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Y a-t-il encore une stratégie africaine de la France ?

Depuis 2011, la France se réengage clairement sur le plan militaire en Afrique. Avec la récente relance de la force G5 au Sahel, censée progressivement remplacer les soldats français, l’avenir de la stratégie africaine de la France pose de nouveau question
Le président français Emmanuel Macron et le président malien Ibrahim Boubacar Keita rendent visite aux troupes de l’opération française de lutte contre le terrorisme Barkhane à Gao, au nord du Mali, le 19 mai 2017 (AFP)

Décriée, contestée mais aussi souvent présentée comme nécessaire ou inévitable, la politique militaire africaine de la France s’inscrit dans une histoire particulièrement longue et complexe. 

La stratégie africaine de la France demeure un objet complexe et difficilement accessible

Depuis presque 190 ans, Paris mène sans discontinuité des opérations militaires en Afrique au point qu’une bonne partie de son histoire politique républicaine est étroitement associée au continent. 

Par-delà les fantasmes et les représentations stéréotypées d’une politique qui alimente régulièrement toute une série de polémiques ou de débats rapides, la stratégie africaine de la France demeure un objet complexe et difficilement accessible.

L’idée même d’une stratégie intégrale et cohérente clairement instituée reste difficile à saisir tant sa mise en œuvre est tributaire de choix contextuels, de cadres de pensée et de traditions décisionnelles et institutionnelles extrêmement hétérogènes.

Seul le recours à l’histoire longue permet de recomposer certaines grandes tendances qui animent cette stratégie et les modalités de son exécution.

La puissance par l’empire

L’époque coloniale constitue une première période incontournable pour comprendre l’héritage de la politique africaine de la France.

Même si le legs colonial n’explique pas tout de la stratégie actuelle, il a inévitablement forgé des traditions et des cadres de représentation fondateurs. La conquête de l’Algérie à partir de 1830 a exposé les armées françaises à la dure réalité d’opérations militaires nécessitant des tactiques irrégulières, bien éloignées des combats conventionnels menés en Europe.

Sous l’impulsion du sulfureux maréchal Bugeaud, la matrice stratégique française napoléonienne se transforme en matrice coloniale : détachements légers, combats mobiles, occupation du territoire, répression des population civiles…tout est pensé pour livrer une guerre totale à un ennemi diffus et difficile à cerner.

Cette stratégie irrégulière sera par la suite approfondie et « raffinée », en particulier sous l’impulsion de deux autres officiers coloniaux célèbres : Gallieni et Lyautey. 

Le maréchal Thomas Robert Bugeaud (Collection du Château de Versailles/Wikimedia)

Convaincus qu’on ne peut gagner une guerre coloniale que par la conversion des populations civiles locales au projet du colonisateur, ils expérimentent, en particulier lors de la conquête de Madagascar et du Maroc, des opérations de pacification reposants sur la stratégie dite de la « tâche d’huile » : chaque territoire conquis militairement doit immédiatement être administré politiquement afin de rendre le terrain réfractaire à toute reprise des hostilités, notamment par l’encadrement de la vie sociale et économique.

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C’est également au cours de l’époque coloniale, plus précisément à partir des années 1870-1890, qu’apparaît une représentation géopolitique du rôle de la France en Afrique, notamment grâce à la diffusion de toute une idéologie de la puissance ultramarine, portée par des personnalités comme Jules Ferry mais aussi Paul Leroy-Beaulieu ou encore Jules Duval.

Tous insistent sur l’idée selon laquelle le destin international de la France doit passer par sa capacité à étendre son empire colonial, en particulier en Afrique, continent qui constituerait le prolongement naturel et nécessaire de la mission civilisatrice et universelle de la République des droits de l’homme.

C’est au cours de l’époque coloniale qu’apparaît une représentation géopolitique du rôle de la France en Afrique

Comme le dira ainsi par exemple le journaliste Lucien Prevost-Paradol, l’Afrique, « c’est une terre française qui doit être le plus tôt possible peuplée, possédée et cultivée par des Français, si nous voulons qu’elle puisse un jour peser de notre côté dans l’arrangement des affaires humaines ».

Guerre froide et influence

La décolonisation du continent africain, durant la seconde moitié du XXsiècle confronte la politique africaine de la France à un nouveau défi : comment préserver la puissance française tout en s’adaptant aux indépendances nationales ?

D’une stratégie coloniale, cette politique se transforme progressivement en stratégie d’influence. Une influence d’autant plus recherchée par les responsables politiques et militaires français qui craignent, dans le contexte de la guerre froide, que l’Afrique soit exposée à la puissance soviétique, notamment par le développement de régimes socialistes et communistes sur le continent.

