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Hamja Ahsan : « J’essaie de rendre le poulet frit aux musulmans »

Dans son projet d’art conceptuel présenté à documenta 15 en Allemagne, jusqu’au 25 septembre, l’artiste né à Londres emploie la satire pour explorer les questions qui affectent la communauté
L’une des quatorze enseignes créées par Hamja Ahsan dans le cadre de son projet présenté à documenta 15 (Nikolas Wefers)
L’une des quatorze enseignes créées par Hamja Ahsan dans le cadre de son projet présenté à documenta 15 (Nikolas Wefers)

L’apparente explosion du nombre de restaurants de poulet frit halal au cours de l’été dans la ville de Cassel, sur les rives de la Fulda, dans le centre de l’Allemagne, a pu faire sourciller habitants et touristes.

Malgré ce qui ressemble à un bond des ouvertures d’enseignes, il n’y a pas eu d’afflux inattendu d’immigrés musulmans : la communauté turque installée dans la ville depuis les années 1960 a été rejointe par des réfugiés d’Irak et de Syrie pendant la crise des réfugiés de 2015.

Des enseignes créées par Hamja Ahsan sont exposées au Fridericianum de Cassel (Frank Sperling) 
Des enseignes créées par Hamja Ahsan sont exposées au Fridericianum de Cassel (Frank Sperling) 

Ancien fief des frères Grimm, considéré comme le berceau du conte de fées moderne, Cassel raconte aujourd’hui une tout autre histoire.

Les quatorze nouvelles enseignes aux couleurs vives et ornées de LED se dressent sur huit sites, dont le Fridericianum, musée du XVIIIe siècle, et le Museum für Sepulkralkultur, musée consacré aux rituels de la mort.

L’un d’eux indique « Kaliphate Fried Chicken – Feeding The Ummah Since 1924 », tandis qu’un autre indique « Mmmoors – Moorish Fried Chicken! ». 

Si ces enseignes humoristiques revisitent des noms de restaurants de poulet frit populaires, les fêtards en quête d’un repas risquent d’être déçus, puisqu’elles font partie du dernier projet d’art conceptuel de l’artiste et activiste Hamja Ahsan.

Né à Londres en 1981 de parents d’origine bangladaise, Hamja Ahsan a grandi dans le quartier de Tooting. Il s’est fait un nom en employant la satire et les réalités alternatives pour aborder les questions de société. 

Il fait partie des 1 500 artistes qui exposent actuellement leurs œuvres au prestigieux festival d’art Documenta 15, qui a autrefois attiré des personnalités telles que Pablo Picasso ou Henri Matisse.

Humour noir

Depuis 1955, tous les cinq ans, Cassel est prise d’assaut à l’occasion d’un événement artistique de 100 jours. L’édition 2022 a débuté le 18 juin et se poursuit jusqu’au 25 septembre.

Depuis longtemps associé à l’art participatif, Documenta 15 est devenu un terrain de jeu idéal pour l’humour noir de Hamja Ahsan.

Son art, souligne-t-il, « reproduit l’ubiquité de la consommation de poulet frit » et « reflète l’incongruité et l’absurdité des politiques identitaires ».

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« Je voulais être ironique, créer un espace pour le phénomène croissant des restaurants de poulet et ce qu’ils symbolisent désormais. Nombreux sont ceux qui voient l’essor des restaurants de poulet, en particulier au Royaume-Uni mais aussi dans d’autres pays d’Europe occidentale, comme un signe de la montée de l’islamisation. »

« Mais ces lieux sont en réalité des espaces qui dépassent les frontières, les États-nations, les ethnies et les langues. Le poulet frit a ce pouvoir. »

Hamja Ahsan affirme s’inspirer des programmes comiques britanniques qu’il regarde, comme Delhi Royal ou plus récemment Man Like Mobeen

Sa plus grande influence a été la série à succès des années 1970 Citizen Smith, dans laquelle un jeune révolutionnaire urbain, qui se trouve également être originaire de Tooting, tente d’imiter son héros, le révolutionnaire marxiste Che Guevara. 

Le personnage principal de la série, Wolfie, crée un groupe de résistance appelé « Tooting Popular Front », un nom qui a invité Hamja Ahsan à réfléchir et dont il s’est inspiré pour créer son propre mouvement satirique/restaurant de poulet frit, le PFLFC (Popular Front for the Liberation of Fried Chicken).

L’autre source d’inspiration de Hamja Ahsan est bien sûr le restaurant de poulet frit à proprement parler, ainsi que les expériences qu’il a vécues en fréquentant des établissements de ce genre dans sa jeunesse.

