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Zemmour et l’imposture de la « libanisation » de la France

Le candidat d’extrême droite répète dans toutes ses interventions médiatiques que la France est menacée de « libanisation », adoptant ainsi une lecture sélective de l’histoire et accumulant les affirmations erronées sur le pays du Cèdre
Conférence de presse du candidat d’extrême-droite Éric Zemmour à Paris, le 23 mars 2022 (AFP/Bertrand Guay)
Conférence de presse du candidat d’extrême-droite Éric Zemmour à Paris, le 23 mars 2022 (AFP/Bertrand Guay)

C’est devenu un leitmotiv de la campagne électorale d’Éric Zemmour : la France est en voie de « libanisation ». Jeudi 17 mars, dans l’émission politique « Élysée 2022 » sur France 2, le candidat d’extrême droite n’a pas dérogé à la règle. « Je ne veux pas transmettre à la jeunesse française un Liban en grand, parce que c’est son avenir si je ne suis pas élu président », a-t-il affirmé.

Il avait déjà évoqué cette thèse dans les médias, notamment en 2014, mais il l’a surtout développée avec la campagne électorale. Selon l’intellectuel conservateur Alain Finkielkraut, le polémiste aurait privilégié le lexique de la « libanisation » à celui de l’« islamisation de la France », un autre de ses mantras.

Or, la comparaison avec le Liban n’a aucun sens, selon le politologue franco-libanais Ziad Majed. « Les deux pays ont des modèles politiques, des constructions nationales et identitaires totalement différents, les situations sont incomparables », explique-t-il à Middle East Eye.

La théorie de l’arrivée massive de musulmans au Liban

La « libanisation » zemmourienne s’appuie d’abord sur la démographie, comme en France avec la théorie du « grand remplacement ». Sur la chaîne i24News, il a ainsi soutenu que « l’arrivée massive d’une population musulmane au Liban a[vait] déséquilibré la démographie, alors que le pays était majoritairement chrétien ».

Mais de quelle « arrivée massive » parle-t-il au juste ? Évoque-t-il la vague de réfugiés palestiniens en 1948, majoritairement sunnites, expulsés par les violences qui ont accompagné la création d’Israël ? Ou l’installation de près d’un million de réfugiés syriens au Liban depuis la guerre dans ce pays voisin ?

« Les deux pays ont des modèles politiques, des constructions nationales et identitaires totalement différents, les situations sont incomparables »

- Ziad Majed politologue

Dans les deux cas, le raisonnement ne tient pas. « Les Palestiniens, près de 74 ans après leur arrivée, sont toujours considérés par les Nations unies comme des réfugiés, et les seuls qui ont obtenu la nationalité sont des chrétiens. Les Syriens n’ont jamais été nationalisés, et ne le seront jamais », tranche Ziad Majed.

Le polémiste d’extrême droite fait aussi référence à la diminution de la population chrétienne par rapport aux musulmans, une idée partagée par une frange des chrétiens du pays. « Dans les milieux de la droite chrétienne radicale libanaise d’inspiration maurassienne, il y a une hantise de la démographie musulmane, celle dont parle Zemmour », explique le politologue Karim Bitar.

Mais qu’en est-il vraiment ? Aucun recensement incluant l’appartenance religieuse n’a été organisé depuis 1932 et les données civiles restent confidentielles. Pourtant, il est indiscutable que la proportion de chrétiens a diminué depuis le milieu du XXe siècle, surtout en comparaison avec la croissance exceptionnelle qu’avait connue cette communauté au XIXe siècle, avec une réduction importante de la mortalité, notamment au contact des puissances européennes. Les chrétiens libanais ont de fait achevé leur transition démographique avec un demi-siècle d’avance sur les musulmans.

