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« Des hommes et des femmes traînés et battus » : des témoins racontent comment l’Autorité palestinienne a réprimé les manifestants

Les forces de sécurité de l’AP sont accusées d’avoir délibérément ciblé des journalistes, des observateurs de groupes de défense des droits de l’homme ainsi que des femmes, lors des manifestations en réaction à la mort de l’activiste Nizar Banat
Une manifestante tombe à terre lors d’une échauffourée avec un policier palestinien au cours d’une manifestation en réaction à la mort de Nizar Banat, le 26 juin 2021 à Ramallah, en Cisjordanie occupée (Reuters)
Une manifestante tombe à terre lors d’une échauffourée avec un policier palestinien au cours d’une manifestation en réaction à la mort de Nizar Banat, le 26 juin 2021 à Ramallah, en Cisjordanie occupée (Reuters)
Par
RAMALLAH, Cisjordanie occupée

La mort de Nizar Banat, un détracteur de premier plan de l’Autorité palestinienne (AP), la semaine dernière alors qu’il était détenu par les forces de sécurité de l’AP, a provoqué une onde de choc parmi les Palestiniens et suscité une colère généralisée contre le président Mahmoud Abbas

Pendant cinq jours, plusieurs milliers de personnes ont défilé à Ramallah, Hébron, Bethléem et dans d’autres villes de Cisjordanie occupée pour réclamer justice pour Nizar Banat ainsi que le renversement de l’AP. 

Les manifestations ont fait l’objet d’une répression sécuritaire qui a atteint son paroxysme dimanche. Selon des témoins oculaires, les forces de sécurité palestiniennes ont attaqué des manifestants, frappé des journalistes et ciblé délibérément des femmes ainsi que des défenseurs des droits de l’homme.   

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« Nous sommes restés là, choqués par ce qui se passait », raconte à Middle East Eye Giusara Nakhleh, directement témoin des événements. « Nous avons assisté à des scènes horribles de jeunes hommes et femmes traînés et battus. » 

Giusara Nakhleh, qui se trouvait dimanche à proximité des manifestations à Ramallah, affirme avoir vu une trentaine de membres des forces de sécurité en civil attaquer un manifestant et le frapper violemment alors que le jeune homme tentait de se mettre à l’abri. 

« Lorsqu’il a atteint la zone protégée où nous nous tenions, ils ont commencé à tous nous frapper », témoigne Giusara Nakhleh. 

« J’ai été victime de harcèlement physique et je ne pouvais pas me défendre », raconte-t-elle. « J’ai été agressée par je ne sais combien d’agents, sans parler des insultes et du langage obscène qu’ils employaient. »

Cet incident, loin d’être isolé, révèle un schéma troublant de violence délibérée suivi par les forces de sécurité palestiniennes face au mécontentement populaire.

Deux jours de violences 

La répression menée par les forces de sécurité et les services de renseignement de l’AP a été particulièrement violente à Ramallah, capitale administrative de l’AP. 

Samedi, la police anti-émeute et des agents en civil ont violemment dispersé une marche qui se dirigeait vers la Mouqata’a, un complexe gardé qui abrite plusieurs bâtiments gouvernementaux, dont le bureau du président.

Des agents en civil se sont mêlés aux manifestants avant de frapper et de traîner au sol plusieurs personnes. 

Affrontements entre les forces de sécurité palestiniennes et les manifestants solidaires avec Nizar Banat, à Ramallah, le 26 juin 2021 (AFP/Ahmed Gharabli)
Affrontements entre les forces de sécurité palestiniennes et les manifestants solidaires avec Nizar Banat, à Ramallah, le 26 juin 2021 (AFP/Ahmed Gharabli)

Lorsque les manifestants se sont approchés de l’intersection menant à la Mouqata’a, la police anti-émeute a déployé un important barrage de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes contre la foule. Au moins quatre journalistes ont déclaré avoir été délibérément attaqués et agressés. 

Dimanche, la répression s’est accentuée avec le retrait complet de la police anti-émeute du centre-ville.

Des contre-rassemblements en faveur de Mahmoud Abbas ont été organisés, tandis que des dizaines d’agents en civil, la plupart masqués et vêtus de noir, ont intensifié leurs attaques contre les manifestants.

Les manifestants ont été attaqués avec des matraques et du gaz poivré, tandis que les téléphones de ceux qui tentaient de rendre compte de la répression ont été saisis.

« Ils nous ont ciblées en tant que femmes dans le but d’intimider les autres journalistes »

- Aziza Nofal, journaliste

Ces deux jours ont été marqués par des attaques contre les équipes de presse, en particulier contre des femmes journalistes. 

Samedi, des agents en civil ont menacé et encerclé des équipes de presse près du rond-point de la tour de l’horloge de Ramallah afin de les empêcher de se rapprocher des manifestations.

Plusieurs journalistes ont été frappés ou blessés et les forces de sécurité ont cassé leur matériel et confisqué leurs téléphones.

D’après Aziza Nofal, une journaliste indépendante travaillant pour plusieurs médias internationaux, les journalistes ont été la cible de menaces, d’agressions physiques et d’insultes.

