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Au Liban, colère et apathie ont été les principaux moteurs du choix des électeurs

Le faible taux de participation a déçu de nombreux Libanais qui pensaient que la crise financière attirerait davantage d’électeurs dans les urnes
Une Libanaise met son bulletin dans l’urne pour les législatives dans un bureau de vote de la banlieue sud de Beyrouth (AFP)

Les Libanais ont voté ce dimanche. Il s’agissait des premières élections depuis que leur pays s’est engagé dans une crise économique désastreuse. C’était un jour entre colère contre l’establishment et apathie, et cela s’est reflété dans la faible participation.

Celle-ci a déçu beaucoup de Libanais qui pensaient que les nombreuses crises que traverse leur pays amèneraient bien plus d’électeurs à se déplacer dans les bureaux de vote. 

« Nous sommes très déçus de la participation, incroyablement basse jusqu’à présent, et il ne reste plus qu’une heure », confiait ce dimanche à Middle East Eye Omar Khalaf, représentant de la liste indépendante Li Watani, qui se présente à Beyrouth. 

« Nous nous attendions à une faible participation, mais pas aussi basse. Les Libanais avaient l’opportunité de changer les choses aujourd’hui, mais attendons de voir s’ils ont véritablement saisi cette chance. »

Le ministère de l’Intérieur a annoncé que 41,04 % des électeurs inscrits avaient voté dimanche, soit environ 8 % de moins qu’en 2018.

Irrégularités

La participation n’était pas le seul problème de ces élections. Dimanche ont aussi été constatées de nombreuses irrégularités dans les bureaux de vote, et l’Association libanaise pour des élections démocratiques (LADE) a signalé plusieurs infractions au droit au secret des électeurs dans les isoloirs.

L’organisme, qui surveille l’indépendance des élections, a tweeté plusieurs photos d’électeurs suivis dans l’isoloir par un membre de parti politique. Il indique que cela s’est fait en dépit des instructions du ministère de l’Intérieur.

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En outre, LADE assure avoir été contraint de retirer certains observateurs après avoir reçu des menaces de représentants du Hezbollah et d’Amal, et que d’autres ont subi des pressions et été menacés.

Autre problème majeur redouté par les observateurs des élections : les coupures d’électricité dans les bureaux de vote. À Tripoli et Beyrouth, les électeurs ont utilisé des lampes torches pour voter dans le noir.

Dimanche soir, les votes étaient également décomptés à la lumière des lampes torches à Beyrouth.

LADE s’inquiétait vivement des coupures d’électricité susceptibles de mener à une fraude électorale, en particulier dans les centres où le décompte a eu lieu la nuit. 

Entrée en piste des indépendants

Malgré la faible participation, davantage de Libanais ont voté pour des candidats indépendants. Les indépendants se sont présentés sur toutes sortes de listes, s’opposant parfois entre elles.

De nombreux Libanais estiment que les indépendants ne pourraient être pires que l’élite politique qui a conduit le pays droit dans le mur. 

« J’ai 61 ans, ma vie est derrière moi, mais je vote pour changer le pays pour la prochaine génération »

- Une électrice de Beyrouth

À Beyrouth et aillleurs, colère et apathie ont été les principaux moteurs du choix des électeurs.

Une femme a assuré à MEE qu’elle était ravie de voter pour Mohamed Nabil Badr, candidat de la liste indépendante C’est Beyrouth.

« J’ai 61 ans, ma vie est derrière moi, mais je vote pour changer le pays pour la prochaine génération », a-t-elle expliqué, refusant de donner son nom. 

Reste à voir si cette démonstration de soutien aux candidats indépendants se traduira en sièges. Certaines percées sont attendues, mais les poids lourds de la politique confessionnelle traditionnelle du Liban devraient l’emporter.

Abstention des sunnites

Tournant majeur par rapport à 2018, l’absence de l’ancien Premier ministre Saad Hariri et de son mouvement, le Courant du futur. Hariri s’est retiré de la scène politique avant ces élections, laissant soudain orphelin le vote sunnite.