Un restaurant typique de poulet frit, dans le borough londonien de Hackney (Flickr/Cory Doctorow)
Un restaurant typique de poulet frit, dans le borough londonien de Hackney (Flickr/Cory Doctorow)

Aujourd’hui, des milliers de restaurants de poulet halal peuplent les zones urbaines du Royaume-Uni, dont plus de 8 000 rien qu’à Londres.

Il n’est pas rare d’en voir des dizaines dans une même rue, se disputant directement les clients en proposant leur poulet au meilleur prix.

La culture des restaurants de poulet frit est née dans les quartiers défavorisés des États-Unis, avant de gagner le Royaume-Uni après l’ouverture du premier restaurant Kentucky Fried Chicken (KFC) en 1965 dans la ville de Preston, dans le nord de l’Angleterre.

Plusieurs décennies plus tard, des entrepreneurs locaux ont proposé leur propre version de ce classique de la restauration rapide, avec le lancement de marques locales telles que Chicken Cottage, ouverte il y a 28 ans, ou encore Sam’s.

Une expérience culinaire rassasiante et bon marché

Chicken Cottage a été immortalisée dans la culture des jeunes musulmans britanniques par la comédie We Are Four Lions, où l’un des membres infortunés d’un groupe inspiré d’al-Qaïda reproche aux Occidentaux de préférer KFC à Chicken Cottage, malgré son offre plus avantageuse. 

À la suite de la crise financière de 2008, le poulet frit est devenu une industrie chiffrée à un milliard de dollars, alimentée par la popularité de repas proposés à partir d’une livre (1,15 euro).

Les personnages de We Are Four Lions se livrent à invective passionnée contre le poulet frit trop cher (Film4)
Les personnages de We Are Four Lions se livrent à invective passionnée contre le poulet frit trop cher (Film4)

Ce poulet enrobé de croustillant, accompagné d’épaisses frites salées, offre une expérience culinaire rassasiante et bon marché pour ceux qui recherchent un repas rapide après une soirée ou pour les étudiants affamés sur le chemin du retour.

La vue d’adolescents réunis autour de tables plastifiées, en train de décortiquer la politique scolaire, est une scène typique de ces restaurants. 

« Le poulet frit est une substance magique semblable à un opiacé, c’est presque comme un antidépresseur, il enlève beaucoup de stress, et il vaut mieux être accro au poulet frit qu’à l’alcool ou à la drogue », souligne Hamja Ahsan.

« Il y a un profond sentiment d’identité dans les restaurants de poulet. C’est un endroit où les gens peuvent s’intégrer et s’assimiler. 

« C’est le seul endroit ouvert à une heure du matin qui vous accueille. Les musulmans y voient un endroit sûr, parce que la nourriture est halal, qu’il n’y a pas d’alcool et que les gérants sont généralement musulmans eux aussi, ce qui crée une sorte d’allégeance. »

« Le poulet frit est une substance magique semblable à un opiacé, c’est presque comme un antidépresseur, il enlève beaucoup de stress, et il vaut mieux être accro au poulet frit qu’à l’alcool ou à la drogue »

- Hamja Ahsan, artiste et activiste

« Les gens y ont des débats politiques, discutent de questions profondes, il y a même des blancs qui se convertissent à l’islam et effectuent la chahada [profession de foi musulmane] dans un restaurant de poulet frit. »

Certains restaurants, comme City Fried Chicken à Whitechapel, diffusent même l’adhan (appel à la prière) à l’heure de la prière.

Mais ces restaurants font également l’objet d’une stigmatisation sociale qui les associe à la précarité urbaine et à l’esthétique prolétaire.

Ce sentiment a trouvé un écho dans des propos formulés par Sadiq Khan, alors candidat à la mairie de Londres en 2016. 

« Il y a trop de restaurants de poulet dans nos centres-villes », a-t-il déclaré, les plaçant dans le même panier que les prêteurs sur gage et les établissements de paris.

Moins pour la nature même des établissements que pour le milieu économique dans lequel on les trouve, les restaurants de poulet frit ont été associés aux réalités les plus désagréables de la vie urbaine.

On a ainsi vu des gangs se servir de fast-foods pour recruter des enfants en leur promettant de la nourriture gratuite s’ils transportaient de la drogue.

En 2019, le Home Office britannique a distribué des boîtes de poulet frit avec le slogan #knifefree dans le cadre d’une campagne de lutte contre les crimes au couteau.

Activisme religieux

Dans le travail de Hamja Ahsan, l’aspect prédominant de la culture des restaurants de poulet frit est son croisement avec l’activisme religieux.

