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Il est trop tôt pour rédiger la nécrologie des Frères musulmans

Malgré l’actuelle campagne menée contre eux, les islamistes ont un passif de résilience et d’adaptation aux circonstances catastrophiques
De jeunes partisans des Frères musulmans en Égypte photographiés au Caire, en 2012 (AFP)
De jeunes partisans des Frères musulmans en Égypte photographiés au Caire, en 2012 (AFP)

Pour les mouvements, partis et organisations islamistes, à travers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, la situation n’a jamais semblé aussi précaire.

Lors des brèves ouvertures politiques qui ont suivi les soulèvements arabes en 2010-2011, certains mouvements islamistes sunnites tels que les Frères musulmans en Égypte et Ennahdha en Tunisie ont misé sur l’éviction des dictateurs depuis longtemps au pouvoir et des élections libres pour obtenir un pouvoir politique après des années dans l’opposition.

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Toutefois, leurs succès furent éphémères. En Égypte, les Frères musulmans ont été évincé par un coup d’État militaire en juillet 2013.

Depuis, la contre-révolution en Égypte a marqué un revirement mondial : les mouvements islamistes ont été visés dans le but de les éradiquer. Les groupes islamistes ont été qualifiés d’« entités politiques non démocratiques » et même de « groupes terroristes ».

Plus de dix ans après les soulèvements, les mouvements islamistes à travers la région naviguent entre répression renouvelée, polarisation sociale et politique et des circonstances radicalement différentes. Mais il est trop tôt pour rédiger la nécrologie de l’islamisme.

Traditionnellement, les groupes islamistes ont prouvé qu’ils sont très résilients et capables de s’adapter à des situations catastrophiques, donc le contexte actuel lugubre pourrait constituer une opportunité de renouveau plutôt qu’un signe de leur annihilation imminente.

Contrecoup généralisé

Comme le fait remarquer le politologue Marc Lynch, l’« actuelle catastrophe » de l’islam politique se caractérise par certaines tendances claires.

Tout d’abord, les mouvements islamistes se sont emparés de l’espace politique après les soulèvements, mais cette occasion fut de courte durée et a souvent montré leur impréparation à gouverner, ce qui a engendré un contrecoup généralisé.

Les islamistes sont à nouveau largement diabolisés, ce qui entrave grandement leur retour potentiel dans la vie politique

Puis, le retour des régimes autoritaires dans la région a fermé la porte aux réelles occasions de participation politique, alors que la campagne mondiale contre l’islamisme menée par les Émirats arabes unis a limité les voies par lesquelles les mouvements islamistes pouvaient gagner en légitimité et en ressources.

Les islamistes sont à nouveau largement diabolisés, ce qui entrave grandement leur retour potentiel dans la vie politique.

Enfin, les mouvements islamistes font face à de grands défis idéologiques et stratégiques, étant donné que leur engagement vis-à-vis de la modération et la participation politique pacifique, qui leur a permis de prospérer pendant des décennies, a abouti à la destruction et à la persécution.

Ils doivent désormais définir un nouvel ensemble de stratégies pour reconstruire leur base populaire et apaiser les jeunes cadres insatisfaits de la résistance passive adoptée par les plus anciens.

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Ensuite, la répression renouvelée et les exils contraints ont porté un rude coup à la structure organisationnelle des mouvements islamistes, source historique de leur force.

Les actifs ont été gelés et les hiérarchies brisées, engendrant de nombreuses défections et scissions internes à propos de l’idéologie, de la gestion et des stratégies pour réagir à la répression. En conséquence, l’engagement historique des islamistes envers la non violence et la résistance pacifique a été remis en question.

Dans l’ensemble, les mouvements islamistes se sont avérés résilients face aux circonstances difficiles par le passé, ce que suggère que cela peut se reproduire aujourd’hui, bien que leur direction reste incertaine.

Répression acharnée

Les Frères musulmans, plus vieux mouvement islamiste avec lequel de nombreux groupes et partis islamistes contemporains partagent un ensemble de traits idéologiques et organisationnels, se retrouve face à l’une des répressions les plus acharnées de son histoire depuis les années 1950.

