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Législatives au Liban : le changement devra attendre

Quatre millions de Libanais sont appelés aux urnes le 15 mai pour élire un nouveau Parlement. Les enjeux de ce scrutin dépassent les frontières du pays du Cèdre, frappé par une crise économique sans précédent et théâtre d’un affrontement géopolitique régional et international
Une Libanaise sort d’un bureau de vote pour les législatives, à l’ambassade libanaise à Riyad, en Arabie saoudite, le 6 mai 2022 (AFP/Fayez Nureldine)
Une Libanaise sort d’un bureau de vote pour les législatives, à l’ambassade libanaise à Riyad, en Arabie saoudite, le 6 mai 2022 (AFP/Fayez Nureldine)

Le temps où des dizaines de milliers de Libanais de toutes les communautés religieuses manifestaient leur colère dans la rue pour exiger le changement de la classe politique accusée de « corruption » et de « pratiques mafieuses » semble bien lointain.

Pourtant, les raisons objectives d’une révolution qui balaierait le système et offrirait de nouvelles perspectives à une population exsangue sont toujours là. Le pouvoir d’achat a été détruit, la pauvreté s’est étendue à 80 % des Libanais, les filets sociaux ont fondu, le chômage a explosé, les services basiques (électricité, eau, santé, éducation) ne sont plus fournis par l’État, ou très peu, les querelles politiques empêchent le lancement de réformes.

Malgré ce schéma cauchemardesque, les partis traditionnels, dont la mort avait été annoncée il y a deux ans, sont bien vivants, et les « forces du changement », portées aux nues par les médias locaux et internationaux, sont affaiblies et divisées.   

Les partis traditionnels, dont la mort avait été annoncée il y a deux ans, sont bien vivants, et les « forces du changement », portées aux nues par les médias locaux et internationaux, sont affaiblies et divisées

Les agendas des puissances régionales (Arabie saoudite, Iran) et internationales (États-Unis, France) se sont imposés dans le jeu politique et le débat électoral au détriment des aspirations au changement d’une bonne partie de la population libanaise, plus particulièrement de la classe moyenne, principale victime de la crise multiforme qui frappe le pays depuis plus de deux ans.

« Les États-Unis et leur protégé israélien rêvent d’un changement politique qui leur permettrait de renverser les équilibres institutionnels, les rapports de force et les réalités de terrain qui se sont construits depuis la victoire militaire [du Hezbollah contre Israël] de 2006, confortée, plus tard, par l’éradication des bandes de Daech [groupe État islamique] et d’al-Nosra en 2017, dans l’Anti-Liban », explique à Middle East Eye Rudolf el-Kareh, professeur des universités, sociologue et politologue.

Cette analyse est corroborée par des propos du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, qui a comparé, dans un discours prononcé le 9 mai, les prochaines élections à « la guerre de juillet 2006 », quand Israël et les États-Unis avaient ouvertement déclaré que leur objectif était de désarmer le parti pro-iranien.

« Priver les armes du Hezbollah de leur légitimité »

C’est en tout cas le but proclamé aujourd’hui par une partie des candidats de l’opposition libanaise. « Nous voulons priver les armes du Hezbollah de leur légitimité au Parlement », a tweeté le 13 janvier Samy Gemayel, chef du parti de la droite chrétienne Kataëb.

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La plupart des listes qui se présentent sous la bannière de la « société civile », soutenues et encouragées par les diplomates occidentaux en poste à Beyrouth, incluent également ce point dans leurs programmes électoraux.

L’affaiblissement du Hezbollah, devenu un acteur régional depuis son intervention, en 2013, aux côtés des troupes gouvernementales syriennes, et son soutien aux rebelles Houthis au Yémen, est aussi un objectif saoudien.

« Le pouvoir saoudien actuel semble vouloir faire assumer ses déboires politiques et ses revers militaires, du Yémen à la Syrie, au Hezbollah et à ses alliés, notamment au président [Michel] Aoun et au Courant patriotique libre [CPL, dirigé par le gendre du chef de l’État, Gebran Bassil] », souligne Rudolf el-Kareh.

Les élections législatives libanaises ont donc une dimension géopolitique régionale et internationale. Les États-Unis soutiennent un changement de la majorité parlementaire, aujourd’hui détenue par le parti chiite pro-iranien et ses alliés.

Les agendas des puissances régionales et internationales se sont imposés dans le jeu politique et le débat électoral au détriment des aspirations au changement d’une bonne partie de la population libanaise

Une bonne partie de l’opposition et des forces de la « société civile » ont choisi d’articuler leur discours électoral autour de la question du désarmement du Hezbollah, reléguant au second plan l’élaboration d’un programme de réformes économique et financier susceptible de sortir le pays de sa crise.

C’était peut-être une erreur. Un sondage d’opinion effectué auprès de 40 000 personnes, commandé par une importante ONG et dont MEE a pu consulter les résultats, montre que 95 % des personnes interrogées placent les questions de la vie quotidienne au centre de leur intérêt. Seuls 5 % accordent la priorité aux questions politiques, comme le désarmement du Hezbollah.