Des chrétiens libanais assistent à la messe du dimanche de Pâques en l’église Notre-Dame de la Protection, dans l’est de la capitale Beyrouth, le 4 avril 2021 (AFP/Anwar Amro)
Des chrétiens libanais assistent à la messe du dimanche de Pâques en l’église Notre-Dame de la Protection, dans l’est de la capitale Beyrouth, le 4 avril 2021 (AFP/Anwar Amro)

Le recensement de 1932, effectué un peu plus de dix ans après la création du « Grand Liban » par le général français Henri Gouraud, donnait aux chrétiens une courte majorité démographique (50 % de chrétiens contre 48,7 % de musulmans ; 58,5 % en comptant les émigrés). En 2005, ils étaient environ 34 % selon le démographe Youssef Courbage, ancien directeur de recherche à l’INED, dans l’essai coécrit avec Emmanuel Todd, Le Rendez-vous des civilisations.

Interviewé par Middle East Eye, Youssef Courbage alerte face aux idées reçues. « L’évolution démographique des communautés confessionnelles est relativement stable depuis les années 1990 », affirme-t-il.

« La croissance forte des musulmans s’expliquait jusque dans les années 1970 essentiellement par la forte fécondité de la communauté chiite, longtemps défavorisée, qui a entamé sa transition démographique plus tard. Si les femmes chiites faisaient en moyenne 7 enfants avant la guerre civile [1975-1990], leur fécondité est tombée à 2,2 enfants par femme, contre 1,7 pour les [chrétiens] maronites ».

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Un autre facteur joue également dans la démographie libanaise, celui de l’émigration, continue depuis la guerre civile, et qui a explosé ces deux dernières années en raison de l’effondrement économique du pays. Et contrairement aux lieux communs, elle n’est pas majoritairement chrétienne.

« À l’inverse des premières vagues migratoires de la seconde moitié du XIXe siècle, où les chrétiens prédominaient, l’émigration depuis 1975 touche de la même manière chrétiens et musulmans », détaille Youssef Courbage.

Bien que minoritaires numériquement, les chrétiens disposent de la moitié des sièges parlementaires et le président de la République est maronite, même si ses prérogatives ont été diminuées au profit du Premier ministre, de confession sunnite, à la suite des accords de Taëf.

En outre, depuis 2018, les Libanais de la diaspora peuvent voter, une revendication de longue date des maronites.

Une guerre civile vue sous le seul prisme confessionnel

Le candidat d’extrême droite poursuit sa démonstration en liant le changement démographique à la guerre civile et à la crise économique libanaises. Sur CNews, il a ainsi déclaré que « quand l’équilibre démographique a été rompu, ça a fini par une guerre civile, parce qu’il y a eu un affrontement militaire pour la prise de pouvoir de ce pays. Aujourd’hui, on voit bien comment finit un pays multiculturel, c’est-à-dire dans la décadence, dans la ruine […] ».

Éric Zemmour réduit ainsi le déclenchement de la guerre civile à sa seule dimension religieuse.

Si le conflit est régulièrement présenté comme la conséquence d’un échec du confessionnalisme politique, qui distribue les pouvoirs politiques et administratifs proportionnellement au poids démographique des différents groupes confessionnels (ce qui s’explique par le fait que les musulmans étaient, à la veille de la guerre civile, majoritaires avec 55 % et revendiquaient une meilleure représentation politique), Éric Zemmour oublie de mentionner une cause essentielle du conflit : la question palestinienne.

« Si l’on regarde la société libanaise par le bas, il y a une relative bonne harmonie entre chrétiens et musulmans, c’est la logique identitaire communautariste de l’establishment politique qui attise les tensions, comme le fait justement Zemmour en France »

- Karim Bitar, politologue

« La guerre résulte en premier lieu de la présence de fedayin [combattants] palestiniens au Liban à la fin des années 1960 et n’a pas été déclenchée pour obtenir un rééquilibrage constitutionnel des pouvoirs politiques, même si la question était récurrente », assure à MEE Henri Laurens, historien du monde arabe contemporain au Collège de France.