En Égypte, le mouvement a pu miser sur la brève période d’ouverture politique qui a suivi l’éviction de Hosni Moubarak en 2011, s’assurant des victoires électorales au Parlement et à la présidence.

Mohamed el-Beltagy, ex-secrétaire général des Frères musulmans, élu au Parlement en 2005 et 2012, médecin et ancien maître de conférences à la faculté de médecine de l’Université du Caire, est détenu à l’isolement à la prison de haute sécurité depuis 2013 (AFP)
Mohamed el-Beltagy, ex-secrétaire général des Frères musulmans, élu au Parlement en 2005 et 2012, médecin et ancien maître de conférences à la faculté de médecine de l’Université du Caire, est détenu à l’isolement à la prison de haute sécurité depuis 2013 (AFP)

Mais le mouvement a lamentablement échoué en matière de gouvernance, et, depuis le putsch de 2013, est rudement réprimé. Des milliers de cadres clés ainsi que des membres de la base et des partisans ont été arrêtés, tués, ou contraints à vivre en exil.

Toutefois, les circonstances sans précédent auxquelles sont face les Frères musulmans, ainsi que les défis externes comme internes, comportent de bonnes chances de renaissance. La dimension de l’exil crée un espace pour s’engager dans de nouvelles formes d’organisation politique, de révision idéologique et de réflexion stratégique à long terme. 

Depuis leur création en 1928, les Frères musulmans ont subi les répressions répétées des régimes égyptiens, qui ont soit coopté le groupe dans le système politique soit l’ont réprimé.

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À chaque fois, la confrérie a démontré sa capacité à résister à l’oppression et à renaître comme une force sociopolitique puissante lors du retour de circonstances favorables à la participation.

En effet, la confrérie a appris à miser sur la répression, en la transformant en source de force et de cohésion.

La répression du régime a ainsi aidé le groupe à engranger un soutien public en renforçant son image d’acteur d’opposition légitime, renforçant l’engagement de ses membres envers sa cause, et en lui évitant d’avoir à réviser ses principaux principes idéologiques ou ses stratégies, au profit d’une approche promouvant la résolution face à l’adversité.

Les Frères musulmans ont donc de bonnes chances de survivre à la vague actuelle de répression en se reposant sur les outils de la résistance, comme la force organisationnelle et sa capacité à encourager une forte identité collective parmi ses membres.

Un avenir incertain

Comme on l’a cependant fait valoir ailleurs, la vague actuelle de répression comporte quatre dimensions qui la rendent qualitativement différente des expériences passées de la confrérie, rendant incertaine la façon dont le mouvement pourrait à l’avenir renaître de la répression.

Premièrement, la brutalité du régime de Sissi est aveugle, ce qui constitue un territoire inconnu pour certains membres au sein de l’organisation et du spectre générationnel.

La répression a ouvert un espace significatif pour que les jeunes membres agissent indépendamment de l’organisation et promeuvent leurs propres initiatives, leurs programmes politiques et idées remettant en cause les principes fondamentaux tels que la confiance aveugle et l’obéissance aux dirigeants

Deuxièmement, la répression a commencé juste après l’échec de la confrérie dans sa première expérience gouvernementale, amenant de nombreux membres à interroger la vision et le projet politique du groupe.

Troisièmement, la répression a ouvert un espace significatif pour que les jeunes membres agissent indépendamment de l’organisation et promeuvent leurs propres initiatives, leurs programmes politiques et idées remettant en cause les principes fondamentaux tels que la confiance aveugle et l’obéissance aux dirigeants.

Et quatrièmement, la confrérie est actuellement confrontée à la tâche sans précédent de devoir œuvrer à sa réunification alors qu’elle est en exil.

La dimension de l’exil a également favorisé une plus grande fragmentation interne, l’effet le plus visible étant la création d’un second bureau de l’orientation en 2015 par un petit groupe de membres en raison de désaccords sur la façon de réagir à la répression du régime. Cela a marqué le premier schisme interne sérieux depuis les années 1950.

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Fait important, après 2013, les Frères musulmans ne se sont pas fragmentés uniquement selon des lignes de failles verticales avec la remise en cause croissante de ses structures hiérarchiques, mais également à travers des contextes géographiques en raison de la nouvelle dimension de l’exil.