« Les femmes journalistes étaient clairement ciblées », affirme Aziza Nofal. « Ils nous ont ciblées en tant que femmes dans le but d’intimider les autres journalistes. »

Samedi, deux autres journalistes palestiniennes, Fayhaa Khanfar et Naglaa Zaitoun, ont été violemment frappées par des agents en civil et présentaient des ecchymoses et des fractures sur tout le corps. 

Harcèlement physique

Saja al-Alami, une autre journaliste, a été poursuivie sur une longue distance avant de parvenir à se cacher dans des toilettes publiques.

Ahmed Talaat, un photojournaliste qui couvrait les manifestations à Ramallah, explique à MEE qu’il a, lui aussi, été agressé alors qu’il portait un gilet spécifique.

« Dès mon arrivée, j’ai reçu des menaces et on m’a dit de ne pas filmer », raconte-t-il. « Je ne me suis pas incliné devant eux. J’ai continué de filmer, puis ils m’ont violemment attaqué. »

Ahmed Talaat a été passé à tabac par plusieurs agents qui l’ont notamment frappé au visage. Il présente des ecchymoses et des marques sur tout le corps. 

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Le journaliste indépendant explique qu’il a déjà été blessé à plusieurs reprises par l’armée israélienne alors qu’il couvrait l’actualité, mais que cette fois-ci, les choses sont différentes. 

« C’est très douloureux pour moi. Ils m’ont humilié. Je n’ai trouvé personne pour me défendre », confie Ahmed Talaat. 

Des chercheurs travaillant sur le terrain avec des groupes de surveillance et de défense des droits de l’homme ont également été pris pour cible. 

Dans le même temps, MEE a vu les forces de sécurité harceler des membres du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, qui portaient des gilets de l’ONU.

« Nous demandons la garantie d’exercer notre travail journalistique pour couvrir les événements et jouer un rôle de surveillance contre les atteintes aux libertés publiques », soutient Aziza Nofal. 

Plusieurs femmes interrogées par MEE qui ont participé aux rassemblements affirment avoir été victimes de harcèlement physique de la part des forces de sécurité au cours des deux jours de répression.

Traduction : « 1/5 L’Autorité palestinienne est connue pour sa violence sexiste à l’encontre des activistes palestiniennes et de celles qui contestent son régime dictatorial. Ces derniers jours, nous en avons vu une nouvelle illustration lorsque des milliers de personnes sont descendues dans les rues pour protester contre le meurtre de Nizar Banat commis par l’Autorité palestinienne. » 

« 2/5 Les manifestations ont trouvé en face une violence extrême de la part des forces de sécurité de l’AP et de leurs fidèles voyous. En plus des coups assénés à l’aide de matraques et de tiges métalliques, nous [les femmes] avons été traitées de prostituées et certaines femmes ont été victimes d’agressions sexuelles physiques. »

Rita Ammar, une manifestante qui s’est jointe aux rassemblements de samedi à Ramallah, affirme que des agents l’ont violemment battue, même après la dispersion de la foule. 

« Nous nous sommes enfuis et cachés dans un bâtiment commercial, et après la fin de la répression, nous sommes sortis », se souvient-elle. « C’est à ce moment-là que des hommes en civil ont commencé à nous attaquer. On nous a frappés avec des matraques, traînés et asséné des coups de pied. »

« Casser des têtes et de susciter la peur »

« J’ai reçu des coups violents, notamment au ventre, et je n’ai pas pu me relever et maîtriser la situation », ajoute-t-elle. « Des personnes ont réussi à m’éloigner d’eux avant que l’ambulance m’emmène. »

Rita Ammar explique avoir passé des examens pendant plus de cinq heures entre l’hôpital de Ramallah et l’hôpital d’Istishari pour s’assurer que ses organes internes n’étaient pas gravement touchés. Heureusement, dit-elle, « les coups n’ont pas causé de fractures ou d’hémorragies, mais beaucoup de douleur ».

« L’AP a le sentiment que toute son existence est menacée, c’est pour cela qu’elle intensifie sa répression »

- Aghsan al-Barghouthi, activiste

Interrogé par MEE, l’activiste Aghsan al-Barghouthi affirme que ce niveau de répression exercé par l’Autorité palestinienne, notamment à travers les attaques directes menées contre les manifestants à l’aide de bombes assourdissantes, les agressions physiques et le harcèlement visant les femmes, était attendu par l’appareil de sécurité de l’AP. 

« La doctrine, la structure et les objectifs des services de sécurité de l’AP ne reposent pas sur la protection du peuple palestinien, mais plutôt sur la répression de celui-ci s’il tente de contester son existence », affirme Aghsan al-Barghouthi. 

L’ampleur de la colère généralisée contre l’AP à la suite de la mort de Nizar Banat a choqué l’AP, ce qui est à l’origine de cette répression sévère, explique-t-il.  

« L’AP a le sentiment que toute son existence est menacée, c’est pour cela qu’elle intensifie sa répression et qu’elle a tué Nizar Banat. À ses yeux, la solution est de casser des têtes et de susciter la peur chez les gens afin de les dissuader de descendre à nouveau dans les rues. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.