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Les milices juives armées, l’arme d’Israël pour déraciner les Palestiniens de Lod

Soutenus par les autorités israéliennes, certains habitants ont formé une milice pour protéger la présence juive dans la ville vis-à-vis des Palestiniens, qu’ils considèrent comme une menace existentielle
Un citoyen palestinien d’Israël manifeste contre l’arrestation de membres de sa communauté à Lod et dans d’autres villes, le 22 août 2021 (AFP)
Un citoyen palestinien d’Israël manifeste contre l’arrestation de membres de sa communauté à Lod et dans d’autres villes, le 22 août 2021 (AFP)
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LOD, Israël

La vie des Palestiniens à Lod, ville du centre d’Israël, est tendue depuis le soulèvement palestinien de l’année dernière.

En mai 2021, les autorités israéliennes ont tenté d’expulser de force des familles de leurs maisons de Jérusalem-Est, s’en sont pris aux fidèles palestiniens à la mosquée al-Aqsa et ont tué des centaines de personnes dans une offensive sur la bande de Gaza.

La violence s’était propagée aux villes dites mixtes, en particulier Lod, où des Palestiniens ont été lynchés dans les rues. Depuis, l’atmosphère reste fébrile.

Une bataille fait rage entre les habitants palestiniens de la ville, qu’ils appellent « Lydd », et ses habitants juifs, soutenus par les autorités israéliennes. Son objet ? Le droit des citoyens palestiniens d’Israël à vivre dans leur pays natal.

Chaque échelon de la société israélienne est impliqué, de ses institutions aux organisations de la société civile et aux organisations de colons juifs, qui ont récemment créé leur propre milice.

Les Gardiens de Lod

Les colons n’ont pas été découragés par le soulèvement de mai dernier, surnommé par de nombreux Palestiniens le soulèvement Karamah (« dignité »). 

Au contraire, ils ont fait des incursions dans la vieille ville et ont formé une milice armée baptisée « les Gardiens de Lod » sous prétexte de protéger la présence juive dans la ville contre les Palestiniens, qu’ils considèrent comme une menace existentielle. 

Mais en réalité, ils ont fourni une couverture pour l’expansion d’habitations dédiées aux juifs dans les quartiers à majorité palestinienne.

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La récente formation de la milice coïncide avec le début du compte à rebours du Ramadan, qui commence ce week-end, et le prochain anniversaire du soulèvement de mai, qui se combine pour créer un climat de tension sécuritaire croissante dans les villes palestiniennes. 

Avec une population de 85 000 habitants, dont 40 % de Palestiniens, Lod subit un processus de judaïsation. C’est dans la vieille ville que ce dernier est le plus manifeste.

De nouveaux arrivants pourraient même ne pas se rendre compte que Lod est en fait une ville palestinienne, compte tenu du nombre de drapeaux israéliens, de gratte-ciel imposants et d’établissements juifs. 

Mais les Palestiniens restent inébranlables face à une guerre démographique menée au moyen d’expulsions, d’effacement des sites palestiniens, musulmans comme chrétiens, et de remplacement de l’héritage cananéen palestinien par des symboles juifs. 

Une mosquée et une église

Parce qu’il considère que le conflit à Lod n’est pas résolu, l’establishment israélien dans la ville, représenté par la municipalité de Lod et le Garin Torani (littéralement « noyau de la Torah », groupe religieux sioniste), ainsi que le soi-disant Forum civil pour la sécurité de Lod, a formé à la hâte des « équipes de sécurité civile » avec le soutien de la police israélienne.

Le projet des Gardiens de Lod a été présenté comme un moyen de préserver l’ordre public et la sécurité de tous les habitants de la ville, malgré sa similitude avec les milices de colons d’extrême droite qui font rage à travers la Cisjordanie occupée.

Avishai Kaiserman, l’un des fondateurs du projet, a démenti que le groupe présentait des similitudes avec les milices lors de sa récente conférence fondatrice.

Les Gardiens de Lod rappellent également les groupes terroristes sionistes qui sévissaient pendant la Nakba (« catastrophe ») lors de la création d’Israël en 1948, indique Khaled Zabarqa, avocat du Comité populaire de Lydd, à Middle East Eye.

Pour encourager l’immigration juive dans la région, les autorités israéliennes ont intensifié la construction d’établissements juifs, notamment une synagogue, une école talmudique et un collège militaire.

Pendant ce temps, les membres de Garin Torani continuent de patrouiller de manière provocante dans les rues.