Les membres de la diaspora turque ont ouvert la voie à un renouveau interne via leur engagement dans de nouvelles formes d’activisme et les alliances interidéologiques et intergénérationnelles, tirant profit du contexte sociopolitique plus favorable à leur présence et à leurs activités.

Glissement qualitatif

La fragmentation de la confrérie, ainsi que la nouveauté de l’exil et l’ouverture d’opportunités permettant à des sous-groupes tels que les femmes et les jeunes d’agir davantage, complique le processus du regroupement.

Cela crée les conditions nécessaires à un changement interne : les membres font le point et s’appuient sur les expériences passées pour se réunir et reconstruire les Frères musulmans.

En effet, les jeunes membres et ceux qui ont brièvement quitté le mouvement parce qu’ils étaient déçus ou en avaient été exclus en raison d’un activisme contraire aux politiques de la confrérie, reviennent lentement vers l’organisation mère.

Les mouvements islamistes ne sont pas des acteurs monolithiques. Il faut accorder davantage d’importance au rôle des membres individuels

Mais beaucoup continuent à poursuivre des voies alternatives d’activisme et sont engagés dans le processus de réexamen des principes et objectifs idéologiques fondamentaux des Frères musulmans.

La trajectoire empruntée par les Frères musulmans depuis 2013 montre que le mouvement est sur la voie du renouveau, stimulé par des débats internes sur des questions clés telles que structures organisationnelles, l’idéologie, la gestion et les valeurs, souvent menés par des acteurs qui occupaient auparavant des positions marginales au sein du groupe.

Reste à voir quelles sont les leçons que le mouvement et ses membres tireront de leur vécu depuis le soulèvement. 

Alors que le mode de fonctionnement des Frères musulmans est remis en question et remodelé, le mouvement se trouve dans une position singulière.

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Les observateurs doivent être attentifs aux principales forces contemporaines qui façonnent les mouvements islamistes, afin de saisir pleinement leurs trajectoires actuelle et future. Cela requiert un glissement qualitatif dans la façon dont nous étudions et comprenons les mouvements islamistes, pour s’éloigner des catégories binaires telles que « radicaux » et « modérés » qui ont longtemps dominé les analyses.

Les mouvements islamistes ne sont pas des acteurs monolithiques. Il faut accorder davantage d’importance au rôle des membres individuels et à la façon dont ils formulent des questions relatives à la politique et à l’idéologie, ainsi qu’à la façon dont le contexte géographique contribue à l’émergence d’un enrichissement idéologique mutuel avec d’autres acteurs politiques, engendrant de nouvelles collaboration et alliances.

Les rôles d’acteurs autrefois marginalisés doivent être pleinement saisis, notamment celui des femmes et des jeunes. Si certains signes globaux laissent supposer que l’islamisme pourrait « arriver en bout de course », un examen plus attentif montre que les mouvements tels que les Frères musulmans ne sont pas morts – et qu’il existe une forte chance de résilience et de renouveau interne. 

- Titulaire d’un doctorat, Erika Biagini est professeure adjointe en études de sécurité à l’université Dublin City, en Irlande. Ses recherches et ouvrages portent sur l’islamisme, le genre et la politique et s’intéressent plus particulièrement au mouvement égyptien des Frères musulmans.

- Titulaire d’un doctorat, Lucia Ardovini est maître de conférences en relations internationales (théorie des relations internationales) à l’université de Lancaster (Royaume-Uni). Elle est l’auteure de Surviving Repression: the Egyptian Muslim Brotherhood after the 2013 coup (Manchester University Press, 2022).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Dr Erika Biagini is Assistant Professor in Security Studies at Dublin City University, Ireland. She researches and writes on Islamism, gender and politics, with a focus on the Egyptian Muslim Brotherhood movement.
Dr Lucia Ardovini is a Lecturer in International Relations (IR Theory) at the University of Lancaster (UK). She is the author of Surviving Repression: the Egyptian Muslim Brotherhood after the 2013 coup (Manchester University Press, 2022)