Aller au contenu principal

L’Iran se retire de la scène politique irakienne

Sous pression, la République islamique a réévalué sa stratégie en Irak et informé ses factions alliées qu’elle allait quasiment abandonner les affaires politiques du pays aux Irakiens
Affiches en hommage au commandant iranien Qasem Soleimani, assassiné par les États-Unis en janvier, près du cimetière de la « Vallée de la Paix » à Nadjaf, Irak, en février (Reuters)
Par
BAGDAD, Irak

Il y a environ un mois, une brève note a été envoyée à l’ensemble des forces irakiennes liées à l’Iran. La République islamique, pouvait-on lire, abandonnait les questions politiques irakiennes aux Irakiens.

« Les Iraniens n’interviendront pas dans les détails liés au processus politique », annonçait le mémorandum, ajoutant que le choix d’un nouveau Premier ministre était « une affaire intérieure dans laquelle ils n’entrer[aient] pas en profondeur » et qu’il appartenait aux dirigeants irakiens de décider de la personne adéquate pour ce poste.

Le message n’était pas nouveau, confirmant une notification antérieure du général Esmail Qaani, successeur de Qasem Soleimani à la tête des opératinions sur le terrain de l’Iran au Moyen-Orient et de la force al-Qods des Gardiens de la révolution, lors d’un déplacement en Irak fin mars.

Lorsque Qaani est arrivé à Bagdad tard dans la journée du 30 mars, l’Irak était confiné pour lutter contre la propagation de l’épidémie de coronavirus et cherchait un Premier ministre capable d’obtenir le soutien de suffisamment de partis politiques pour conduire le pays hors des limbes politiques dans lesquelles il se trouvait depuis six mois.

Malgré le confinement, le chef de la force al-Qods a rencontré le lendemain les dirigeants d’un certain nombre de blocs politiques chiites, notamment Ammar al-Hakim, chef d’al-Hikma ; Nouri al-Maliki, chef de la Coalition de l’État de droit ; Hadi al-Amiri, chef du bloc parlementaire al-Fatah soutenu par l’Iran ; et Faleh al-Fayyad, président de l’Autorité de mobilisation populaire (AMP), l’organisme qui supervise les Hachd al-Chaabi (Unités de mobilisation populaire), et conseiller à la sécurité nationale.

Chose qui en a étonné beaucoup, Qaani n’a rencontré aucun dirigeant des puissantes factions armées irakiennes soutenues par son pays.

EXCLUSIF : L’accord conclu en Iran qui a amené le nouveau Premier ministre irakien au pouvoir
Lire

Selon un responsable chiite de premier plan qui a assisté à ces entretiens, « les réunions étaient politiques et n’ont abordé aucun détail militaire ou sécuritaire ».

Le message transmis par Qaani à travers les quatre dirigeants, a indiqué le politicien à Middle East Eye, était que « les Iraniens n’interviendr[aient] pas dans les détails et n’imposer[aient] pas de nom spécifique pour le poste de Premier ministre. Cependant, ils ne soutiendr[aient] pas un Premier ministre hostile à l’Iran ou faisant preuve d’hostilité envers les alliés de l’Iran en Irak ».

Qaani ne s’est pas attardé à Bagdad et s’est rendu le lendemain à Nadjaf pour rencontrer l’influent homme politique chiite Moqtada al-Sadr – du moins, c’est ce que les rumeurs laissent entendre.

En fait, plutôt que de rencontrer Sadr, Qaani s’est entretenu avec Mohammad Redha al-Sistani, le fils aîné du grand ayatollah Ali al-Sistani et son chef de cabinet, ont indiqué à MEE plusieurs sources au fait de la visite.

Les raisons pour lesquelles Qaani a annulé sa rencontre avec Sadr, relayant à la place son message via Abu Duaa al-Essawie, l’un des principaux assistants du responsable chiite, ne sont pas claires. Cependant, MEE croit savoir que Sadr a été vivement contrarié par cette annulation.

La rencontre avec Mohammad Redha a duré plus de deux heures. Qaani a transmis un message clair de la part du guide suprême iranien Ali Khamenei : « La satisfaction [du grand ayatollah Ali al-Sistani] est une priorité pour les Iraniens et ils sont prêts à discuter de tout règlement proposé par lui », a déclaré le politicien chiite.