Les cloches de l’église Saint-Georges et le minaret de la mosquée Omari témoignent du patrimoine palestinien indigène de la ville (MEE/Mohammed Wated)
Les cloches de l’église Saint-Georges et le minaret de la mosquée Omari témoignent du patrimoine palestinien indigène de la ville (MEE/Mohammed Wated)

L’expansion de la colonisation juive depuis 1948 a presque complètement effacé les traces du caractère palestinien de Lod. 

Mais lors d’une promenade dans la vieille ville, MEE a remarqué que malgré les efforts de judaïsation, de nombreuses propriétés palestiniennes et sites historiques et archéologiques arabes étaient toujours debout.

Les cloches de l’église Saint-Georges et le minaret de la mosquée Omari témoignent encore du patrimoine indigène de la ville. 

De l’autre côté du marché de la vieille ville se trouvent l’ancien pressoir à olives et la mosquée Dahmash.

Plus loin, il y a l’ancien bâtiment de la municipalité, fermé depuis la Nakba lorsque les milices sionistes ont déplacé de force environ 750 000 Palestiniens de leurs villes et villages.

Milices juives armées

Khaled Zabarqa rapporte que 80 % de la population de la vieille ville de Lod est toujours palestinienne, mais que les autorités israéliennes visent à attirer plus de juifs et à contrôler les espaces publics par le biais de célébrations juives, de la diffusion de drapeaux israéliens dans la ville et de patrouilles de rue de milices.

« Garin Torani, créé en 2008 après le retrait israélien de la bande de Gaza, a amené des dizaines de familles de colons dans la région dans le but de gagner la bataille démographique », indique Zabarqa.

Dans le même temps, le nombre de Palestiniens à Lod n’a cessé d’augmenter au cours des deux dernières décennies, atteignant 35 000 personnes.

« [Les milices] sont une extension des groupes paramilitaires sionistes qui ont massacré un nombre incalculable de Palestiniens pendant la Nakba »

- Fida Shehadeh, membre de la municipalité

Les autorités ont été décontenancées par cette augmentation de la population palestinienne et ont élargi Garin Torani, en construisant deux nouveaux quartiers réservés aux juifs, Ramat Elyashiv et Habrashim, et en établissant des foyers juifs au milieu des quartiers à majorité palestinienne. 

« Les résidents arabes de Lydd ont réussi à persévérer au cours des deux dernières décennies et à rejeter les plans d’expulsion forcée, et en effet, leur nombre a augmenté », atteste Zabarqa.

Il ajoute que la crainte existentielle de la droite religieuse juive face à l’augmentation naturelle de la population palestinienne dans la ville est la raison pour laquelle des milices juives armées ont été créées.

« Même le maire a essayé d’imposer un moratoire sur l’appel à la prière, qu’il considère comme un symbole de la présence arabe palestinienne et islamique, en plus des symboles arabes chrétiens qui défient tout autant l’État juif », poursuit-il.

Le maire de la ville, Yair Revivo, mène la charge dans la lutte contre la présence palestinienne à Lod à travers le groupe Garin Torani et sa politique d’encerclement des Palestiniens dans tous les espaces publics, dans le but de les forcer à partir sous la contrainte.

C’est parce que la sphère publique est considérée comme l’un des piliers les plus importants de « la judéité de l’État », selon Zabarqa.

« Mentalité coloniale »

L’une des membres palestiniens de la municipalité de Lod, Fida Shehadeh, a tenté de dénoncer les actions des milices juives en poursuivant une stratégie peu orthodoxe : tenter de participer à la conférence inaugurale des Gardiens de Lod. 

Cela a embarrassé la municipalité et la police israélienne, qui ont essayé de se dissocier du soutien ostensible de Shehadeh au projet. La police a interrogé Shehadeh sur les raisons pour lesquelles elle voulait assister à l’inauguration d’une milice juive armée.

La municipalité et la police ont affirmé ne pas avoir participé à la conférence, bien que le logo de la police ait été utilisé dans l’invitation à l’événement.

Shehadeh tient le gouvernement israélien responsable de ces milices, qui sont enregistrées sous le nom d’une organisation à but non lucratif, reçoivent un soutien financier et se voient accorder l’autorisation de mener des activités sans aucune conséquence. 

L’ancien quartier général de la municipalité de Lod a été transformé en salle d’opérations par les milices de colons lors du soulèvement de mai (MEE/Mohammed Wated)
L’ancien quartier général de la municipalité de Lod a été transformé en salle d’opérations par les milices de colons lors du soulèvement de mai (MEE/Mohammed Wated)

Elle craint que ces groupes armés ne commencent à prendre pour cible les citoyens palestiniens et, ne redoutant pas vraiment de représailles ou de poursuites judiciaires, qu’ils n’hésitent pas à leur tirer dessus.

Ce fut le cas du Musa Hassouneh, qui a été assassiné par quatre juifs Israéliens en mai dernier sur la route menant à la vieille ville de Lod.

