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Présidentielle française : la guerre culturelle ne fait pas mouche à Calais

Si plusieurs candidats à la présidentielle ont essayé d’attiser l’hostilité face à l’immigration avant le scrutin de dimanche, à Calais, ce sont les problèmes économiques qui importent vraiment
En campagne près de Calais, Marine Le Pen parle à la presse (Reuters)
Par
CALAIS, France

Dans une petite rue de l’est de Calais, un chauffeur de poids-lourd se prépare pour sa prochaine livraison de l’autre côté de la Manche, alors que le crépuscule tombe sur la ville portuaire.

Refusant de décliner son identité, l’homme à la longue barbiche évoque avec amertume les quelques milliers de déplacés qui habitent temporairement la ville.

Les accords du Touquet entre le Royaume-Uni et la France, qui déplacent la frontière britannique sur le sol français, ont fait de cette partie de la côte du nord de la France un goulet d’étranglement pour ceux qui veulent se rendre en Angleterre. En particulier Calais, dont les histoires de migrants font les gros titres depuis des années et qui est devenue le symbole de l’échec du système d’asile européen.

La ville fait également partie du bastion de Marine Le Pen, dont le siège est à une heure de route. La campagne de la candidate d’extrême droite à l’élection présidentielle a une fois de plus puisé dans la relation agitée de la France avec l’immigration et la laïcité.

Affiches de campagne montrant Macron et Le Pen à Calais (MEE/Frank Andrews)
Affiches de campagne montrant Macron et Le Pen à Calais (MEE/Frank Andrews)

Devant chez lui avec sa femme et son adolescent, le chauffeur de poids-lourd indique que la police britannique lui a infligé 2 500 livres sterling (3 000 euros) d’amende récemment lorsqu’ils ont découvert des déplacés cachés dans sa remorque.

« On doit emporter des trucs pour nous défendre nous-mêmes », indique-t-il, faisant mine de sortir quelque chose d’une boîte à gants.

Quand Middle East Eye les interroge sur leurs intentions de vote au second tour de la présidentielle dimanche, sa femme hausse les épaules et lâche : « Marine Le Pen. »

« On en a marre des migrants noirs », ajoute l’homme. « Les gens qui disent le contraire ne sont pas de Calais. »

Après une campagne électorale axée par la plupart des candidats sur la « guerre culturelle » contre l’islam et l’immigration, c’est exactement le type de réponse attendue à Calais.

« On en a marre des migrants noirs. Les gens qui disent le contraire ne sont pas de Calais »

- Un Calaisien

Marine Le Pen a promis un référendum sur les mesures radicales qu’elle veut prendre sur l’immigration si elle est élue, proposition qui a semblé molle à son concurrent d’extrême droite Éric Zemmour, qui a proposé un ministère de la « rémigration ». 

Ce dernier s’est rendu à Calais en janvier et a déclaré que les déplacés mouraient en mer « parce que justement on n’est pas assez sévère ». 

« Si on était clair avec eux, qu’on leur disait vous ne passerez pas, il n’y a pas d’issue, vous n’arriverez pas en France, vous serez expulsés immédiatement dès votre arrivée, ils ne seraient pas morts », a-t-il ajouté.

Le président sortant Emmanuel Macron, favori des sondages, veut renforcer la sécurité aux frontières de la France et de l’Europe. Il a flatté l’extrême droite pendant ses cinq années à l’Élysée et annoncé qu’il demanderait à l’Union européenne d’engager plus de gardes-frontières en cas de réélection.

Le Pen, qui a également promis de révoquer le droit du sol, de réserver aux seuls Français l’accès à la sécurité sociale et de traiter les demandes d’asile hors de France, a obtenu près de 40 % des voix à Calais au premier tour. Son score augmente légèrement par rapport à 2017 et est au même niveau que dans le reste du département, où son parti, le Rassemblement national, est arrivé en tête.

Mais la plupart des habitants sont bien moins en colère vis-à-vis des migrants que ce que la « guerre culturelle » pourrait laisser penser.

« On avait l’impression d’être dans un pays étranger »

Au comptoir d’un PMU, Marcel (65 ans), tatouages délavés sur les avant-bras et électeur de longue date de Le Pen, ne ressent aucune hostilité envers les groupes de jeunes hommes qui errent dans la ville et discutent assis sur les bancs dans les parcs. 

Il les décrit comme des « infortunés… partis à cause de la guerre ».

Pourquoi vote-t-il Le Pen ? Pour sauver sa retraite.