La présence palestinienne s’accroît en effet dans le contexte des guerres israélo-arabes, en particulier avec les accords du Caire de 1969, qui donnent une grande liberté d’action à l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) au Liban. Les leaders chrétiens y voient une violation de la souveraineté du Liban. Les tensions culminent jusqu’au 13 avril 1975, date officielle du déclenchement du conflit.

Lors de la guerre, des affrontements n’opposent pas d’ailleurs seulement chrétiens et musulmans, et les alliances ne cessent de changer. De violents affrontements interconfessionnels ont lieu, notamment lors de la « guerre des camps » (1985-1988) interchiite opposant les mouvements Amal et Hezbollah ou du conflit interchrétien entre l’armée libanaise conduite par le général Michel Aoun et les Forces libanaises (1990).

Et jusqu’à aujourd’hui, les chrétiens libanais restent divisés entre les partisans du président Aoun, alliés au puissant Hezbollah chiite, et ceux du chef des Forces libanaises Samir Geagea, allié aux sunnites et aux druzes.

Zemmour englobe aussi tous les « musulmans » dans le même panier, ignorant les importantes divisions politiques entre sunnites et chiites, qui rendent impossible toute comparaison avec l’Hexagone. Il semble également ignorer les druzes, communauté cruciale dans la création du Liban contemporain, paraissant faire des chrétiens les seuls fondateurs du pays « derrière un paravent confessionnel », selon ses dires.

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Sa théorie d’une fragmentation des « communautés qui étaient côte à côte et sont face à face », comme il l’a déclaré sur BFM face au candidat de La France insoumise Jean-Luc Mélenchon, reste donc très simpliste.

« Éric Zemmour considère les communautés comme des blocs homogènes, en particulier les musulmans. Pour lui, la variable communautaire explique tout. Il s’inscrit dans la tradition du thélogocentrisme, en occultant d’autres facteurs décisifs, comme le contexte socioéconomique et surtout la géopolitique, qui joue un rôle prépondérant au Liban », souligne Karim Bitar.

Et les tensions confessionnelles, qui peuvent par moments ressurgir dans le pays, sont souvent le fait de l’élite politique libanaise, issue de la guerre civile, qui fomente la peur des autres confessions.

« Si l’on regarde la société libanaise par le bas, il y a une relative bonne harmonie entre chrétiens et musulmans, c’est la logique identitaire communautariste de l’establishment politique qui attise les tensions, comme le fait justement Zemmour en France », poursuit le politologue.

La révolution multiconfessionnelle de 2019

Avec « la misère, la corruption et la destruction de l’État » actuelles dans le pays du Cèdre, comme le décrit Zemmour, le candidat d’extrême droite a trouvé une occasion inespérée de démontrer que les divisions confessionnelles peuvent plonger un pays dans l’abîme.

Mais en réalité, au Liban, c’est une coalition de partis confessionnels de tous horizons qui, au-delà de rivalités de façade, coopère depuis vingt ans au pouvoir pour empêcher l’émergence d’un État fort et se partager le gâteau, conduisant à la faillite du pays, avec la complicité du secteur bancaire.

Manifestation contre la vie chère et la corruption à Tripoli, au nord de Beyrouth, le 23 octobre 2019 (AFP/Ibrahim Chalhoub)
Manifestation contre la vie chère et la corruption à Tripoli, au nord de Beyrouth, le 23 octobre 2019 (AFP/Ibrahim Chalhoub)

Le mouvement de protestation qui a secoué le pays en octobre 2019 a justement montré que toutes les confessions et les classes sociales se sont soulevées d’un même élan contre la corruption et la kleptocratie, mais aussi contre le confessionnalisme politique. Le mouvement s’est ensuite fracturé, en raison, entre autres, d’un manque de direction claire, de la résilience du système et des interférences des partis politiques, aussi bien du Hezbollah que de partis chrétiens comme les Forces libanaises.