Dans les années 1990 et 2000, les restaurants de poulet frit étaient un lieu de rencontre privilégié pour les militants de l’organisation islamiste Hizb ut-Tahrir, qui y retrouvaient des recrues potentielles.

Dans les années 1990 également, des combattants musulmans britanniques engagés en tant que volontaires dans la guerre de Bosnie-Herzégovine organisaient des cercles d’étude dans ces établissements.

L’installation « Final Fried Chicken » de Hamja Ahsan rend hommage aux programmes turcs inspirés de l’époque ottomane, comme la série télévisée Diriliş: Ertuğrul (Hamja Ahsan)
L’installation « Final Fried Chicken » de Hamja Ahsan rend hommage aux programmes turcs inspirés de l’époque ottomane, comme la série télévisée Diriliş: Ertuğrul (Hamja Ahsan)

Dans le cadre de ses campagnes de défense des droits de l’homme, Hamja Ahsan collabore et échange avec d’anciens détenus de Guantánamo, qui lui ont confié que les repas simples tels que le poulet frit et les frites leur avaient manqué. 

Ces témoignages on ne peut plus authentiques et personnels ont aidé l’artiste à conceptualiser une série de khutbas (sermons religieux) provocantes dans le cadre de son projet présenté à Documenta 15. Intitulée « Theological Positions around Fried Chicken », elle en compte actuellement cinq, dont une dans laquelle il se met lui-même en scène.

Se présentant comme un activiste militant, le frère Hamza de l’Escadron de résistance al-Badr évoque les vertus de la culture du poulet frit halal dans le contexte de la « guerre contre le terrorisme ». Son personnage parodique ne fréquente les mosquées que pour recruter des membres dans son mouvement de résistance. 

Les télévangélistes musulmans et les khutbas des années 1990 disponibles sur YouTube ont alimenté les recherches de Hamja Ahsan pour ses pastilles pince-sans-rire diffusées sur les réseaux sociaux par Documenta 15

Il évoque le plaisir de la première bouchée de poulet après avoir été injustement détenu à Guantánamo, avant de donner son avis sur les noms des restaurants de poulet : « Astaghfiroullah [je demande pardon à Dieu] pour ceux qui portent des noms d’endroits en Amérique, comme “Tennessee Fried Chicken” ou “Dallas Fried Chicken”. »

« On peut se faire une idée de l’imam de la communauté locale rien qu’en regardant les noms des restaurants de poulet… “Al-Badar Fried Chicken”, “Al-Ikwhan Fried Chicken” – la fraternité, l’amitié. »

Hamja Ahsan raconte que, dans sa jeunesse, il passait devant ces mêmes enseignes dans l’Est de Londres. Leur nom arabisé l’attirait et lui permettait « de redécouvrir [son] identité islamique perdue », confie-t-il. « Dans ces restaurants, Islam Channel était diffusée en fond sonore. J’étais plutôt laïc à l’époque et ils m’ont attiré. »

Les télévangélistes musulmans et les khutbas des années 1990 disponibles sur YouTube ont alimenté les recherches de Hamja Ahsan pour ses pastilles pince-sans-rire diffusées sur les réseaux sociaux par Documenta 15.

«  Le derviche tourneur est ce qui a inspiré le döner kebab »

D’autres artistes et des universitaires qu’il côtoie ont accepté de se mettre dans la peau d’un personnage et d’improviser des performances pseudo-philosophiques sur les avantages et les inconvénients du poulet frit halal.

Ces pastilles font réellement ressortir l’humour noir de Hamja Ahsan, qui rappelle celui de We Are Four Lions

Dans un autre sketch parodiant les khutbas, le personnage du cheikh soufi Yusuf Iskender Gillingham Bey, incarné par l’universitaire William Barylo, explique être devenu musulman « parce que c’était fun à l’époque ».

Ce personnage est inspiré d’un mélange entre l’érudit islamique britannique TJ Winters, pour lequel Hamja Ahsan affirme éprouver un profond respect, et les écrits de Robert Irving sur ses voyages en Afrique, déconnectés et empreints d’hyper-exotisme.

« En tant que personne blanche, vous faites l’objet de beaucoup d’admiration lorsque vous voyagez dans des pays comme le Pakistan, et si vous êtes sur les réseaux sociaux, cela vous rapporte énormément d’abonnés. »

« Les restaurants, les murs sont peut-être dégoulinants de graisse, mais c’est authentique, on y va pour le sourire du bossman… des gens qui n’ont pas été contaminés par les excès modernes du monde réel. »

Le mot « bossman » fait ici référence au terme familier utilisé par les clients pour s’adresser au gérant d’un restaurant de poulet frit britannique ainsi que par le personnel pour s’adresser aux clients, à l’instar du « chef » employé dans les kebabs français.