Shehadeh représente une liste unifiée de six membres palestiniens sur dix-neuf au conseil municipal de Lod. 

Les milices armées se vantent actuellement d’avoir pour membres des dizaines d’habitants juifs, de soldats israéliens à la retraite et de responsables de la sécurité également à la retraite, qui participent tous à la campagne d’incitation à la haine du maire contre les Palestiniens de la ville, selon Fida Shehadeh.

Cette dernière explique à MEE que le recrutement de centaines de volontaires dans des milices en période d’urgence, de protestation et de troubles trahit la « mentalité coloniale du sionisme religieux », qui considère comme impératif l’établissement d’un État exclusivement juif dans toute la Palestine historique.

L’élue met en garde contre les conséquences potentielles de la création des Gardiens de Lod, qui pourraient servir de précédent pour la fondation d’autres milices armées dans les villes côtières au nom de la sauvegarde de la « sécurité personnelle » des juifs résidant à proximité de lieux palestiniens.

« Un État dans l’État »

Fida Shehadeh fait valoir que le prétexte de la « sécurité personnelle » et l’alarmisme que cela implique est une façon de dire aux Israéliens juifs : « Vous ne devez compter que sur vous-mêmes pour votre sécurité, et vous ne pouvez pas compter sur les institutions de l’État et de la police. » 

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L’élue craint que ces milices ne prolifèrent et que les autorités et la police israéliennes perdent le contrôle de la montée de la droite fasciste. 

L’extrême droite, ajoute-t-elle, est devenue une sorte d’« État dans l’État », en particulier après la création d’une autre milice armée, Sayeret Barel, dans le Néguev, connue des Palestiniens sous le nom de Naqab.

Avec le soutien tacite de la police israélienne et de la municipalité de Beersheba, Sayeret Barel a été formée à l’initiative de l’organisation fasciste Otzma Yehudit sous le slogan « sauver le Néguev du problème de sécurité ».

Que ces milices se soient concrétisées n’est pas une coïncidence, soutient Shehadeh. 

« Elles sont une extension des groupes paramilitaires sionistes qui ont massacré un nombre incalculable de Palestiniens pendant la Nakba et ont procédé à un nettoyage ethnique, érigeant un État juif sur les ruines des Palestiniens qui vivent encore l’héritage de la Nakba à ce jour. »

Lutte existentielle

L’utilisation de milices armées juives en cas d’urgence signifie une présence militaire constante dans les rues des quartiers palestiniens de la ville.

Zabarqa rappelle les événements de mai 2021, lorsque les autorités israéliennes ont utilisé les milices juives en Cisjordanie occupée, région qu’elles considéraient comme « un incubateur pour l’intolérance et le terrorisme », afin de cibler les citoyens palestiniens dans les villes côtières israéliennes, notamment Lod, Jaffa, Ramla, Haïfa et Akka (Acre).

Khaled Zabarqa estime que l’emploi de milices démontre l’échec de la droite religieuse et des colons à imposer leur contrôle sur Lod.

« Nous considérons les milices armées comme sans foi ni loi. Israël doit contenir ces milices, qui seront responsables de toute émergence future de troubles »

- Khaled Zabarqa, avocat

Selon lui, les colons cherchent maintenant à gagner en légitimité en obtenant le soutien officiel de l’État, un moyen d’obtenir l’immunité contre des poursuites dans le cas où un citoyen palestinien serait tué ou des biens palestiniens endommagés.

Les milices juives ont pris le contrôle de l’ancien quartier général de la municipalité de Lod et l’ont transformé en salle d’opérations pour planifier leurs activités et leurs attaques armées pendant le soulèvement de l’année dernière, selon Zabarqa.

Depuis, elles ont adopté la politique consistant à intensifier la pression sur les résidents palestiniens, à ne leur montrer aucune tolérance et à dissuader tout acte de rébellion par le harcèlement violent. 

À travers ces milices, « les autorités israéliennes visent à judaïser l’espace public, à [mener] la bataille pour l’identité et assurer une victoire pour la suprématie de l’identité juive sur l’identité palestinienne », prévient-il.

« Mais nous ne permettrons à aucune de ces milices de nous prendre pour cible nous ou notre identité. Notre résolution est notre principal moyen de protéger notre existence », affirme-t-il.

« Nous sommes confrontés à une guerre ouverte avec l’establishment israélien, alors que nous recherchons une vie normale et digne.

« Nous tirons notre légitimité et notre pouvoir de la terre, et nous considérons les milices armées comme sans foi ni loi. Israël doit contenir ces milices, qui seront responsables de toute émergence future de troubles. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.