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Les deux visages du cinéma occidental : colère légitime vis-à-vis de l’Ukraine, silence sur le Moyen-Orient

Des grands noms du cinéma ont participé à des festivals financés par l’État en Égypte, en Arabie saoudite et ailleurs, fermant apparemment les yeux sur la censure, la guerre et les atteintes aux droits de l’homme
La star hollywoodienne Hillary Swank assiste au Festival du film de la mer Rouge dans la ville saoudienne de Djeddah, en décembre 2021 (AFP/Red Sea Film Festival)
La star hollywoodienne Hillary Swank assiste au Festival du film de la mer Rouge dans la ville saoudienne de Djeddah, en décembre 2021 (AFP/Red Sea Film Festival)

En septembre 2019, l’Égypte a été secouée par la plus grande vague de manifestations de masse depuis la prise de fonction du président Abdel Fattah al-Sissi en 2014.

Quelque 4 300 civils ont été arrêtés pendant les troubles, selon une résolution du Parlement européen sur l’Égypte. 

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Des citoyens, y compris des adolescents et des chrétiens coptes, ont été arrêtés au hasard dans les rues par des policiers en civil, leurs téléphones ont été inspectés à la recherche de tout contenu contre l’État et ils ont été placés en garde à vue. 

Dans le même temps, le Festival du film d’El Gouna dans la station balnéaire de Hurghada déroulait nonchalamment son tapis rouge pour sa cérémonie de clôture. 

Festival de luxe financé par des fonds privés et conçu pour promouvoir ce complexe totalement artificiel, l’événement attire énormément l’attention des médias régionaux depuis ses débuts en 2017, attirant les plus grands noms de l’industrie cinématographique du monde entier.  

Avec le démantèlement des festivals de Dubaï et d’Abou Dabi, El Gouna a été l’occasion pour les producteurs de films de découvrir des talents régionaux tout en profitant de vacances tous frais payés au bord de la mer Rouge. 

La politique n’était clairement pas une préoccupation pour la plupart des invités étrangers, qui ont fermé les yeux sur le bilan épouvantable de l’Égypte en matière de droits de l’homme et de liberté d’expression. 

Honteux

À ce moment-là, sa réputation de régime autoritaire brutal n’était pas un secret, mais cela n’a pas semblé pas déranger les cinéastes occidentaux descendant sur El Gouna pour scruter une scène indépendante dévastée par la censure d’État.

Leur silence à la clôture du festival était tout simplement honteux.

L’actrice égyptienne Tara Emad pose lors de l’édition 2021 du Festival du film d’El Gouna (AFP/Khaled Desouki)
L’actrice égyptienne Tara Emad pose lors de l’édition 2021 du Festival du film d’El Gouna (AFP/Khaled Desouki)

Le même soir, le milliardaire fondateur du festival, Naguib Sawiris, s’en est pris aux stars hollywoodiennes qui avaient refusé son invitation en affirmant qu’ils gobaient les « informations malveillantes » sur la situation sécuritaire en Égypte.

« Vous ne pouvez pas céder face à la peur du terrorisme », assénait-il alors que des gens étaient arrêtés dans tout le pays.

Les manifestations de 2019 ont fait la une des journaux du monde entier, mais même après leur retour chez eux, les invités occidentaux – producteurs, journalistes de cinéma et autres – ont choisi de ne pas aborder le sujet.

Beaucoup sont retournés à Gouna pour les éditions ultérieures du festival ; ceux qui ne l’ont pas fait avaient d’autres motifs que la politique.

Me réfugiant chez moi loin de la pagaille qui régnait au Caire ce weekend-là, la cérémonie de clôture d’El Gouna ressemblait pour moi à un spectacle vide célébrant ironiquement des films qui abordaient une réalité arabe dont le festival lui-même était déconnecté et détaché.

Je ne me sentais pas seulement abandonné par ma propre communauté, j’étais aussi déçu par toute cette entreprise apathique.   

La cérémonie de clôture d’El Gouna ressemblait pour moi à un spectacle vide célébrant ironiquement des films qui abordaient une réalité arabe dont le festival lui-même était déconnecté

Je n’ai pu m’empêcher de me remémorer cet épisode, qui n’a pas été rapporté par la presse cinématographique étrangère, face aux appels au boycott des films financés par l’État russe suite à l’invasion de l’Ukraine, appels qui ont eu un fort écho au sein des communautés cinématographiques européennes et américaines.

Le cinéma occidental a résolument pris position contre la Russie dès le départ. 

