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Égypte : la bataille pour sauver l’âme du centre-ville du Caire

Alors que les promoteurs veulent que le quartier du centre du Caire accueille une nouvelle population, ses habitants affirment que ces pratiques les excluent financièrement
Le centre-ville du Caire a été imaginé par des urbanistes français à la fin du XIXe siècle (MEE/Xenia Nikolskaya)
Le centre-ville du Caire a été imaginé par des urbanistes français à la fin du XIXe siècle (MEE/Xenia Nikolskaya)
Par
LE CAIRE, Égypte

Les fleurs aux couleurs vives qui ornent les tableaux de l’artiste égyptien Omar al-Fayoumi ne sont pas seulement un choix esthétique – ou un clin d’œil à l’impressionniste français Claude Monet. Elles rendent hommage à la boutique que tenait son père fleuriste dans la rue Talaat Harb, dans le quartier du centre-ville du Caire.

Dans sa jeunesse, pour aider son père à tenir la boutique, il prenait le bus tous les deux jours depuis Gizeh, où vivait sa famille, pour rejoindre le quartier, qui abrite le Musée égyptien et jouxte le quartier aisé de Zamalek, sur l’île de Gezira, au beau milieu du Nil.

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Appelé Wast al-Balad en arabe, ce quartier se distingue des autres quartiers du Caire par sa touche architecturale parisienne, héritée des projets d’urbanisme français sous le khédivat d’Égypte, entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle.

Pendant son temps libre, Omar al-Fayoumi se promenait avec son père et admirait les structures Art déco du quartier.

Le quartier a ensuite continué de jouer un rôle central dans son développement créatif.

« De plus en plus touristique »

Les rues du centre-ville étaient le théâtre des flâneries d’Omar al-Fayoumi, aujourd’hui âgé de 64 ans. Il écumait les galeries du quartier avec ses camarades de l’école d’art, avant de connaître sa toute première exposition à l’Atelier du Caire dans les années 1990.

On y retrouve également les cafés bon marché qui apparaissent fréquemment dans ses œuvres. « Les cafés du centre-ville m’ont toujours attiré quand j’étais enfant », confie-t-il, le sourire aux lèvres.

La transformation du quartier du centre-ville a rebuté l’artiste Omar al-Fayoumi (MEE/Xenia Nikolskaya)
La transformation du quartier du centre-ville a rebuté l’artiste Omar al-Fayoumi (MEE/Xenia Nikolskaya)

Rebuté par les récentes transformations connues par le quartier, Omar al-Fayoumi s’y rend rarement aujourd’hui.

« Il devient de plus en plus touristique et de plus en plus cher », explique l’artiste, qui exprime ainsi sa nostalgie d’un centre-ville plus abordable qui disparaît peu à peu.

Pour les artistes des autres grandes villes du monde, les prix ont toujours été une préoccupation, en particulier dans les centres-villes, où les prix de l’immobilier sont plus élevés. Pourtant, jusqu’à récemment, le quartier central du Caire n’avait pas suivi cette tendance. 

Selon Ahmed Zaazaa, chercheur en urbanisme, le centre-ville du Caire est unique en ce sens qu’il « n’est pas la partie la plus chère de la ville ».

Dans l’imaginaire contemporain, le centre-ville est depuis longtemps associé à une sous-culture de marginaux, de flâneurs et de jeunes angoissés, souvent animés de penchants révolutionnaires

Cofondateur de 10 Tooba, un groupe interdisciplinaire de professionnels du milieu urbain, Ahmed Zaazaa estime que les prix relativement abordables observés dans le centre-ville pourraient bientôt disparaître.

« Samih Sawiris et Karim Shafei cherchent à changer cette réalité », affirme-t-il, en référence aux cofondateurs d’Al-Ismaelia for Real Estate Investment, qui se présente comme la « première société égyptienne en son genre qui s’intéresse au renouveau du centre-ville du Caire ».

D’après Karim Shafei, Al-Ismaelia a constitué un consortium comprenant des investisseurs égyptiens, ainsi que la société saoudienne de financement par capitaux propres Anwal al-Khaleej et l’investisseur saoudien Sherif Suleiman.

Selon Ahmed Zaazaa, la société immobilière a préservé 25 bâtiments d’intérêt historique depuis sa création en 2008, mais on suppose souvent qu’elle en possède le double.

Si ces investissements peuvent contribuer à préserver l’intégrité architecturale des bâtiments historiques du quartier, le conflit porte sur la population à laquelle s’adressent la vision « ressuscitée » du centre-ville et sa version contemporaine.

Dans l’imaginaire contemporain, le centre-ville est depuis longtemps associé à une sous-culture de marginaux, de flâneurs et de jeunes angoissés, souvent animés de penchants révolutionnaires. 

« Attirer les riches »

Depuis des décennies, le lieu sert de toile de fond à certains des personnages les plus emblématiques du cinéma et de la littérature en Égypte, tels que Ram, le protagoniste du livre Les Cigarettes égyptiennes incarnant la gauche caviar, et son ami Font.

Quelle place auraient de tels personnages, réels ou imaginaires, dans la vision du centre-ville proposée par Al-Ismaelia ? 

