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Argent et soft power : l’Arabie saoudite a fait de l’entrisme au Festival de Cannes

L’ombre du Festival du film de la mer Rouge a plané sur Cannes, suscitant des questions sur l’éthique du monde du cinéma qui légitime un événement destiné à laver l’image du régime saoudien
Le producteur saoudien Mohammed al-Turki et l’actrice hollywoodienne Michelle Rodriguez posent devant une publicité pour le Festival du film de la mer Rouge à Cannes, en mai 2022 (AFP/Patricia De Melo Moreira)
Le producteur saoudien Mohammed al-Turki et l’actrice hollywoodienne Michelle Rodriguez posent devant une publicité pour le Festival du film de la mer Rouge à Cannes, en mai 2022 (AFP/Patricia De Melo Moreira)

Au milieu du culte voué aux stars et des remises de prix, il est facile d’oublier que le Festival de Cannes est avant tout un énorme marché destiné à la vente de films et plus généralement au business. 

À cet égard, l’édition 2022 du festival a été marquée de son empreinte par le Festival du film de la mer Rouge, le festival saoudien qui organise sa deuxième édition du 1er au 10 décembre 2022.

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Cette année, le festival du film de la mer Rouge a investi dans des affichages publicitaires accrocheurs à l’aéroport de Nice – passage incontournable des festivaliers internationaux – et s’est offert la couverture du magazine consacré à l’industrie du cinéma Screen Daily, distribué chaque jour à des milliers de participants au Palais des Festivals. 

Les festivaliers ont pu discuter à loisir du Festival du film de la mer Rouge dans le pavillon accordé à l’Arabie saoudite aux côtés des pavillons d’autres pays, où la très respectée agence de publicité DDA en assurait la promotion. 

Tout cela vient s’ajouter aux manœuvres plutôt accrocheuses d’un Festival dont la toute première édition a eu lieu à la fin de l’année dernière – même si là encore, il apparaît que le festival du film de la mer Rouge a investi dès le départ de grosses sommes d’argent pour s’assurer la collaboration de célébrités ou de figures influentes et respectées de l’industrie cinématographique. 

Deneuve, Cassel, Owen

La première édition du festival s’est déroulée en présence de Thierry Frémaux en personne, délégué général du Festival de Cannes, tandis que les films ont été programmés par Édouard Waintrop, ancien programmateur de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. 

Catherine Deneuve s’est vu décerner une distinction spéciale du festival et s’est présentée pour la recevoir dans un pays qui réprime régulièrement les dissidents et enfreint le droit international, quand il ne commet pas de véritables crimes de guerre

Lors du premier Festival du film de la mer Rouge, Catherine Deneuve a reçu une récompense pour l’ensemble de sa carrière (AFP/Patrick Baz)
Lors du premier Festival du film de la mer Rouge, Catherine Deneuve a reçu une récompense pour l’ensemble de sa carrière (AFP/Patrick Baz)

Des célébrités telles que Clive Owen, Vincent Cassel et Hilary Swank ont également honoré de leur présence le lancement d’un festival dans un pays dont le dirigeant a ordonné l’assassinat de Jamal Khashoggi.

Vincent Cassel, qui a également profité de son séjour pour assister au Grand Prix de Formule 1 controversé organisé à Djeddah, a offert en échange de son séjour une sortie médiatique pro-saoudienne : « J’étais au circuit de F1, maintenant je suis ici, c’est loin de l’image qu’on a de ce pays, on sent que ça bouge, qu’il y a du changement. » 

Cette nouvelle pourrait ravir les travailleurs immigrés éthiopiens détenus dans des conditions indignes, qui dénoncent des actes de torture. 

L’omniprésence du festival saoudien à Cannes, dans la foulée de son inauguration clinquante, suscite des questions sur l’éthique du monde du cinéma qui légitime un événement destiné à laver l’image du régime saoudien, ainsi que sur le financement de toute cette opération.

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Pourquoi l’industrie cinématographique accueille-t-elle à bras ouverts un pays comme l’Arabie saoudite, qui présente un bilan choquant en matière de droits de l’homme ?

Le contraste avec l’attitude du Festival de Cannes à l’égard de la Russie n’aurait pas pu être plus net : l’édition de cette année s’est ouverte sur un discours officiel du président ukrainien Volodymyr Zelensky, tandis que des actes de protestation contre la Russie ont été observés sur le tapis rouge. Des projections du documentaire Mariupolis 2 et de Butterfly Vision, premier film du réalisateur ukrainien Maksym Nakonechnyi, ont également eu lieu.

Ainsi revient une question que Middle East Eye a déjà posée : pourquoi la communauté internationale s’oppose-t-elle tant – à juste titre – à la Russie tout en gardant le silence vis-à-vis du Moyen-Orient ? 

Un festival festival pas du tout indépendant

L’autre question, qui concerne le financement de cette opération, est plus complexe : le Festival du film de la mer Rouge est parrainé par un certain nombre d’organisations, dont plusieurs sont liées à l’État.

Le conglomérat médiatique MBC (Middle East Broadcasting Center), qui soutient le festival, est détenu majoritairement par le gouvernement saoudien.

Parallèlement, un autre sponsor, SRMG (Saudi Media and Research Group), est si étroitement lié au régime saoudien de Mohammed ben Salmane qu’il est largement considéré comme un organe de soft power.

Les publicitaires ont affirmé que les cinéastes ne subissaient aucune pression les poussant à modifier ou à censurer leurs films, même s’il est probable que les films trop dissidents soient tout simplement écartés

Il est clair que le festival n’est pas du tout indépendant dans son organisation et encore moins dans son financement, ce qui est particulièrement inquiétant si l’on tient compte des personnalités du milieu qui acceptent actuellement les sommes d’argent proposées par le festival. 