Les projets de réforme de Macron concernant le système des retraites et le passage de l’âge de la retraite de 62 à 65 ans ont déclenché d’importantes manifestations lors de son mandat. Le Pen a promis de le maintenir entre 60 et 62 ans.

La propriétaire du PMU, qui refuse de donner son nom, déclare en servant une bière que la plupart de ses clients qui votent Le Pen disent le faire parce qu’ils veulent se débarrasser de Macron.

Une journée dans la New Jungle de Calais
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 « On n’est pas vraiment affectés par les migrants ici, essayez la route de Gravelines », poursuit-elle, en référence à la départementale près de l’endroit où se situait la « jungle » – qui a abrité jusqu’à 10 000 personnes – avant son démantèlement par les autorités fin 2016.

Dans cette rue, dans une brasserie animée à l’heure du déjeuner, Jérôme (49 ans), le propriétaire, se souvient très bien de la démolition du camp. 

Il faisait partie des policiers en civil chargés de le démanteler. Les organisations de défense des droits de l’homme ont condamné à plusieurs reprises les violences policières contre les déplacés à Calais à l’époque.

Aller dans le camp « faisait froid dans le dos », raconte-t-il. « On avait l’impression d’être dans un pays étranger. »

Mais même lorsqu’il a repris la brasserie peu après que les migrants ont monté des tentes de l’autre côté de la route, rien « de grave » ne s’est produit, seulement de petites « incivilités ».

L’immigration ne va pas affecter son vote, explique-t-il, ajoutant qu’il évoque rarement la situation maintenant qu’elle ne l’affecte plus.

« On est résignés », confie-t-il. « Tant que Calais sera près de Douvres…, les Calaisiens pensent que la situation n’évoluera pas. »

Interrogé sur ses intentions de vote, il répond : « Je garde ça pour moi. »

Seuil de pauvreté 

Souvent, les gens n’admettent pas voter Marine Le Pen.

Mais pour certains, la honte a disparu récemment. Malgré un programme regorgeant de mesures d’extrême droite, la quinquagénaire a réussi d’une certaine façon à adoucir son image, aidée par la banalisation des idées d’extrême droite en France et son concurrent encore plus extrême, Éric Zemmour.

« Je pense que Le Pen a en réalité fait une bonne campagne, ce qui est dangereux bien sûr », estime Rim-Sarah Alouane, chercheuse en droit comparé à l’Université Toulouse 1 Capitole.

Si Zemmour a fait de la guerre culturelle le « sujet du jour » – notamment la théorie conspirationniste et suprémaciste blanche du « grand remplacement », reprise par la candidate de la droite traditionnelle Valérie Pécresse –, Le Pen a principalement axé sa campagne sur les questions sociales et économiques », explique-t-elle.

Les migrants n’apparaissent pas comme un sujet de contentieux à Calais malgré le discours anti-immigration de nombreux candidats à la présidentielle (MEE/Abdul Saboor)
Les migrants n’apparaissent pas comme un sujet de contentieux à Calais malgré le discours anti-immigration de nombreux candidats à la présidentielle (MEE/Abdul Saboor)

Par exemple, Marine Le Pen a ouvert le débat contre Emmanuel Macron mercredi en parlant du pouvoir d’achat, principale préoccupation des Français avant l’élection.

Bien plus que l’immigration, « c’est la pauvreté qui règne à Calais qui inquiète [les Calaisiens] », selon un sondage d’Amnesty International en 2021. Là-bas, une personne sur trois vit sous le seuil de pauvreté.

Interrogés par l’ONG internationale des droits humains à propos de la population de migrants, les habitants ont dit craindre surtout l’« impact négatif » sur l’image de Calais, en particulier dans une perspective économique et touristique.

Après 30 ans de mauvaise gestion de l’immigration par les gouvernements successifs, trois Calaisiens sur quatre trouvent toujours que le travail des associations locales est nécessaire.

Cela ne signifie pas pour autant que les quelque 2 000 migrants qui vivent à Calais dans des abris de fortune dans des friches, dans les bois ou sous les ponts se sentent particulièrement les bienvenus. 

Environnement hostile 

Des bénévoles locaux et internationaux s’efforcent de satisfaire leurs besoins, notamment en nourriture, aide juridique et électricité. Des Calaisiens abritent certains d’entre eux ou les laissent se doucher ou laver leurs vêtements chez eux. Mais plus généralement, l’environnement demeure hostile.