Dans le plus long des cinq films, Abbas Zahedi, artiste primé, joue le rôle de Shaykh al-Maasum (le cheikh innocent), vêtu d’un caftan à fleurs. Il présente son podcast parodique destiné à la diaspora iranienne dans un jardin de l’ouest londonien, qu’il appelle « Jannat al-Bush », en compagnie de son co-animateur, le frère Ismail, qui vide consciencieusement le contenu d’un sachet de poulet acheté en vente à emporter.

En dépit de son ton clairement satirique, le projet d’art conceptuel de Hamja Ahsan est critiqué par la droite et l’extrême droite

« Il existe un lien entre l’existentialisme et le soufisme chiite », souligne l’érudit. « Cette analyse existentielle des points de vente à emporter que l’on voit dans l’Ouest de Londres nous permet de comprendre que le derviche tourneur est ce qui a inspiré le döner kebab. »

« La viande qui tourne, le désir qui tourne, la vérité qui tourne, la réalité qui tourne…  L’attraction gravitationnelle du döner kebab font correspondre les désirs inférieurs les plus ardents de l’homme et le secteur de la vente à emporter. »

Dans une autre vidéo, la poétesse Hodan Yusuf incarne la sœur Jameelah Abdul Wakeel, une thérapeute de couple américaine.

« On dit que le mariage est un lit de roses », commence-t-elle avant de se lancer dans une invective contre les hommes musulmans. « Pour être honnête, mes sœurs, vous êtes dans un lit de poulet frit. […] Le bossman lui demande s’il est plutôt poitrine, cuisse ou pilon, a’oudoubillah [Je me réfugie auprès de Dieu] ! Ils ont des conversations sur les poitrines dans les rues. »

« Vos hommes se sont trop éloignés. Ils sont amoureux de ce poulet, vous êtes en concurrence avec quelque chose que vous ne pourrez jamais être. »

En dépit de son ton clairement satirique, le projet d’art conceptuel de Hamja Ahsan est critiqué par la droite et l’extrême droite.

Thèmes antisémites

Ses références à la résistance palestinienne, telles que « Al-Aqsa Fried Chicken », ont irrité les partisans d’Israël en Allemagne, qui ont déclaré que les œuvres étaient imprégnées de thèmes antisémites. 

Plusieurs de ses installations présentées à WH22, une ancienne boîte de nuit, ont également été vandalisées fin mai avec des tags indiquant « 187 » et le nom « Peralta ». « 187 » est un terme argotique synonyme de meurtre, « Peralta » est une référence à Isabel Peralta, une néonazie espagnole qui a fait les gros titres début 2022 lorsqu’elle a été interdite d’entrée en Allemagne.

En ce qui concerne la réaction des groupes sionistes, Hamja Ahsan estime que son soutien au mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) est probablement ce qui motive ces critiques. Cette campagne prônant des sanctions contre Israël en raison de ses violations des droits de l’homme à l’encontre des Palestiniens a été jugée « antisémite » par le Parlement allemand.

Pourquoi l’Allemagne a condamné le BDS
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« Je reçois des messages tous les jours sur les réseaux sociaux, je reçois des menaces malveillantes, on me dit que je devrais être retiré et remplacé par un artiste israélien, explique l’artiste. Pourquoi ne puis-je pas créer cet art en tant que musulman britannique de couleur ? C’est de la parodie, comme We Are Four Lions de Chris Morris.

« Mais les gens m’attaquent parce que je soutiens BDS. En Allemagne, il y a une répression orwellienne du soutien à la cause palestinienne. »

Pour ce qui est des tags néo-nazis, ce n’est pas la première fois que Cassel est la cible de militants d’extrême droite.

En 2018, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), parti anti-immigration, a exigé le retrait d’un obélisque de seize mètres, exposé à Cassel dans le cadre de Documenta 14. La structure, qui a été finalement été déplacée, comportait un verset biblique : « J’étais un étranger et vous m’avez accueilli. »

Ces intimidations venues de l’extrême droite n’empêcheront pourtant pas Hamja Ahsan de s’exprimer à travers son art.

« J’essaie juste de rendre le poulet frit aux musulmans », souligne-t-il. « Avec tout l’engouement autour du poulet frit à travers des chansons de rap et des programmes sur YouTube comme Chicken Shop Date et The Pengest Munch, l’islam est supprimé du tableau. Mais la plupart de ces endroits sont gérés par des musulmans et fréquentés par des musulmans. Il faut que cela soit reconnu. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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