Pourtant, diverses initiatives brouillent quelque peu les pistes, raison pour laquelle il est difficile d’envisager une condamnation ou un boycott généralisés. 

Les publicitaires de DDA avec lesquels j’ai échangé au pavillon saoudien à Cannes ne se sont pas fait prier pour vanter les progrès réalisés par le festival, soulignant que le public saoudien ne pouvait pas du tout regarder de films jusqu’à très récemment – en effet, les cinémas étaient interdits à de très rares exceptions près de 1983 à 2018, lorsque Black Panther a été projeté dans le premier cinéma rouvert à Riyad. 

Les représentants ont loué l’indépendance des programmateurs, parmi lesquels figurent des personnalités du milieu telles que le critique de cinéma Kaleem Aftab et le producteur Antoine Khalife.

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Le programme de 2021 comportait certes quelques titres audacieux, notamment Paka de Nithin Lukose dans la liste en compétition, ou encore Întregalde de Radu Muntean ou As In Heaven de Tea Lindeburg dans d’autres catégories.

Un nombre conséquent de films réalisés par des femmes ont été projetés et il semble évident que le festival soutient également les jeunes cinéastes avec le Red Sea Lodge.

Les publicitaires ont affirmé que les cinéastes ne subissaient aucune pression les poussant à modifier ou à censurer leurs films, même s’il est probable que les films trop dissidents soient tout simplement écartés.

Édulcorer un événement à la solde d’un gouvernement tyrannique

Il est vrai que la culture peut ouvrir les régimes à des points de vue plus libéraux – et dans le cas du Festival du film de la mer Rouge, il semblerait que la possibilité de découvrir des œuvres qui n’auraient pas pu être projetées il y a encore quatre ans puisse effectivement être révolutionnaire pour le public. 

Mais comment les programmateurs peuvent-ils avoir la certitude que toutes les initiatives du festival sont entreprises de bonne foi et ne visent pas simplement à édulcorer un événement qui est clairement à la solde d’un gouvernement tyrannique ?

Il serait tout à fait impossible pour le festival d’exister sur la scène internationale et de s’offrir des programmateurs de ce calibre s’il n’adhérait pas, au moins dans certains domaines, à diverses conventions libérales, telles que l’indépendance artistique des créateurs. 

Lorsque j’ai reçu une invitation à participer au Festival du film de la mer Rouge, j’ai dû indiquer clairement que c’était impossible pour moi, notamment parce que je suis queer

C’est lorsque ces symboles mêmes de libéralisme sont utilisés pour dissimuler toutes sortes d’illibéralisme que l’industrie cinématographique doit se réveiller.

Combien de personnalités du milieu ont été attirées par des paroles mielleuses sur le travail louable du festival pour se retrouver ensuite à soutenir tacitement une organisation qui détourne l’attention des maux de l’Arabie saoudite ? 

Dans le même temps, les représentants du festival au pavillon saoudien n’ont pas été en mesure de me donner l’assurance que le festival pouvait par exemple offrir des garanties aux participants appartenant à la communauté LGBTQI+, ce qui semble montrer les limites des pratiques de libéralisation entreprises par l’événement. 

Les publicitaires présents à Cannes ont semblé particulièrement contrariés par le fait qu’une auteure du Guardian ait critiqué le festival sans y avoir assisté pour constater par elle-même toutes ses initiatives positives et son rayonnement populaire – malgré le fait que le choix de participer à un événement ou de le boycotter relève de l’éthique personnelle.

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Lorsque j’ai reçu une invitation à participer au Festival du film de la mer Rouge, j’ai dû indiquer clairement que c’était impossible pour moi, notamment parce que je suis queer. 

Le Festival du film de la mer Rouge ne pourra pas changer le visage de la culture et des mœurs sociales en Arabie saoudite tant que le régime saoudien reçoit l’approbation implicite de la communauté internationale alors qu’il affiche une attitude controversée envers les femmes, emprisonne des manifestants, persécute les membres de la communauté LGBTQI+, maltraite les travailleurs immigrés, commet des crimes contre l’humanité et réprime la liberté de la presse, comme en témoigne l’assassinat de Jamal Khashoggi. 

Malgré tout le bien qu’il peut faire dans ces circonstances, cet événement est un pansement sur une plaie ouverte, qui continue pourtant de tromper beaucoup trop de monde dans l’industrie du cinéma. 

Les esprits plus cyniques pourraient en conclure que certains ne sont même pas dupes des opportunités offertes par le festival, mais qu’elles laissent les intérêts financiers l’emporter sur leur conscience. 

Dans un tout autre milieu, le golfeur australien Greg Norman a récemment donné un autre exemple de subordination à des considérations financières, lorsqu’il a été interrogé sur les questions d’éthique liées à l’organisation d’un tournoi sur invitation soutenu par l’Arabie saoudite. 

« Nous faisons tous des erreurs », a-t-il statué au sujet de l’assassinat de Khashoggi, démontrant parfaitement comment une somme d’argent suffisante peut rendre aveugle. 

L’industrie cinématographique semble avoir réagi avec le même empressement et la même impassibilité à l’émergence du Festival du film de la mer Rouge, alors qu’elle était admirablement placée pour répliquer avec sévérité face à la tyrannie du régime saoudien – comme le Festival de Cannes a pu le montrer à travers sa réaction audacieuse à la guerre en Ukraine. 

Caspar Salmon est un journaliste culturel, auteur et diffuseur qui a collaboré, entre autres, avec The Guardian, la BBC, Prospect, The New Statesman, GQ et Sight & Sound.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Caspar Salmon is a culture journalist, author and broadcaster who has contributed to The Guardian, the BBC, Prospect, The New Statesman, GQ and Sight & Sound, among others.