Le centre-ville a la réputation d’attirer les marginaux et les fauteurs de troubles (MEE/Xenia Nikolskaya)
Le centre-ville a la réputation d’attirer les marginaux et les fauteurs de troubles (MEE/Xenia Nikolskaya)

« Ils ont pour objectif de le reconvertir afin qu’il ne soit plus considéré comme un quartier bohème », soutient Ahmed Zaazaa, qui ajoute que la société « a l’intention de réhabiliter le quartier pour attirer les riches ».

Cette perspective est rejetée par Karim Shafei, d’Al-Ismaelia. Dans une interview accordée au média local Mada Masr, il a déclaré que les personnes issues d’un milieu privilégié étaient actuellement exclues du quartier et que leur présence ne devait pas être considérée comme une menace pour l’existence des autres groupes démographiques.

L’approche d’Al-Ismaelia découle de la vision d’un centre-ville du passé dépeint comme un quartier doté d’une communauté cosmopolite somptueuse, de restaurants haut de gamme et de boutiques de luxe époustouflantes. Cela entre en contraste avec l’incarnation actuelle du quartier, avec ses vendeurs de rue bruyants, ses bâtiments délabrés et ses toits apocalyptiques.

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Dalila Ghodbane, chercheuse au Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales (CEDEJ), situé dans le quartier de Garden City, au sud du centre-ville, décrit un « discours de la belle époque », empreint de nostalgie et de rêverie historique. Selon cette description, le passé et le présent paraissent diamétralement opposés. 

Les sociétés immobilières privées ne sont toutefois pas les seules à faire commerce de la nostalgie. Sans évoquer les souvenirs de l’ère dite libérale de l’Égypte (1922-1936), comme le font parfois les élites libérales, le gouvernement égyptien actuel préfère voir le public choisir le centre-ville des années 1920 rugissantes plutôt que celui des années 2010 troublées.  

« Un processus de gentrification »

Alors que la vision plus ancienne encourage le type de consommation nécessaire au bon fonctionnement de l’économie du pays, la plus récente représente une menace pour l’idée que le gouvernement se fait de la stabilité économique, nécessaire à l’afflux de revenus touristiques.

À cette fin, le gouvernement rénove des bâtiments, astique les places et s’affaire à transformer le centre-ville en un quartier entièrement touristique à la saveur ostensiblement authentique, mais où les habitants et les commerces les plus anciens n’ont que peu de place, voire aucune. 

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« Il n’est pas surprenant […] que le gouvernement donne son feu vert aux projets d’Al-Ismaelia », indique Ahmed Zaazaa, dans la mesure où les deux parties cherchent à faire fructifier le quartier sur le plan financier. 

Selon Ibrahim Imam, un architecte et producteur résidant dans le centre-ville, les initiatives de reconstruction et de restauration des gouvernements précédents, principalement déployées dans le vieux Caire, visaient à rendre les lieux abordables et accessibles au public. 

« Désormais, le gouvernement loue des sites historiques pour des concerts de superstars et des défilés de mode somptueux », concède-t-il. « Al-Ismaelia loue également ses espaces à de grandes sociétés de production comme lieux de tournage. »

Les artistes indépendants, que la société affirme soutenir par le biais d’événements tels que le festival d’art contemporain controversé D-CAF, affirment être lésés par cette stratégie d’urbanisme.

« Le centre-ville est le cœur et le poumon des communautés à faibles revenus qui l’entourent, ainsi qu’une bouée de sauvetage économique pour les entreprises qui y prospèrent »

– Ahmed Zaazaa, chercheur en urbanisme

« Al-Ismaelia a acquis de nombreux lieux d’art du centre-ville, notamment le théâtre Rawabet et Townhouse Factory », explique Huda Lutfi, artiste plasticienne et historienne culturelle.

La société loue désormais les espaces à des artistes égyptiens à des tarifs qui mettent « des artistes déjà en difficulté dans une position précaire ».

Hajer Awatta, chercheur en urbanisme, a résumé le modèle économique de la société : « Acheter des propriétés immobilières à des prix inférieurs au marché en raison de leur état, proposer aux locataires des sommes d’argent pour qu’ils libèrent les logements, puis rénover les bâtiments et les logements pour un usage haut de gamme. »

Karim Shafei, d’Al-Ismaelia, rejette cette caractérisation.

« Nous ne sommes pas axés sur des modèles sept étoiles et élitistes », a-t-il déclaré dans une interview accordée à Egypt Independent. « Le centre-ville doit être un lieu de vie pour tous les segments de la société et ne doit pas être réservé à la haute société ou à un public aisé. »

Ahmed Zaazaa décrit le modèle comme un « processus de gentrification, de réappropriation et de déplacement ». Pour lui comme pour d’autres, l’enjeu ne saurait être plus élevé.

« Le centre-ville est le cœur et le poumon des communautés à faibles revenus qui l’entourent, ainsi qu’une bouée de sauvetage économique pour les entreprises qui y prospèrent », soutient-il.

« Le scénario catastrophe pour un quartier comme le centre-ville serait qu’il devienne un espace exclusivement réservé aux nantis. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.