Les plus grands studios, dont Disney, Warner Bros, Universal, Sony Pictures et Paramount, ont suspendu les sorties de films dans le pays. Netflix a cessé ses services de streaming en mars et l’Académie européenne du cinéma a exclu les films russes de ses prix après en être arrivée à la conclusion que tous les films russes sont financés par l’État. 

Les festivals cinématographiques occidentaux lui ont emboîté le pas : Vilnius, Glasgow et Cleveland ont tous retiré des titres russes de leurs programmations, tandis que les plus grands festivals, tels que Cannes, Venise et Berlin, entre autres, ont déclaré qu’ils n’accepteraient pas les films associés à l’État ou à Poutine.

Hypocrisie

Cette position est loin d’être insignifiante ou symbolique. La Russie est une puissance mondiale en matière de cinéma et un marché important. La pression culturelle est un outil important pour contrer l’expansionnisme autoritaire de Poutine.

C’est un point de vue éthique impératif que le cinéma occidental est censé respecter – un point de vue qui définit ce que les artistes et les conservateurs considèrent comme le cœur battant de l’art. 

Un message anti-guerre diffusé dans un cinéma de la ville allemande de Cologne, en février 2022 (AFP/Ina Fassebender)
Un message anti-guerre diffusé dans un cinéma de la ville allemande de Cologne, en février 2022 (AFP/Ina Fassebender)

Pourtant, en observant cette vague de soutien légitime avec un œil moyen-oriental, on ne peut que voir l’hypocrisie de la réaction du cinéma occidental au conflit en Ukraine qui contraste avec son indifférence aux atteintes aux droits de l’homme dans le reste du monde. 

À maintes reprises, l’industrie cinématographique a fermé les yeux sur l’épineuse question politique au Moyen-Orient, et à maintes reprises, le cinéma occidental a utilisé sa distance géographique et culturelle vis-à-vis de la région pour justifier son ignorance à cet égard. 

Et comme les participants à El Gouna en 2019, qui ont choisi de garder le silence alors qu’une nation perdait son combat pour la démocratie, le cinéma occidental a prouvé son deux poids, deux mesures lorsqu’il s’agit d’entreprises culturelles en dehors de ses frontières. 

Au cours de la dernière décennie, j’ai entendu tous les arguments imaginables de la part de journalistes et de programmeurs travaillant avec des régimes autoritaires tels que l’Égypte, l’Arabie saoudite et la Turquie

L’art et la politique n’ont jamais été et ne pourront jamais être séparés. Maintenir une position apolitique envers l’art est en soi un choix politique

« Si nous boycottons un pays sur la base de ses atteintes aux droits de l’homme, nous n’irons nulle part », m’ont dit plusieurs journalistes. 

« Nous voulons découvrir de nouvelles voix artistiques de la région ; c’est notre objectif principal. L’art l’emporte sur la politique », estiment les programmateurs. 

D’autres, pendant ce temps, ânonnent cette platitude creuse selon laquelle « les arts et la culture devraient être séparés de la politique » – une devise qu’aucun travailleur du secteur culturel occidental ne peut prononcer à nouveau à la lumière de ce que la Russie fait en Ukraine. 

L’art et la politique n’ont jamais été et ne pourront jamais être séparés. Maintenir une position apolitique envers l’art est en soi un choix politique. 

Les questions de paternité, de financement de l’État et d’idéologies politiques secrètes sont des questions litigieuses difficiles à détecter et à déchiffrer sans l’aide de ceux qui connaissent une région. 

Outil de soft power

Le problème est particulièrement prononcé lorsque ces questions ne sont pas prises en compte au départ. 

Seuls les films syriens pro-Assad ont été mal accueillis dans les salles occidentales. Mais les problèmes avec les productions du reste de la région ont été traités avec apathie et négligence. 

L’acteur britannique Clive Owen a rejoint d’autres personnalités du cinéma lors du premier Festival du film de la mer Rouge à Djeddah, en Arabie saoudite (AFP/Fayez Nureldine)
L’acteur britannique Clive Owen a rejoint d’autres personnalités du cinéma lors du premier Festival du film de la mer Rouge à Djeddah, en Arabie saoudite (AFP/Fayez Nureldine)

Peu importe que les cinéastes féministes adoptent les idéologies de leurs gouvernements dans leur travail ; peu importe que les images de prestige soient produites par des sociétés dirigées par le renseignement militaire ; et peu importe qu’un futur réalisateur soit soutenu par un dirigeant meurtrier. 

