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Vue du Liban, la présidentielle française est le symbole d’un « déclin intellectuel »

Si, dans un contexte national et international bouillonnant, l’attention semble moindre que lors des précédents exercices, les Libanais ont malgré tout suivi la campagne présidentielle. Et ils seront attentifs au second tour : le choix des Français aura des conséquences sur le pays du Cèdre
Alors que les partis de droite ont presque toujours eu les larges faveurs de l’électorat votant au Liban, Emmanuel Macron (ici à Beyrouth en septembre 2020) est sorti, sans surprise, en vainqueur de ces suffrages, loin devant Marine Le Pen (à peine plus de 11 % des voix) (AFP/Patrick Baz)
Alors que les partis de droite ont presque toujours eu les larges faveurs de l’électorat votant au Liban, Emmanuel Macron (ici à Beyrouth en septembre 2020) est sorti, sans surprise, vainqueur de ces suffrages, loin devant Marine Le Pen (à peine plus de 11 % des voix) (AFP/Patrick Baz)
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BEYROUTH, Liban

Au Liban, traditionnellement, les affaires politiques françaises créent débat. Le pays est d’ailleurs, sans conteste, celui qui se montre le plus attentif aux enjeux internes hexagonaux dans la région.

Les explications sont multiples, et avant tout historiques : cet intérêt réciproque, qui puise ses racines dans la première moitié du XIXe siècle, soit bien avant la chute de l’Empire ottoman, se voit aujourd’hui grandement facilité par une francophonie toujours vivace – près d’un Libanais sur deux parle le français.

En outre, de très nombreux Libanais ont acquis, au cours de l’histoire, la nationalité française : ainsi, rien que sur les quelque 19 000 personnes appelées aux urnes au Liban pour le premier tour de la présidentielle française, 80 % étaient des binationaux.

Un scrutin étouffé par les difficultés du quotidien

Si le contexte international, et notamment la guerre en Ukraine, ont eu des conséquences sur la campagne présidentielle en France, il est peu dire que la situation au pays du Cèdre n’a pas joué en faveur d’un intérêt démesuré pour cette élection.

« Pour s’informer, il faut déjà avoir les moyens de le faire, de pouvoir se payer internet ou tout simplement d’avoir de l’électricité. Et pour avoir envie de s’informer, il faut être bien dans sa tête. Ce n’est le cas de personne ici »

- Mouna, Beyrouthine de 38 ans

De fait, les questions de politique internationale sont loin de s’imposer comme une préoccupation majeure des Libanais, englués comme ils sont dans une crise multidimensionnelle dont personne n’envisage l’issue.

Alors que, selon l’ONU, les trois quarts des Libanais évoluent dans une situation de pauvreté et que la livre a perdu 90 % de sa valeur, le 3 avril dernier, le vice-Premier ministre et responsable des négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) Saadé Chami a fini par reconnaître la faillite de la Banque du Liban et de l’État.

« Pour s’informer, il faut déjà avoir les moyens de le faire, de pouvoir se payer internet ou tout simplement d’avoir de l’électricité. Et pour avoir envie de s’informer, il faut être bien dans sa tête. Ce n’est le cas de personne ici », explique à Middle East Eye Mouna, une Beyrouthine de 38 ans, très affectée par la crise.

« Évidemment, les élections en France m’intéressent, mais je vous avoue que j’ai davantage la tête à celles qui se profilent ici au Liban. Nous avons besoin de renouveau. » En effet, le 15 mai prochain, les Libanais seront eux aussi appelés aux urnes à l’occasion d’élections législatives très attendues.  

Le Liban concerné par les résultats français

Pour autant, malgré la descente aux enfers de leur pays, un nombre significatif de Libanais ont toujours une excellente connaissance des enjeux politiques internationaux, et en particulier de ceux qui agitent l’Hexagone.

Michel Touma, cofondateur et directeur de la rédaction du nouveau média libanais Ici Beyrouth, explique à MEE : « Les Libanais suivent les affaires en France, et particulièrement les présidentielles, pour une raison très simple : ils savent que le profil du chef de l’État a une incidence claire sur la situation de leur pays. »

« Les Libanais suivent les affaires en France, et particulièrement les présidentielles, pour une raison très simple : ils savent que le profil du chef de l’État a une incidence claire sur la situation de leur pays »

- Michel Touma, cofondateur de Ici Beyrouth

Une vision approuvée par Wadih el-Asmar, président du Centre libanais pour les droits de l’homme (CLDH) : « Bien que les législatives à venir ici monopolisent un peu l’attention générale, compte tenu de l’influence de la France, un changement de gouvernement aurait un impact important sur le Liban. C’est une des raisons qui font que cette présidentielle reste scrutée de près, même si le contexte ne s’y prête pas. »