La géopolitique africaine de la France s’inscrit ainsi dans un cadre de plus en plus défensif reposant sur la constitution d’un pré carré au sein duquel toute forme de déstabilisation doit être neutralisée.

Le président sénégalais Léopold Sédar Senghor accueilli par Jacques Foccart, principal conseiller du président Georges Pompidou pour la politique africaine, en septembre 1969 à l’Élysée (AFP)

C’est la grande époque du général De Gaulle et de son discret mais puissant conseiller Afrique Jacques Foccart, qui vont contribuer au maintien de la souveraineté de la France sur ses anciennes colonies, notamment par l’établissement d’un contrôle sur une partie des prérogatives régaliennes des jeunes États africains : accords de défense et de coopération militaire, consolidation de la zone franc-CFA, établissement du régime de la communauté associant organiquement les États du pré carré à la politique la France.

Cette stratégie n’est pas, contrairement à une idée reçue, immédiatement militaire. Durant la première période des indépendances africaines, Paris n’intervient militairement que très rarement sur le continent, privilégiant une action politique et diplomatique discrète et beaucoup moins visible.

« Péril rouge » en Afrique

C’est au cours des années 1970-1980 que les opérations armées d’envergure commencent à se multiplier en Afrique, du fait de troubles politiques particulièrement répandus sur le continent (décolonisation de l’Angola, du Mozambique et de la Guinée Bissau, révolution en Éthiopie, guerres au Sahara, notamment au Tchad et en Mauritanie…) qui amènent de plus en plus de conseillers militaires soviétiques et cubains auprès de différents groupes de libération nationaux.

Pour Paris, il y a là la menace directe d’un « péril rouge » qu’il faut absolument contrer. Sous Valéry Giscard d’Estaing, mais aussi sous François Mitterrand, les soldats français sont donc régulièrement déployés au Sahara et en Afrique centrale. 

Crise morale, politique et militaire, le Rwanda signe irrémédiablement la fin d’une certaine stratégie africaine de la France

Des opérations aéroterrestres sont menées selon des tactiques beaucoup plus conventionnelles que par le passé avec l’emploi de troupes parachutistes (comme à Kolwezi en 1978) ou par l’utilisation accrue de frappes aériennes (comme au Tchad dans la deuxième moitié des années 1970).

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Cette seconde période stratégique pour la France en Afrique prend fin avec la tragédie rwandaise entre 1991 et 1994.

Au cours de cette période la France déploie plusieurs détachements de différente nature (assistance militaire, force d’interposition et de maintien de la paix sous mandat onusien) afin de maintenir sa présence et son influence au sein d’un petit État d’Afrique centrale qu’elle souhaite ne pas voir basculer dans le camp anglophone.

Une approche qui conduira le gouvernement français à soutenir les forces gouvernementales rwandaises tout en sous-estimant les menaces, pourtant grandissantes, d’un génocide en train de se mettre en place.

Crise morale, politique et militaire, le Rwanda signe irrémédiablement la fin d’une certaine stratégie africaine de la France qui, à partir de là, ne pourra plus être la même.

Le temps de la résilience

La fin des années 1990 et le début des années 2000 signent la difficile réadaptation de la politique africaine de la France.

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D’aucuns diront qu’il n’y eut pas de réelle transformation et que cette politique ne manifesta que la perpétuation des recettes stratégiques d’antan de ce que l’on nomma la « Françafrique ».

Pour autant, cette lecture continuiste demeure très simplificatrice. Si la France reste associée étroitement à son pré carré africain, force est de constater qu’elle ne dispose plus des mêmes largesses et des mêmes ressources. 

En témoigne tout d’abord la réduction importante de la présence militaire sur le continent. En 1960, Paris disposait de plus de 58 000 soldats stationnés de manière permanente sur le continent au sein de 90 bases.

À la recherche d'une nouvelle légitimité

Au cours des décennies suivantes, ce volume a fortement diminué de sorte qu’en 2013, on ne comptait plus que 3 000 hommes sur le terrain.

Cette baisse notable des effectifs est également constatée chez les coopérants militaires dont le nombre ne cesse de fondre avec le temps.

Si cette tendance s’explique en partie par la suspension du service militaire obligatoire en France en 1997, elle reste cependant significative relativement au désengagement en Afrique.

Sur le plan politique, les interventions militaires françaises sont de plus en plus suivies, médiatisées et commentées. Des livres, au ton critique, paraissent régulièrement et dénoncent l’ingérence française en Afrique à l’instar de l’ouvrage, aujourd’hui classique, de François-Xavier Vershave sur la Françafrique.

Un soldat français de la mission Barkhane dans la région africaine du Sahel pointe son arme depuis un hélicoptère, le 21 mars 2019 (AFP)

Ce nouveau contexte réduit ainsi la marge de manœuvre de Paris qui doit de plus en plus composer avec l’opinion publique. 

