ses raids dans les villes de Cisjordanie, où les opérations d’arrestation et d’assassinat sont généralement menées par des forces spéciales infiltrées.

Les soldats israéliens se fondent dans les quartiers en s’habillant comme des habitants ordinaires, notamment en se déguisant en responsables religieux musulmans, en travailleurs, en journalistes ou en médecins, afin de mener à bien des opérations militaires ultra-secrètes.

Les forces d’infiltration sont parvenues à pénétrer dans des villes palestiniennes en utilisant des camions et des véhicules portant le nom d’entreprises et d’usines alimentaires palestiniennes, ou des voitures avec des plaques d’immatriculation palestiniennes.

« Je n’arrive pas à oublier la voix de Mohammed Hamdan qui criait pendant son arrestation : “Saluez mes filles de ma part !” Je n’arrive pas à chasser cela de mon esprit »

– Allam Abdulhaq, commerçant

Chose surprenante, la plupart des raids ont été menés aux heures de pointe dans des marchés et des quartiers bondés, les transformant ainsi en champs de bataille.

Le 22 février, soit un mois avant le raid sous infiltration à Naplouse, les forces israéliennes ont lancé un assaut dans la ville et tué onze Palestiniens.

Déguisés en religieux et tenant des tapis de prière dans lesquels ils avaient caché leurs armes, les membres des forces d’infiltration israéliennes se sont introduits dans un marché bondé et se sont dirigées vers la grande mosquée al-Salahi, selon des témoins oculaires.

Les forces spéciales ont ensuite quitté la mosquée et se sont dirigées vers un bâtiment voisin où se trouvaient prétendument des combattants palestiniens, avant d’être rejointes par d’importants renforts militaires.

La maison a été assiégée et des missiles ont été tirés sur le bâtiment, tandis que des snipers israéliens ont été aperçus dans les environs.

Un hélicoptère militaire israélien a également été vu en train de survoler la ville.

Infiltrés en plein jour

Trois semaines plus tard, le 16 mars, un raid similaire a été mené dans la ville cisjordanienne de Jénine, avec quelques différences.

Ce jeudi après-midi, dans la rue Abu Baker, où le marché du centre de Jénine est habituellement bondé avant le week-end, quatre hommes armés sont descendus d’un véhicule et ont ouvert le feu sur la foule de clients et de piétons, avec comme cibles deux combattants de la résistance palestinienne.

Les deux hommes – identifiés comme Nidal Khazem (28 ans) et Youssef Shreim (29 ans) – étaient sortis du camp de Jénine ce jour-là, où ils s’étaient cachés, pour se rendre dans un salon de coiffure et une confiserie de la ville.

Ils se trouvaient sur une moto lorsqu’ils ont été tués ainsi que deux autres personnes, dont un garçon de 16 ans. Vingt-trois autres personnes ont également été blessées lors du raid, selon le ministère palestinien de la Santé.

Des proches se recueillent devant les corps de Palestiniens tués lors d’un raid israélien plus tôt dans la journée, lors de leurs funérailles à Jénine (Cisjordanie occupée), le 16 mars 2023 (AFP)
Des proches se recueillent devant les corps de Palestiniens tués lors d’un raid israélien plus tôt dans la journée, lors de leurs funérailles à Jénine (Cisjordanie occupée), le 16 mars 2023 (AFP)

« Tout le monde hurlait, pleurait et courait dans tous les sens. Les femmes et les enfants étaient terrifiés, tandis que les hommes essayaient de nous protéger et de nous faire entrer dans les magasins pour échapper aux tirs », se souvient Sora Abu al-Rob, qui sortait alors d’un cabinet dentaire.

« J’ai décidé de retourner dans le cabinet. Je me suis dit que ce serait plus sûr que la rue. Mais la fenêtre du cabinet donnait directement sur le toit de l’immeuble d’en face, où les combattants de la résistance se cachaient derrière des réservoirs d’eau et affrontaient les forces spéciales. »

Sora Abu al-Rob et les autres patients du cabinet se sont abrités des tirs dans l’un des couloirs.

« Les raids ne sont pas une nouveauté pour les Palestiniens, mais ce qui l’a rendu horrible cette fois-ci, c’est qu’il s’est produit au milieu d’un marché bondé »

– Sora Abu al-Rob, habitante de Jénine

Avant de se rendre au cabinet dentaire, elle avait retrouvé des amies qu’elle n’avait pas vues depuis sept mois.

« Nous nous sommes promenées dans les quartiers de la ville et nous parlions de notre amour pour cette ville, du sentiment d’intimité que nous y éprouvions. Mais cette intimité a disparu en un clin d’œil et s’est transformée en peur et en horreur », se souvient-elle.

« [Lorsque les tirs ont commencé,] j’ai tenté de joindre mes amies pour m’assurer qu’elles allaient bien, mais je n’ai pas réussi », affirme-t-elle.

« Les raids [militaires] ne sont pas une nouveauté pour les Palestiniens, mais d’habitude, ils sont menés à la périphérie des villes et des quartiers.