Ce Franco-Libanais rappelle en outre que le pays du Cèdre occupe aussi une place de choix pour les candidats français : « Lors des précédentes élections en 2017, la grande majorité d’entre eux s’étaient rendus au Liban durant leur campagne, et c’est un témoin de l’intérêt de la France pour le pays. Néanmoins, cette année, à cause d’une cumulation de facteurs, cela n’a pas été le cas. »

Un « déclin intellectuel »

La campagne qui a animé la France ces derniers mois a laissé des traces au Liban. Notamment parce que les grands thèmes de société n’ont presque jamais été abordés, laissant place à une surenchère identitaire caractérisée par la multiplication des discours haineux.

« C’était islam, immigration et sécurité en boucle. Les vrais problèmes, ceux dont les jeunes voulaient s’emparer, n’ont pas trouvé leur place dans le débat. Comme si en France, on cherchait davantage à se pencher sur les sujets polémiques que sur ceux réellement importants et déterminants », explique à Middle East Eye Florient Zwein, photojournaliste franco-libanais installé à Beyrouth.

« Au lieu d’emmener l’extrême droite sur des terrains cruciaux, tels que l’égalité sociale, le changement climatique ou l’écologie, les partis politiques [français] vont sur son terrain à elle »

- Wadih al-Asmar, Centre libanais pour les droits de l’homme

Wadih al-Asmar abonde : « En temps de crise, c’est très inquiétant et même dangereux. Au lieu d’emmener l’extrême droite sur des terrains cruciaux, tels que l’égalité sociale, le changement climatique ou l’écologie, les partis politiques vont sur son terrain à elle. L’ensemble des forces politiques, à commencer par En Marche [parti du président Macron], devrait réfléchir à une manière de ramener les débats sur des projets de société réels plutôt que sur les peurs. »

Michel Touma évoque un « déclin intellectuel », rappelant néanmoins que ce phénomène ne concerne pas que la France : « Il y a une baisse généralisée, à l’échelle mondiale, du niveau des débats politiques. Cela a été spectaculaire aux États-Unis notamment, c’est global et presque universel, cela se manifeste sur le plan intellectuel, culturel, artistique. »

Avant d’ajouter : « Au Liban également, il y a une chute vertigineuse qui se manifeste sur tous les plans. »

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Conséquence, le pays du Cèdre n’a pas été épargné par la vague Éric Zemmour, comme l’explique à MEE Anthony Samrani, rédacteur en chef adjoint du quotidien francophone L’Orient-Le Jour : « Cela s’explique d’une part par le fait que Zemmour a fait beaucoup de références au Liban, bien que cela fût en mal, mais également parce qu’il y a un public de droite ici, généralement chrétien, qui est assez proche de ce genre de thèses. Elles ressemblent d’ailleurs à celles qui essaimaient pendant la guerre civile chez certaines milices chrétiennes. »

Le journaliste, dans un édito publié au lendemain des résultats et titré « La France en miettes », évoquait un débat public en France « empoisonné par le venin du complotisme » et « une forte montée des populismes, en particulier d’extrême droite, qui font leur lit sur le sentiment de déclin, réel ou supposé, et sur les évolutions démographiques, là aussi réelles ou fantasmées, qui traversent et modifient ces sociétés ».

Au Liban, un « vote bilan » pour la politique Macron

Alors que les partis de droite ont presque toujours eu les larges faveurs de l’électorat votant au Liban – Jacques Chirac obtenait en son temps des scores de près de 80 % et François Fillon caracolait en 2017 à 61 % des voix au premier tour –, Emmanuel Macron est sorti, sans surprise, vainqueur de ces suffrages, loin devant Marine Le Pen (à peine plus de 11 % des voix).

Cependant, le taux d’abstention exceptionnellement élevé (62,32 %) est particulièrement révélateur du sentiment mitigé de beaucoup de Franco-Libanais à l’égard du président sortant.

Hyperactif sur la scène libanaise au lendemain de l’explosion du port de Beyrouth, ses initiatives pour venir en aide au pays, accueillies initialement de manière très positive par la population, n’ont pas abouti.

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Un échec sur lequel se sont divisés les Libanais. « On constate deux dynamiques distinctes : une première, avec ceux qui mettent en avant le temps et l’énergie qu’il a dépensés pour sortir le Liban de l’impasse, mais également une deuxième, portée par de nombreux Libanais qui considèrent qu’il a contribué à relégitimer le pouvoir en place », décrypte Anthony Samrani, en référence aux manifestations antigouvernementales qui ont vu le jour en octobre 2019.