Ces questions sont plus compliquées à saisir pour les personnalités de l’industrie cinématographique occidentale, du moins c’est ce qu’elles disent. Mais sont-elles moins moralement répréhensibles que ce qui se passe en Ukraine ?    

Il est sans aucun doute important pour l’industrie cinématographique occidentale de nourrir et de soutenir les cinéastes indépendants en herbe au Moyen-Orient, mais il y a une grande différence entre un soutien constructif et une participation oisive aux parades de façade mis en place par les régimes autoritaires.

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Prétendre que les festivals ne sont pas un outil de soft power utilisé par les gouvernements pour gagner en légitimité est naïf.

À chaque grand événement, les célébrités locales soulignent patriotiquement l’importance des festivals dans la promotion de leurs pays respectifs. C’est ce pour quoi de nombreux événements de la région ont été fondamentalement conçus.

Compte tenu des abus et des guerres associés à ces États autoritaires, pourquoi la participation à de tels événements est-elle plus acceptable que l’acceptation de films russes pro-étatiques ?

En 2016, le premier long métrage de Tamer El-Said, Les Derniers jours d’une ville, a été retiré de la compétition du Festival du film du Caire pour avoir « enfreint » les conditions du festival.

Il était clair dès le départ que le film, qui comprend des images de manifestations policières dans un Caire d’avant la révolution de 2011, a été exclu en raison de la censure, mais les directeurs du festival affirmaient le contraire à l’époque. 

La condamnation des cinéastes étrangers et le boycott par leurs homologues égyptiens indépendants n’ont pas empêché le festival de reprendre normalement l’année suivante, les participants occidentaux ignorant la censure flagrante.

En 2019, l’ex-directrice du festival Magda Wassef a finalement révélé qu’un « organisme » non identifié avait ordonné au festival de retirer le film, cachant les véritables motifs du retrait. Cette révélation n’a jamais fait l’actualité, comme pour d’autres petits films interdits en Égypte pour des raisons politiques ces dernières années.

Thierry Frémaux au Caire

Comparez cet épisode avec ce qui s’est passé au Festival du film d’Antalya en 2014. Une exclusion similaire du documentaire de Reyan Tuvi sur les manifestations du parc Gezi Love Will Change the Earth a déclenché un boycott impliquant 150 cinéastes et critiques.

Les personnalités de l’industrie cinématographique européenne leur ont emboîté le pas à juste titre, ce qui a conduit à un remaniement majeur de la hiérarchie du festival et à une approche plus transparente de la censure

Ce n’était pas le cas du Caire, dont le profil a été renforcé par l’arrivée de Mohamed Hefzy, le patron du cinéma indépendant égyptien, qui a certes transformé le festival en un événement régional majeur grâce à une programmation solide et à une branche industrielle robuste. 

Mais la censure n’a jamais disparu et cette fête continue à lutter en vain pour l’indépendance d’un gouvernement qui continue d’avoir une emprise étroite sur tous les aspects de la culture. 

Soulignant ce double standard, il était étrange de voir Thierry Frémaux, directeur artistique de Cannes et l’une des personnalités les plus puissantes de l’industrie cinématographique, effectuer une visite officielle au Caire – où il a reçu le prix de l’ensemble de sa carrière – et, plus déconcertant, à l’édition inaugurale du Festival du film de la mer Rouge en Arabie saoudite en décembre dernier. 

Le directeur artistique de Cannes Thierry Frémaux a participé au Festival du film de la mer Rouge à Djeddah, en décembre 2021 (AFP/Ammar Abd Rabbo)
Le directeur artistique de Cannes Thierry Frémaux a participé au Festival du film de la mer Rouge à Djeddah, en décembre 2021 (AFP/Ammar Abd Rabbo)

Le soudain foisonnement du marché du film en Arabie saoudite a fait parler de lui ces derniers temps. Un festival international du film dans un pays dirigé par un homme impliqué dans le meurtre et la persécution de ses détracteurs allait forcément être accusé de whitewashing.

Au vu de son financement et de ses objectifs à long terme peu clairs – nous ne savons toujours pas si les conseillers du prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) sont impliqués ou ont leur mot à dire dans l’organisation du festival –, participer à cet événement pourrait inévitablement être considéré comme une approbation des efforts de changement d’image du gouvernement saoudien.

Alors que certaines personnalités de l’industrie ont choisi d’éviter d’y assister, du moins jusqu’à ce que l’indépendance et le sérieux du festival soient prouvés, Frémaux a été rejoint par des stars hollywoodiennes telles que Clive Owen, Hillary Swank et Vincent Cassel, sans beaucoup de dissidence de leurs pairs. 

