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La Cisjordanie craint de devenir le « dépotoir » du shekel

Analystes, politiques et commerçants palestiniens s’interrogent sur la pertinence pour les Palestiniens d’utiliser le shekel israélien, plaidant pour la création d’une véritable monnaie palestinienne
Les banques palestiniennes rechignent les accepter des dépôts en shekels, évoquant un surplus de cette devise en liquide dont elles ne savent pas quoi faire (AFP/Menahem Kahana)
Les banques palestiniennes rechignent à accepter des dépôts en shekels, évoquant un surplus de cette devise en liquide dont elles ne savent pas quoi faire (AFP/Menahem Kahana)
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RAMALLAH, Cisjordanie occupée

Quincailler à Ramallah, en Cisjordanie occupée, Tasir Freij doit aujourd’hui payer une commission pour déposer les shekels amassés dans sa boutique, car les banques palestiniennes regorgent de ces billets israéliens et ne veulent plus en accumuler davantage…

C’est l’histoire de deux territoires en conflit, aux économies imbriquées, utilisant la même monnaie mais pas les mêmes systèmes de transaction.

En Israël, les paiements électroniques sont roi grâce entre autres à une loi de 2018 qui interdit les transactions en numéraire pour plus de 11 000 shekels (2 900 euros). Mais en Cisjordanie, les échanges quotidiens se font surtout en espèces.

Une grande partie de cet argent liquide vient des dizaines de milliers de Palestiniens travaillant en Israël ou dans les colonies payés quotidiennement, souvent de manière non déclarée, l’équivalent de près d’une centaine d’euros.

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En Cisjordanie, ces travailleurs achètent différents produits de consommation dans les commerces locaux avec ces shekels. Et lorsque les commerçants comme Tasir veulent déposer leurs billets dans les banques locales, celles-ci rechignent désormais à les accepter, évoquant un surplus de cette devise en liquide dont elles ne savent pas quoi faire.

« Il y a une crise de l’accumulation du shekel et nous subissons ses effets réels », indique à l’AFP M. Freij, dont la quincaillerie se spécialise dans la vente de matériel de peinture. Selon lui, plusieurs banques locales lui imposent désormais une commission de 2 % pour accepter ses shekels.

Un autre commerçant de Ramallah, qui a requis l’anonymat de peur d’être pillé, a indiqué avoir fermé ses comptes bancaires et donc retiré ses shekels pour n’utiliser que des espèces afin d’éviter de payer ces commissions.

Réduire les surplus de devises

Cette situation embête l’Autorité monétaire palestinienne, l’équivalent de la Banque centrale, qui craint de voir fleurir une économie parallèle et tente de convaincre la Banque centrale d’Israël de reprendre les shekels en billets qui s’accumulent dans les banques palestiniennes.

Car c’est bien là le coeur de la « crise du shekel ». Selon les accords de Paris, signés en 1994 entre l’Organisation de libération de la Palestine et Israël, le shekel a valeur de monnaie officielle dans les Territoires palestiniens, où circulent aussi des dollars américains et des dinars jordaniens.

Les banques israéliennes ne veulent plus réabsorber l’excédent de shekels des banques palestiniennes, parlant d’un « fardeau » pour elles

Mais aujourd’hui, les banques israéliennes ne veulent plus réabsorber l’excédent de shekels des banques palestiniennes, parlant d’un « fardeau » pour elles, résume l’analyste économique palestinien Jaafar Sadaqah.

Ces dernières années, des surplus en devises des banques palestiniennes se sont accumulés à « plusieurs reprises » dans les banques israéliennes « en raison de l’augmentation des échanges entre les deux économies », explique, dans un message à l’AFP, la Banque centrale israélienne.

« Nous craignons que des transferts de ‘’cash’’ sans contrôle servent à du blanchiment d’argent ou à financer du terrorisme », ajoute-t-elle. L’institution cherche entre autres à limiter les volumes de shekels qui entrent sous cette forme en Cisjordanie afin de réduire les surplus de devises qui retournent dans ses coffres.

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« Il ne fait aucun doute que la question de l’accumulation du shekel sur le marché palestinien est un problème très préoccupant qui affecte négativement l’économie palestinienne, et en particulier les banques et les commerces », souligne de son côté le président de l’Autorité monétaire palestinienne, Firas Melhem. « Si le problème n’est pas résolu rapidement, le marché palestinien se transformera en un dépotoir du shekel », dit-il à l’AFP.

Les banques palestiniennes tentent donc de convaincre les Palestiniens de modérer leurs dépôts en numéraire, même si cela risque de limiter la capacité des établissements bancaires à prêter et à investir dans l’économie locale.

Comment remédier au problème ? Certains analystes, politiques et commerçants palestiniens s’interrogent sur la pertinence pour les Palestiniens d’utiliser le shekel, plaidant pour la création d’une véritable monnaie palestinienne, ou l’utilisation d’une autre devise que le shekel.

L’Autorité monétaire palestinienne négocie, elle, avec la Banque centrale d’Israël pour la convaincre de reprendre une partie des excédents de shekels des banques palestiniennes. Un accord a d’ailleurs été récemment trouvé, via lequel Israël a récupéré quatre des sept milliards de shekels en billets en excédent dans les banques palestiniennes, soit 1,3 milliard d’euros.

Mais pour M. Melhem, un constat s’impose : les Palestiniens devront aussi « suivre le rythme de développement des technologies financières », en renforçant les paiements en ligne et par carte.

Par Hossam Ezzedine.