La mobilisation des forces militaires françaises est tributaire des hésitations politiques de Paris

Mais c’est surtout sur le plan doctrinal que les hésitations françaises trahissent clairement une perte d’équilibre en Afrique et le besoin de retrouver une nouvelle légitimité.

Le déploiement de troupes françaises au sein d’opérations de maintien de la paix, comme en Côte d’Ivoire au cours de l’opération « Licorne », entre 2002 et 2015, laisse entrapercevoir toute la difficulté de repenser le rôle du soldat français sur le terrain africain.

La mobilisation des forces militaires françaises est tributaire des hésitations politiques de Paris qui oscillent entre une approche défensive de l’influence française et de son rôle politique et une approche plus multilatérale qui désire s’associer à l’effort conjoint d’une africanisation de la sécurité.

Quelle stratégie africaine de la France aujourd’hui ?

Depuis 2011 et l’opération Harmattan en Libye, la France se réengage clairement sur le plan militaire en Afrique.

Une approche beaucoup plus offensive et tactique se dessine progressivement au détriment parfois d’une réelle finalité politique.

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L’opération libyenne, mettant en œuvre le meilleur de l’arsenal aérien français, s’est soldée par un échec stratégique avec l’effondrement d’un régime qui, quoique controversé, constituait un acteur incontournable pour la stabilité de l’Afrique sahélienne.

L’opération Serval en 2013 a marqué une tentative de récupération de l’erreur libyenne, notamment par le déploiement réussi d’un des plus importants contingents militaires français sur le continent, mais reste, là aussi, plus ambiguë en termes de résultats durables.

Le problématique projet du G5

De la même manière, l’opération Sangaris en Centrafrique la même année n’a pas été en mesure de régler la crise latente régnant entre les différentes communautés du pays. 

Aujourd’hui principalement déployée dans le cadre de l’opération Barkhane au Sahel et en appui de la force conjointe G5 rassemblant la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad, la France opte pour une stratégie africaine associant son héritage contre-insurrectionnel (actions civilo-militaires, occupation et contrôle des verrous stratégiques…) aux moyens modernes de lutte contre le terrorisme (renseignement électronique, moyens aériens, drones…).

Elle doit ainsi assurer la surveillance et le contrôle d’une zone équivalente à la superficie de l’Europe (environ 5 millions de km2) avec 4 500 soldats français épaulés par un effectif de 5 000 soldats africains qui peinent encore, jusqu’à aujourd’hui, à être rassemblés.

Aujourd’hui, la France opte pour une stratégie africaine associant son héritage contre-insurrectionnelaux moyens modernes de lutte contre le terrorisme

Le rassemblement de cette dernière force est capital pour la reconquête de la légitimité de l’action militaire de la France en Afrique.

Sans ces soldats africains à ses côtés, l’ancienne puissance coloniale risquerait une nouvelle fois d’être taxée d’unilatéralisme dans ses opérations sur le continent. 

Une dynamique de réaction et de circonstance

Pourtant, cette acceptation du multilatéralisme masque difficilement l’absence d’une approche politique durable des conflits au Sahel qui reste sous-exploitée par rapport à la solution militaire immédiate.

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Si la doctrine strictement militaire s’est clairement adaptée aux nouveaux enjeux africains de la France et a été en mesure de conserver l’efficacité d’une force armée pourtant budgétairement sous tension depuis de nombreuses années, c’est surtout le niveau de la grande stratégie, essentiellement politique, qui demeure problématique.

La stratégie africaine de la France reste, de fait, arrimée à une dynamique de réaction et de circonstance, non par pragmatisme mais plutôt du fait d’une réelle difficulté à se projeter sur le temps long.

Contrairement à d’autres puissances, pourtant historiquement moins présentes sur le continent, la France ne dispose pas, par exemple, d’un Livre blanc dédié spécifiquement à sa stratégie africaine.

Sans une vision politique durable, l’emploi d’une force militaire, au demeurant remarquable, risque, à l’avenir, de se faire à l’aveugle et au détriment d’un continent africain en pleine émergence.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Julien Durand de Sanctis
Julien Durand de Sanctis est docteur en science politique. Il enseigne la science politique ainsi que les relations internationales à l’Université Jean Moulin-Lyon III ainsi qu’à SciencesPo Rabat (Université internationale de Rabat). Il a publié récemment Philosophie de la stratégie française I (La stratégie continentale) et II (La stratégie africaine) (éd. Nuvis). Ses recherches portent sur la politique de défense française, la théorie de la stratégie ainsi que les équilibres stratégiques et géopolitiques en Afrique.