L’opposition et la « société civile » divisées

Dans ce paysage électoral, le Hezbollah et ses alliés présentent un front uni, contrairement à leurs détracteurs. Le parti chiite a réussi à convaincre le CPL et le mouvement chiite Amal du président du Parlement, Nabih Berry, d’enterrer la hache de guerre le temps des élections et de coopérer dans la plupart des circonscriptions. Ces deux formations étaient pourtant à couteaux tirés ces dernières années, s’accusant mutuellement de corruption et de blocage des réformes.

Hassan Nasrallah a même réuni autour d’un repas de rupture du jeûne pendant le mois du Ramadan Gebran Bassil et le leader maronite du Liban-Nord Sleiman Frangié, qui ne s’étaient plus rencontrés depuis des années.

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Plus important encore, le Hezbollah a convaincu son allié chiite Nabih Berry de ne pas soutenir son « ami » de longue date Walid Joumblatt. Pour la première fois depuis la fin de la guerre civile, en 1990, le chef druze hostile à la Syrie et au parti pro-iranien risque de perdre la moitié des huit sièges réservés à sa communauté. Son leadership incontesté depuis des décennies pourrait être remis en question, ce qui le pousse à dénoncer une tentative d’« élimination politique ».

Face au Hezbollah, l’opposition et la « société civile » se présentent en rangs dispersés. Elles alignent des listes adverses dans la plupart des quinze circonscriptions, entraînant ainsi une fragmentation du vote hostile au parti chiite.

« Les ONG n’apparaissent dans aucun de mes sondages », affirme à MEE Kamal Feghalé, expert en questions électorales, qui note également un recul des partis traditionnels et une augmentation sensible du nombre des indécis.

Les diplomates occidentaux chargés de suivre le dossier des élections au Liban ne sont pas parvenus à convaincre l’opposition à unir ses efforts.

Ainsi, l’ancienne milice chrétienne des Forces libanaises de Samir Geagea et les Kataëb, qui tiennent pourtant le même discours hostile au Hezbollah, ont présenté des candidats dans des listes adverses.

La décision de Saad Hariri a fragmenté le vote sunnite et a, par conséquent, favorisé les alliés du Hezbollah issus de cette communauté

Le retrait de la vie politique de Saad Hariri et de son parti, le Courant du futur (CDF, la plus grande formation sunnite), a constitué un paramètre favorable au parti chiite. La décision de l’ancien Premier ministre a fragmenté le vote sunnite et a, par conséquent, favorisé les alliés du Hezbollah issus de cette communauté.

Saad Hariri ne s’est pas contenté de se retirer de la scène politique. Il a interdit aux membres du CDF de se présenter aux élections et a exigé la démission de ceux qui souhaitaient faire acte de candidature.

Cette décision prive les adversaires du Hezbollah, notamment les Forces libanaises et le Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt, d’un important réservoir de voix dans de nombreuses circonscriptions-clés, comme le Chouf (Mont-Liban), Zahlé et Baalbek-Hermel (plaine de la Békaa), Tripoli et Akkar (Liban-Nord) et Saïda (Liban-Sud).

Riyad tente de remobiliser les sunnites

Un éventuel boycott massif de l’électorat sunnite constituerait un coup dur pour les adversaires du Hezbollah. La situation a été jugée assez grave pour que l’Arabie saoudite renvoie son ambassadeur à Beyrouth, retiré à l’automne dernier dans le sillage d’une crise diplomatique avec le Liban.

Depuis son retour avec les ambassadeurs d’autres pays du Golfe, Walid al-Boukhari multiplie les efforts pour remobiliser la rue sunnite, aidé en cela par la plus haute instance religieuse de la communauté, Dar el-Fatwa, qui craint une marginalisation des sunnites dans les institutions politiques de l’État.

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« Walid al-Boukhari utilise sans retenue l’arme de persuasion massive de l’Arabie saoudite : l’argent », affirme à MEE une source du Hezbollah, en allusion aux informations circulant au Liban au sujet des aides financières généreuses qui seraient distribuées par les Saoudiens pour inciter les électeurs sunnites à voter massivement le 15 mai.

Hassan Nasrallah avait mis en garde, le 13 avril, contre l’utilisation de l’argent électoral par les Saoudiens pour influer sur le cours des élections.

Malgré les divisions de l’opposition et la dispersion des voix sunnites, le Hezbollah et ses alliés pourraient perdre la majorité au Parlement. Face à cette éventualité, le parti chiite a préparé un plan de contingence. « La véritable priorité du Hezbollah et du mouvement Amal est de rafler la totalité des 27 sièges chiites ou, au moins, d’en remporter 26 », explique à MEE une figure de l’opposition.

Nabih Berry serait dans ce cas réélu sans difficulté président de la Chambre des députés et contrôlerait ainsi le jeu parlementaire.

Dans ce jeu complexe de rapports de forces et d’enjeux géopolitiques régionaux, les laissés-pour-compte seraient les centaines de milliers de Libanais qui espéraient voir émerger une nouvelle classe politique susceptible de freiner leur inexorable descente aux enfers.