« Ce qui l’a rendu horrible cette fois-ci, c’est qu’il s’est produit au milieu d’un marché bondé. »

Après les faits, la jeune femme s’est exprimée dans une publication sur Facebook : « C’est une scène à laquelle nous ne nous habituons pas, quel que soit le nombre de fois où elle se produit. Ces voix déchirantes ne disparaissent pas avec le temps. Cette énorme perte ne s’estompe pas avec le temps. Au contraire, elles donnent naissance à la peur, à la haine, à un sentiment de vengeance durable. Et peut-être à un peu d’espoir. »

« Tu es palestinien, tu es une cible »

Dès qu’un raid commence, Mohammed Ordonia, entraîneur de football et photographe, enfile sa tenue d’ambulancier et se précipite sur le terrain pour porter secours aux blessés.

Dans de telles circonstances, l’homme et ses collègues « oublient la peur », leur préoccupation première et leur priorité étant de « sauver des vies ».

L’ambulancier de 28 ans et plusieurs de ses collègues, qui faisaient partie d’une équipe d’aide médicale de 25 personnes, étaient présents dans le quartier de Bab al-Saha à Naplouse le jour du raid du 22 février.

« Nous avons été répartis dans plusieurs zones afin de pouvoir répondre à toute blessure dans les zones d’affrontement », raconte-t-il à MEE.

« Les ambulanciers figurent toujours dans la liste des cibles de l’occupation »

– Mohammed Ordonia, ambulancier

« Nous avons soigné de nombreuses blessures causées par des tirs à balles réelles, des balles en caoutchouc et des grenades lacrymogènes.

Lors des raids militaires, explique-t-il, les forces israéliennes ne font pas de distinction entre les ambulanciers, les civils et les combattants de la résistance.

« Tu es palestinien, tu es une cible. Les ambulanciers figurent toujours dans la liste des cibles de l’occupation », ajoute-t-il.

Un autre ambulancier, Hamza Abu Hajar, a été grièvement blessé au foie et à la rate alors qu’il tentait de soigner un Palestinien blessé en décembre.

« Je ne cesse de penser à ce qui se passerait si je devais un jour être à sa place », confie Mohammed Ordonia. « Mais une fois que nous recevons l’appel pour porter secours aux blessés et que je suis en tenue d’ambulancier, je fais mes ablutions et je prie, puis je me précipite sur le terrain. À ce moment-là, ces pensées disparaissent et j’oublie la mort. »

Dans de nombreux cas, les ambulances sont prises pour cible par les tirs israéliens ou empêchées d’évacuer les blessés et d’atteindre les hôpitaux.

« Beaucoup de blessés arrivent dans des voitures privées plutôt qu’en ambulance. Dans de telles circonstances, les jeunes du camp, qui résistent aussi à l’occupation, endossent le rôle d’ambulanciers », explique Nawal Anboussi, responsable des relations publiques à l’hôpital Ibn Sina, voisin du camp de Jénine.

Après l’horreur

Outre les combats urbains, un autre type de champ de bataille s’ouvre dans les hôpitaux en marge des raids.

« Dès le début du raid, l’hôpital le plus proche se prépare à accueillir les blessés. Les médecins de tous les services sont appelés à s’assurer qu’ils sont entièrement équipés pour recevoir les blessés et traiter tous types de blessures, avant de travailler sans relâche pour sauver des vies », indique Nawal Anboussi.

Les urgences se remplissent de victimes, rapidement rejointes par les familles qui se précipitent dans les hôpitaux pour savoir si leur proche fait partie des victimes et s’il est en vie.

Les blessés arrivent les uns après les autres et les médecins s’épuisent en tentant de sauver ceux qui sont gravement blessés. On peut entendre leurs voix résonner dans tout l’hôpital pour réclamer des dons de sang ou demander aux infirmières de transférer les blessés en salle d’opération ou en soins intensifs.

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« Les proches des blessés attendent aux urgences sans savoir si leur père, leur frère ou leur fils survivra. Mais la scène la plus dure que j’ai vécue, c’est lorsque j’ai réconforté la mère d’un jeune homme grièvement blessé en lui disant qu’il allait survivre, avant d’apprendre dix minutes plus tard qu’il était décédé », se souvient Nawal Anboussi.

« On passe très vite de l’espoir de voir un proche survivre à la peur de le perdre. »

L’an dernier, elle a fait partie des personnes qui ont dû recouvrir la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh d’un linceul après son assassinat par les forces israéliennes, une expérience à laquelle elle n’arrive toujours pas à croire.

« J’ai été choquée par ce qui s’est passé et alors même que je l’enveloppais de ce linceul, je n’arrivais toujours pas à y croire. Tous ceux qui m’ont vue ce jour-là m’ont dit que j’avais l’air mal en point. »

Quelques heures après chaque raid militaire, à la suite du retrait des forces spéciales, les médecins continuent de se démener pour sauver les blessés, tandis que les morts sont pleurés et enterrés.

La ville entière est généralement plongée dans un deuil profond. Les commerces ferment leurs portes alors que la plupart des villes de Cisjordanie entrent en grève générale. 

Des funérailles militaires sont organisées pour les combattants de la résistance tués lors des affrontements avec les forces israéliennes afin d’honorer leur lutte contre l’occupation. Les habitants descendent par dizaines dans la rue pour assister aux funérailles, entonnent des chants pour la Palestine et les victimes et brandissent des menaces de représailles contre l’occupation israélienne.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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