Dans le quartier Tarik el-Jdideh de Beyrouth, les habitants ont montré leur soutien à Hariri en s’abstenant et en organisant des fêtes autour de piscines dans la rue.

Les enfants se sont amusés dans des piscines gonflables, avec de la musique et des danses, tandis que dans d’autres quartiers de Beyrouth, c’était un jour comme un autre et la plupart des magasins étaient ouverts.

Journée piscine pour les partisans abstentionnistes du parti de Saad Hariri dans le quartier Tarik el-Jdideh de Beyrouth (Reuters)
Journée piscine pour les partisans abstentionnistes du parti de Saad Hariri dans le quartier Tarik el-Jdideh de Beyrouth (Reuters)

Malgré ce geste, beaucoup expliquent à MEE que boycotter les élections est une mauvaise décision et expriment leur déception par rapport au retrait de Hariri de la vie politique. 

« Ne pas participer à ces élections ne fait que bénéficier au duo chiite [composé du Hezbollah et Amal] », a déclaré un habitant à MEE.

Cette hostilité envers le Hezbollah se retrouve à Gemmayzeh, bastion chrétien des Kataëb et des Forces libanaises. 

« Les gens ici savent que nous sommes les seuls auxquels ils peuvent faire confiance. Pour faire face au Hezbollah, il nous faut un parti fort », a indiqué un activiste des Forces libanaises.

D’autres à Beyrouth ont voté contre l’élite politique pour protester contre l’explosion du port en août 2020, laquelle a tué plus de 200 personnes et détruit les quartiers environnants. L’enquête sur l’explosion est dans l’impasse et les familles des victimes dénoncent une tentative visant à couvrir les politiciens responsables.

« Plus de 200 personnes sont mortes dans l’explosion de Beyrouth – elles ne peuvent pas voter aujourd’hui, mais nous avons la chance de voter pour elles et de demander des comptes à la classe politique actuelle, qui est à blâmer pour leur mort », a déclaré Jean Colonian (62 ans).

Fidélité et désillusion

Dans le sud, où le Hezbollah et Amal devraient remporter la majorité des voix, de nombreux électeurs ont commencé à se rendre très tôt aux bureaux de vote pour éviter les bouchons. Cependant, la circulation sur les principaux axes routiers est restée fluide tout au long de la journée, autre signe de la faible participation.

Devant un bureau de vote à Bint-Jbeil, Aïda (65 ans) a confié à MEE que voter pour le Hezbollah était le moins qu’elle puisse faire « après tout ce qu’ils ont fait pour nous ».

« Je vote pour les gens qui nous ont toujours défendus et protégés », a-t-elle affirmé.

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La rue conduisant au bureau de vote de Bint-Jbeil était bondée d’électeurs attendant d’entrer, tandis que les voitures manœuvraient avec difficulté dans cette rue étroite. Parmi ceux qui attendaient, Hassan Bazzi, candidat indépendant de la liste Ensemble vers le changement.

« Nous espérons pouvoir décrocher au moins un siège », a-t-il indiqué à MEE.

Dans le sud, beaucoup ont fait part de leur désillusion vis-à-vis des partis traditionnels, certains optant pour le boycott ou le vote blanc. D’autres ont décidé que l’heure du changement était venue.

« Je veux voter pour quelqu’un de nouveau. Ils peuvent mentir [à propos du changement], mais au moins, je ne voterai pas pour quelqu’un qui nous sert les mêmes mensonges depuis près de 30 ans », a déclaré Ali (36 ans), qui a voté pour la liste Ensemble vers le changement.

On a entendu ce désir de changement dans les différentes régions du Liban, où les gens ont dénoncé les mêmes problèmes : l’inflation, une devise locale fortement dévaluée et un manque de services de base, de médicaments, d’électricité et de carburant.

À Tripoli, environ 83 km au nord de Beyrouth, Amer Bakkur (27 ans) garde espoir. Il a perdu son emploi dans le service municipal de gestion des déchets à cause de la crise économique et est actuellement au chômage.

« Il n’y a pas de travail ici à Tripoli. J’ai voté pour un candidat indépendant parce que j’espère que nous pourrons changer la situation actuelle. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.