Plusieurs déplacés soudanais qui espèrent passer au Royaume-Uni ont ainsi confié à MEE avoir été victimes de racisme de la part de certains habitants.

En outre, la police intervient régulièrement sur les différents sites – 168 opérations rien qu’en mars selon une ONG –, ce qui signifie que les déplacés doivent déménager leurs tentes et effets personnels pour empêcher leur confiscation. 

Un arrêté préfectoral interdisant les distributions de denrées dans certains lieux de Calais rend par ailleurs difficile l’approvisionnement en eau et nourriture des migrants par les ONG, qui encourent des amendes en cas de contravention.

En décembre, un véhicule de l’armée a été filmé en train de faire des dérapages près d’un camp de fortune jusqu’à ce qu’il s’embourbe.

Aucun des migrants avec lesquels MEE s’est entretenu à Calais n’a déclaré suivre les élections ; le projet britannique d’envoyer les demandeurs d’asile au Rwanda les inquiète bien plus.

« Je me fiche des élections parce que je ne veux pas rester », indique un réfugié du Darfour à MEE. « On veut juste aller au Royaume-Uni. »

Une coordinatrice d’ONG rapporte à MEE qu’un Tchadien francophone lui a dit : « J’attends les résultats de l’élection pour voir si je reste. » Mais cet état d’esprit est rare.

« Cela ne me concerne pas », estime un Soudanais de 22 ans originaire des monts Nouba. « Si on m’interroge, je préfère Macron : il a une certaine pitié pour les migrants. » 

« Certains migrants du Soudan et d’Afghanistan disent que Marine Le Pen est mauvaise », ajoute-t-il.

« Pas notre Calais »

Sirotant une bière au comptoir d’un café du port à la décoration maritime, alors que le Jack Russell sourd et aveugle du bar clopine en quémandant du sucre, Didier Benson (64 ans) dit être « effrayé » par la perspective d’une présidence Marine Le Pen.

Calais accueille les migrants depuis des décennies, ajoute-t-il, un fait souvent répété par les locaux. Le problème, ce ne sont pas les gens, mais « tout ce qui tourne autour de l’immigration ».

« Beaucoup de sondages en France montrent que les gens se préoccupent toujours davantage des sujets de gauche que des sujets de droite »

- Aurélien Mondon, maître de conférences en science politique

« Les barbelés affectent davantage que les migrants », poursuit-il, en référence aux kilomètres de barrières et murs érigés sur les routes principales autour de la ville. « C’est moche, traumatisant – ce n’est pas notre Calais. »

Dans une friterie en face de l’hôtel de ville, monsieur Goudal, qui possède cinq baraques à frites à Calais, pense que la ville « n’a pas plus de problèmes que n’importe où ailleurs ».

« Lorsqu’on dit aux gens qu’on est de Calais, ils nous disent : “Oh mon Dieu, les immigrants illégaux”, ils réagissent de façon excessive », confie-t-il à MEE.

« On a l’impression que chaque jour est un carnage. »

Si l’élection présidentielle française est dominée par la droite, ses thèmes ne sont pas les principales préoccupations des Français, fait valoir Aurélien Mondon, maître de conférences en science politique à l’Université de Bath. 

« Beaucoup de sondages en France montrent que les gens se préoccupent toujours davantage des sujets de gauche que des sujets de droite », explique-t-il à MEE.

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Outre le pouvoir d’achat, la santé et les retraites sont les principales préoccupations des Français avant l’élection, ainsi que les autres problèmes sociaux, économiques et environnementaux. « Et pourtant, on parle des sujets d’extrême droite », ajoute Mondon.

Seuls 10 % des Français ont dit que l’immigration était l’un des deux plus grands problèmes auxquels leur pays était confronté lors de la dernière enquête Eurobaromètre, une part qui augmente souvent en fonction de l’actualité, indique Mondon.

Mais l’immigration arrive bien après – seulement 2 % – quand ils sont interrogés sur les deux plus grands problèmes auxquels ils sont personnellement confrontés.

« Quand il ne vous reste que quelques euros à la fin du mois sur votre compte, est-ce que vous vous souciez vraiment du wokisme ? Est-ce que vous vous souciez vraiment de l’islam ? Est-ce que vous vous souciez vraiment des personnes trans ? », interroge Mondon.

« Non, bien sûr que non. Ce qui vous importe, c’est votre retraite, l’éducation de vos enfants et savoir si vous allez pouvoir payer votre loyer. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.