« Le mouvement de 2019 a montré une symbiose de toutes les communautés, en particulier des jeunes, pour rechercher un nouveau contrat social qui ne soit plus fondé sur le communautarisme, mais sur la citoyenneté », analyse Karim Bitar.

En tout état cause, on ne peut pas comparer le système français au confessionnalisme politique libanais, et à un pays où des questions aussi essentielles que le mariage ou l’héritage sont régies par l’appartenance à une communauté religieuse particulière.

« Le modèle libanais est aux antipodes du modèle républicain et de l’identité française, qui vont bien au-delà des communautés », argumente Ziad Majed.

La romantisation de la relation entre les chrétiens maronites et la France

S’il encourage la peur des musulmans, Zemmour, à l’inverse, romantise les chrétiens libanais et leur relation avec la France. Dans un entretien vidéo au Figaro, il inscrit ainsi le voyage d’Emmanuel Macron au Liban en 2020 dans « la grande tradition française, qui remonte à Saint Louis en passant par Napoléon III jusqu’à la IIIe République ».

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La relation privilégiée entre la France s’est en fait vraiment développée au XIXe siècle, quand les puissances européennes se sont appuyées sur les minorités pour gagner de l’influence dans l’Empire ottoman et que s’est développé le commerce de la soie.

Pour appuyer ses propos, Zemmour – comme l’avait déjà fait Marine Le Pen – évoque en fait une charte aux maronites édictée par Saint Louis le 24 mai 1250 leur accordant une « protection spéciale ». Il fonde un récit maronite épique, parallèle à l’histoire romantique de la France.

« Éric Zemmour fait de la rencontre des maronites et Saint Louis l’épisode central des liens uniques franco-libanais. Les Francs s’appuient certes sur des maronites lors des croisades, qui combattent comme archers, mais cette charte n’a aucune valeur historique », affirme à Middle East Eye l’instructeur d’histoire libanais Charles Hayek, auteur de la chaîne YouTube « Heritage and Roots ».

Ce que confirme Henri Laurens. « L’alliance entre le clergé oriental et les ordres missionnaires au Liban a conduit à la création d’un groupe de pression favorable aux maronites puissant dans la droite française dès les années 1840 », explique l’historien à MEE.

« C’est dans ce contexte que le maronite Nicolas Mourad, évêque de Laodicée [en Turquie actuelle], publie en 1844 une première version de la ʺLettre de Saint Louis aux maronitesʺ », détaille-t-il.

On peut enfin évoquer la référence de Zemmour à l’expédition française menée par Napoléon III au Liban en 1860-1861. Dans un contexte de fortes tensions communautaires, le Liban et la Syrie ottomane s’embrasent entre mai et juillet 1860, où des massacres de chrétiens par des musulmans, notamment druzes, font des milliers de morts.

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« Au départ, au Liban, il s’agit d’une insurrection de paysans chrétiens contre les grands propriétaires, anciens fermiers fiscaux. Elle prend ensuite un caractère confessionnel, qui entraîne l’intervention de la France », précise Henri Laurens.

Éric Zemmour explique « que Napoléon vient aider des chrétiens persécutés par des musulmans ». La réalité est en réalité bien plus complexe. « Les massacres avaient déjà été arrêtés par les autorités ottomanes quand l’expédition française est arrivée, il s’agissait davantage d’une expédition humanitaire », souligne Charles Hayek.

À l’époque, il s’agit également de remettre en état l’infrastructure de l’industrie de la soie, capitale pour la France, et de renforcer son pouvoir dans la région. « Les Ottomans ont été tellement touchés par ces massacres qu’ils ont fait appel aux puissances européennes. Cela a abouti à une conférence internationale et à un nouveau statut pour le Liban, la Mutasarrifiya, doté d’une garantie internationale. C’est à partir de ce moment qu’a été consacrée l’influence française au Liban », conclut Charles Hayek.