Étant donné que le festival a eu lieu au milieu de la guerre saoudienne au Yémen, qui a tué des dizaines de milliers de civils yéménites selon l’ONU, pourquoi y participer est plus admissible qu’en Russie ?

Les atteintes flagrantes aux droits de l’homme commises par l’Égypte contre ses propres citoyens sont-elles plus tolérables que les atteintes similaires en Russie ? 

Quelles grandes tragédies faut-il pour que le cinéma occidental commence à prendre au sérieux la situation dans ces pays ?

Un autre Giulio Regeni ? Un autre Khashoggi ? Une autre répression contre la presse ? Plus de guerres ?  

Étant donné que le festival a eu lieu au milieu de la guerre saoudienne au Yémen, qui a tué des dizaines de milliers de civils yéménites selon l’ONU, pourquoi y participer est plus admissible qu’en Russie ?

La situation en Égypte, en Arabie saoudite et en Turquie est sans doute plus claire à juger, du moins pour l’œil occidental, que le sujet éternellement épineux d’Israël et de la Palestine. Mais étant donné les abus d’Israël contre les Palestiniens vivant sous sa domination, ne devrait-il pas y avoir au moins une discussion ouverte sur le financement et la politique des films israéliens ? 

S’exprimer est un privilège occidental dont la plupart des travailleurs du monde du cinéma du Moyen-Orient ne jouissent pas. Beaucoup de programmateurs et d’organisateurs de festivals comme Le Caire, Gouna ou la mer Rouge sont des professionnels passionnés et francs qui se battent pour un espace limité pour s’exprimer sous l’œil vigilant de leurs gouvernements respectifs et risquer de voir leur carrière terminée s’ils décident d’aller à l’encontre de leurs dirigeants. 

Il convient de souligner que la demande n’est pas un boycott total des festivals financés par l’État et sympathisants de l’État. 

Champion de la morale

Le cinéma du Caire en particulier est devenu un centre de coproduction robuste dans la région, bien que tous les projets locaux qui sondent la politique, tels que le nouveau film de Tamer El-Said, se trouvent naturellement en terrain périlleux. Le Festival de la mer Rouge donne également à ses jeunes talents saoudiens une exposition internationale dont ils ont pleinement besoin. 

Il n’y a pas non plus d’appel au boycott total des films d’Égypte, d’Arabie Saoudite ou d’Israël. Mais rejeter les questions de financement et de politique de cette partie du monde est aussi peu scrupuleux que l’acceptation aveugle des films russes. 

La cinéaste et actrice saoudienne Fatima al-Banawi au Festival du film de la mer Rouge (AFP/Red Sea Film Festival)
La cinéaste et actrice saoudienne Fatima al-Banawi au Festival du film de la mer Rouge (AFP/Red Sea Film Festival)

La représentation officielle de l’industrie cinématographique occidentale dans les festivals parrainés par l’État et sympathisants de l’État devrait également être abordée avec le même sérieux moral.

Plusieurs producteurs, distributeurs et programmateurs avec lesquels j’ai parlé avant le Festival de la mer Rouge m’ont confié que la présence de Frémaux au festival les encourageait à mettre de côté leurs scrupules éthiques et à se joindre à la fête.

« Nous ne nous érigeons pas en champions de la morale », m’ont dit plusieurs producteurs. « S’il y va, alors je suppose qu’on peut y aller. » 

La présence de Frémaux et d’autres personnalités respectées dans la région est indéniablement importante pour les cinéastes du Moyen-Orient, mais pas dans ce contexte ou cette configuration. 

La présence officielle de personnalités influentes et respectées donne une légitimité aux institutions d’accueil et à leurs bailleurs de fonds, laissant dans la poussière de plus petites organisations indépendantes, des festivals et des initiatives qui luttent pour le changement. 

La présence officielle de personnalités influentes et respectées donne une légitimité aux institutions d’accueil et à leurs bailleurs de fonds, laissant dans la poussière de plus petites organisations indépendantes, des festivals et des initiatives qui luttent pour le changement

L’association des grands noms de l’industrie cinématographique avec n’importe quelle institution est dictée par des relations personnelles, des avantages communs et des dynamiques de pouvoir différentes. Contrairement à ce que nous voudrions croire, les considérations éthiques jouent un rôle mineur dans ces structures.

La légitimité doit être gagnée, pas achetée, mais c’est rarement le cas dans le monde du cinéma. 