La question sensible de la prise en compte du Hezbollah dans l’équation politique a également été source de discorde.

Si les très nombreux partisans du « Parti de Dieu » ont été sensibles à la volonté de dialogue d’Emmanuel Macron avec leurs responsables, le secrétaire général du Hezbollah a également fustigé le « ton condescendant » du président français lorsqu’il a accusé l’ensemble de la classe politique libanaise de « trahison collective ». Un hashtag « Macron respecte tes limites » était même apparu sur Twitter dans les rangs des sympathisants.

À contrario, une partie significative des Libanais juge le parti comme directement responsable de l’échec français.

« Ce n’est pas par manque de détermination ou d’intérêt que Macron a échoué, mais bien parce que le Hezbollah lui a savonné la planche. Pour ces derniers, quoi qu’ils en disent, traiter avec la France était contre-nature, tout simplement parce que le parti s’oppose à toute initiative étrangère ou même libanaise qui pourrait stabiliser le pays », tranche Michel Touma.

Un second tour déterminant

Emmanuel Macron, arrivé avec un costume de sauveur certainement trop grand pour lui au lendemain de l’explosion du 4 août 2020, a ainsi montré les limites de la puissance française au Liban, tout autant que les siennes.

Conséquence, beaucoup de Libanais « ne semblent plus attendre grand-chose de lui, d’autant qu’il n’a pas pris en compte les requêtes de la société civile », explique Florient Zwein.

« Il y a une grosse inquiétude, celle d’un possible renversement de situation au profit d’un camp qui ne serait plus favorable au Liban, mais proche de la Russie ou de la Chine »

- Wadih al-Asmar

Néanmoins, le second tour des élections présidentielles va être observé de très près au Liban.

Et pour cause : « Il y a une grosse inquiétude, celle d’un possible renversement de situation au profit d’un camp qui ne serait plus favorable au Liban, mais proche de la Russie ou de la Chine », indique Wadih al-Asmar.

De fait, une victoire de Marine Le Pen au second tour pourrait bien rebattre les cartes : cette dernière, qui n’a jamais caché son soutien au régime de Damas et à la Russie – comme une large partie de l’extrême droite française – pourrait bien contribuer à faire changer la France de camp s’il elle venait à être élue.

« Il y a une convergence d’intérêts entre tous ces acteurs. Dans la crise actuelle, le Liban a besoin du soutien de ses pays amis, la France en premier lieu. Le Hezbollah, lui, espère certainement une victoire de Marine Le Pen, compte tenu du positionnement de cette dernière dans les conflits régionaux », affirme à MEE Michel Touma.

Si le Hezbollah a participé aux combats en Syrie voisine aux côtés des forces de Bachar al-Assad soutenues par Moscou, ce point de convergence, aussi mouvant soit-il, peut-il rapprocher Marine Le Pen du « Parti de Dieu » ?

« Tant du côté du Hezbollah que de Marine Le Pen, on est capable de contorsions idéologiques assez impressionnantes, donc effectivement, ils peuvent faire ce calcul politique, par rapport à Damas ou à Moscou. Néanmoins, il y a quand même un dialogue qui ne s’est pas rompu dernièrement entre le parti et le pouvoir français, une situation dans laquelle le Hezbollah n’est finalement pas mal à l’aise », tempère Anthony Samrani.

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Du côté du journal Al-Akhbar, réputé proche du parti chiite, on analysait avec sobriété mais de manière réaliste, au lendemain du premier tour, qu’une « éventuelle victoire de Le Pen, qui a de la sympathie pour la Russie, pourrait déstabiliser l’alliance occidentale dans sa guerre contre Moscou, inverser le rôle de Paris en tant que grande puissance européenne et peut-être donner aux dirigeants d’autres pays occidentaux un espace pour se chamailler face aux États-Unis et l’OTAN ».

Toute connivence de Marine Le Pen avec le parti chiite risquerait dans tous les cas d’être très mal perçue par son électorat : ce n’est d’ailleurs pas un hasard si elle a refusé de rencontrer leurs représentants en 2017, et expliqué dans les colonnes de L’Orient-Le Jour ne pas avoir « de relation particulière » avec ces derniers, tout en préférant mettre en avant sa relation avec le président libanais, Michel Aoun, lui-même allié du Hezbollah.

Quels que soient les hypothèses et les calculs des différents acteurs, l’intérêt des Libanais envers les élections françaises semble également se manifester parfois malgré eux, conscients que ce qui se joue à Paris – au même titre qu’à Riyad, Téhéran, Moscou ou Washington – aura inévitablement des répercussions au Liban, un pays devenu une sorte d’œil du cyclone international.