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À Marseille, une maison d’édition jeunesse joue avec le bilinguisme franco-arabe

Le Port a jauni publie une dizaine d’ouvrages bilingues chaque année, avec pour défis d’unir des langues qui se lisent dans des sens différents et donner envie de connaître la culture de l’Autre
Couverture de l’album Le Train/Al-Qitar (avec l’aimable autorisation du Port a jauni)
Par
MARSEILLE, France

Dans un bureau de son collectif installé dans le quartier des Réformés, à Marseille, Mathilde Chèvre étale énergiquement tout un tas d’albums. Elle a créé et dirige Le Port a jauni, une maison d’édition jeunesse un peu spéciale : les histoires sont écrites en français et en arabe.

« Je voulais relier l’arabe à autre chose que les lieux sur lesquels on voit souvent cette langue écrite en France, c’est-à-dire sur les mosquées et les boucheries », dit-t-elle à Middle East Eye.

Avec un axe principal : varier les modes d’accès à ce qu’« être arabe » veut dire, en évitant les poncifs. Dans ces livres d’enfants, on ne trouve donc ni bédouins, ni déserts, ni chameaux, ni personnages des Mille et Une Nuits, et pas davantage de combattants de la cause palestinienne.

Illustration de Mes Idées folles (avec l’aimable autorisation du Port a jauni)
Illustration de Mes Idées folles (avec l’aimable autorisation du Port a jauni)

Un autre sens de lecture

C’est en travaillant sa thèse sur le renouveau de l’édition jeunesse à Beyrouth que la question du bilinguisme lui est apparue. « Je voyais des éditeurs qui faisaient des livres dans les deux langues mais qui ne se posaient aucune question éditoriale intéressante », déclare l’éditrice âgée de 47 ans. « Un livre était publié en français, puis de façon distincte en arabe, ou inversement. »

« Se déplacer dans un autre sens de lecture est en soi un voyage »

- Mathilde Chèvre, fondatrice du Port a jauni

Elle se lance alors en 2007 dans la publication d’un premier livre bilingue. « Comme les deux langues se lisent dans un sens différent, mon grand défi était d’en faire une contrainte positive et non un handicap », poursuit-elle.

Les albums de cette maison d’édition jouent donc avec tous les sens de lecture.

La Roue de Tarek suit l’aventure d’un petit garçon qui a perdu son jeu favori : sa roue. Elle va si vite qu’elle lui échappe, l’enfant se lance alors à sa poursuite. Il croit la reconnaître de nombreuses fois mais ce n’est jamais la sienne. Le livre tourne à mesure que l’on suit Tarek tout au long de son périple.

Extrait de La Roue de Tarek (avec l’aimable autorisation du Port a jauni)
Extrait de La Roue de Tarek (avec l’aimable autorisation du Port a jauni)

Abracadabra, lui, se lit comme un palindrome : l’histoire fonctionne de gauche à droite comme de droite à gauche. « Se déplacer dans un autre sens de lecture est en soi un voyage », s’amuse Mathilde Chèvre.

Traductions de livres parus dans le monde arabe (Katkout, Sept vies ou la Petite histoire de la calligraphie arabe), créations originales (Mes Idées folles) ou recueils de poésie dans de jolis carnets aux bords arrondis et à la reliure agrafée (Mu’allaqa, un poème suspendu, Roubaiyat de la mer), le Port a jauni publie une dizaine d’ouvrages par an. Tous sont imprimés à Marseille et distribués dans 150 librairies en France.

Accompagnement sonore

Mais comment faire vivre ces livres quand on ne lit pas l’arabe ? « Je ne parle pas cette langue et je ne la lis pas non plus, mais cela ne me gêne pas », précise à MEE Céline Leroy, médiatrice culturelle à Marseille. Car ces livres peuvent se lire uniquement en français si on veut.

Extrait de la Petite histoire de la calligraphie arabe (avec l’aimable autorisation du Port a jauni)
Extrait de la Petite histoire de la calligraphie arabe (avec l’aimable autorisation du Port a jauni)

« De plus, lors des ateliers d’éducation alternative et populaire que nous organisons avec Le Port a jauni, il n’est pas rare que des parents parlant arabe soient présents. Et là, des moments lumineux de lecture à deux voix peuvent naître », s’enthousiasme-t-elle.

« Je ne souhaitais pas seulement témoigner d’une autre culture, j’avais envie de faire des livres qui donnent à voir – et maintenant à entendre – la langue de l’autre »

- Mathilde Chèvre

Cependant, pour que tout le monde puisse accéder à l’arabe facilement, Mathilde Chèvre a décidé d’aller encore plus loin. Le Port a jauni met désormais à disposition sur son site, en libre accès et gratuitement, les textes en version sonore.

Grâce à des fonds obtenus par financement participatif, un accompagnement audio sera publié chaque mois.

« Je ne souhaitais pas seulement témoigner d’une autre culture, j’avais envie de faire des livres qui donnent à voir – et maintenant à entendre – la langue de l’autre. »