Mais avec la Russie et l’Ukraine, le cinéma occidental s’est érigé en champion de la morale, position qu’il doit maintenant généraliser dans ses relations avec le reste du monde, ou bien être accusé d’avoir deux visages. 

Chaque personnalité de l’industrie doit désormais se poser la question suivante : les souffrances auxquelles Sissi ou MBS ont soumis leur peuple, ou les crimes que les dirigeants israéliens ont commis contre les Palestiniens, sont-ils moralement plus acceptables que ceux de Poutine ?

Est-il plus impératif sur le plan éthique de vérifier les profils des cinéastes russes mais pas ceux des cinéastes égyptiens, saoudiens, turcs ou israéliens ? 

Le silence assourdissant des représentants du cinéma international au festival d’El Gouna en 2019 contraste avec le front uni de la solidarité avec l’Ukraine. 

Une industrie transparente et démocratique pour tous

Il nous faut une industrie transparente et démocratique pour tous ; il nous faut fournir des refuges aux voix critiques et éviter les points de vue fascistes ; il nous faut encourager les espaces indépendants et remettre en question les institutions parrainées par l’État et sympathisantes de l’État partout, avec ou sans y participer.

Soutenir les talents locaux et régionaux ne doit pas se faire au détriment de la légitimation de la tyrannie, et si le cinéma occidental désire être « woke », il doit l’être pour tous.  

Les invités se rassemblent à l’Opéra du Caire pour l’édition 2019 du Festival international du film du Caire (AFP/Khaled Desouki)
Les invités se rassemblent à l’Opéra du Caire pour l’édition 2019 du Festival international du film du Caire (AFP/Khaled Desouki)

Les quelques reporters régionaux indépendants doivent faire face à des risques croissants s’ils critiquent les mécanismes de propagande qui informent partiellement certains événements cinématographiques régionaux ; les critiques et conservateurs étrangers privilégiés, en revanche, retourneront dans leur pays sains et saufs.

Leur silence normalise une situation qui ne peut être normalisée et est une trahison d’une cause pour laquelle les artistes et les militants ont sacrifié leur vie.

La semaine dernière, un film annoncé en compétition officielle à Cannes a fait sensation : Boy from Heaven du cinéaste suédo-égyptien Tarik Saleh.

Décrit comme « un thriller politique se déroulant dans une prestigieuse université religieuse du Caire », la nouvelle création très attendue de Saleh fait penser au succès mondial de 2017 The Nile Hilton Incident, un autre thriller politique touchant à la corruption policière dans l’Égypte d’avant la révolution de 2011. 

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La production de ce film au Caire a été arrêtée par les autorités, la forçant à déménager au Maroc. Après sa sortie, le film a été interdit de projection en Égypte, une salle a été perquisitionnée par la police pour avoir diffusé le film. 

Frémaux a qualifié avec désinvolture Boy From Heaven de film égyptien bien qu’il n’ait pas de producteurs égyptiens, pas de casting ni d’équipe égyptiennes, et qu’il ait été tourné hors d’Égypte.

Le film devrait être interdit en Égypte par les mêmes autorités qui ont co-accueilli et fêté le chef de Cannes en novembre dernier au Caire. 

L’ambiguïté morale de l’image de Saleh fait pâle figure par rapport à l’industrie cinématographique. Un monde où l’ambiguïté morale est le modus operandi.

Joseph Fahim est un critique et programmeur de films égyptien. Il est le délégué arabe du Festival international du film de Karlovy Vary (Tchéquie), ancien membre de la Semaine de la critique de Berlin et ancien directeur de la programmation du Festival international du film du Caire. Il est co-auteur de plusieurs livres sur le cinéma arabe et a écrit pour de nombreux médias et think tanks spécialisés sur le Moyen-Orient, notamment le Middle East InstituteAl Monitor, Al JazeeraEgypt Independent et The National, ainsi que pour des publications cinématographiques internationales telles que Vérité Magazine. À ce jour, ses écrits ont été publiés en cinq langues.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Joseph Fahim is an Egyptian film critic and programmer. He is the Arab delegate of the Karlovy Vary Film Festival, a former member of Berlin Critics' Week and the ex director of programming of the Cairo International Film Festival. He co-authored various books on Arab cinema and has contributed to numerous outlets in the Middle East, including Middle East Institute, Al Monitor, Al Jazeera, Egypt Independent and The National (U.A.E.), along with international film publications such as Verite. To date, his writings have been published in five different languages.
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