Les demandes d’al-Sistani étaient claires : tout accord politique, sécuritaire ou économique entre l’Iran et l’Irak devrait être conclu exclusivement par les voies officielles gouvernementales.

Tout soutien à une force irakienne qui défie l’État devrait être arrêté, a par ailleurs demandé Sistani, ajoutant que les Gardiens de la révolution islamique et les renseignements iraniens ne devraient pas être autorisés à traiter avec une quelconque force politique ou militaire dans le pays, sauf par les voies gouvernementales.

Un proche associé de Sistani qui a confirmé la rencontre de Qaani et Mohammad Redha a déclaré que l’essentiel de la discussion avait porté sur « les pratiques iraniennes en Irak qui ont suscité la colère de Sayyed Sistani et la manière de plaire à Nadjaf [Sistani] à tout prix ».

Un premier test

La formation d’un gouvernement et la nomination d’un Premier ministre pour succéder à Adel Abdel-Mehdi, qui a démissionné en novembre dernier au milieu de manifestations de masse, a été le premier test de la sincérité de l’Iran.

Ceci est d’autant plus vrai qu’un accord avait été élaboré en février entre les Gardiens de la révolution et certaines forces chiites irakiennes en vue de saboter tout progrès vers la construction d’un nouveau gouvernement et le maintien de l’administration intérimaire d’Abdel-Mehdi. Maintenir le pays dans les limbes politiques, pensaient-ils, leur donnerait le temps d’arranger les choses en leur faveur avant les élections législatives à venir.

Les choses ont cependant changé depuis.

Après l’échec de l’élection de Mohammed Taoufiq Allaoui, candidat de Sadr au poste de Premier ministre, les partis chiites étaient en plein désarroi

Pendant huit semaines, ils ont eu du mal à se mettre d’accord sur un autre candidat en raison de « l’absence de la haute direction qui avait uni leurs positions », a déclaré à MEE un responsable chiite proche de la force al-Qods, faisant référence au vide du pouvoir laissé par Soleimani.

Sistani et Khamenei se disputent le contrôle des Hachd al-Chaabi après la mort de Mouhandis
Lire

Le 17 mars, le président irakien Barham Salih a néanmoins chargé Adnan al-Zourfi, ancien gouverneur de Nadjaf et l’un des dirigeants du bloc al-Nassir, de former le gouvernement, ignorant son obligation constitutionnelle d’attribuer la tâche au candidat de la plus grande faction parlementaire.

La nomination de Zourfi, connu pour sa proximité avec les Américains et son hostilité envers les Iraniens et leurs alliés, a été vue comme une provocation par les dirigeants d’al-Fatah et des factions armées soutenues par l’Iran, qui ont rapidement déclaré leur rejet de sa nomination et remis en question sa légalité.

Cependant, le refus de l’Iran d’intervenir a désorienté son allié, al-Fatah, permettant au bloc al-Hakim, à l’ancien Premier ministre Haïder al-Abadi et à Hadi al-Amiri d’en profiter et de conclure un accord avec Salih et Sadr pour nommer au poste de Premier ministre le chef des services de renseignement Mustafa al-Kadhimi, qui jouit de bonnes relations avec les pouvoirs locaux et internationaux, y compris l’Iran et les États-Unis.

Qaani, qui s’est rendu en Irak au plus fort de la lutte entre les groupes soutenus par l’Iran et leurs rivaux au sujet du prochain Premier ministre, n’a cherché à rallier le soutien d’aucun candidat. Il s’est contenté de transmettre le message pour lequel il était venu, ont déclaré à MEE trois sources proches de ses réunions.

« Nous avons appris que le guide suprême avait pris la décision de mettre fin à l’intervention iranienne dans le dossier irakien et de cesser de s’immiscer dans les moindres détails des affaires irakiennes, à l’exception des questions stratégiques », a confié à MEE le chef d’un bloc politique chiite, qui a refusé d’être nommé.

« Aucun des responsables iraniens n’a discuté de détails liés à la formation du nouveau gouvernement ou des ministres ou quotas ministériels proposés, comme Soleimani le faisait autrefois », a-t-il ajouté.

« La formation du gouvernement de Kadhimi est le premier dossier dans lequel ils n’ont pas beaucoup interféré. Nous attendons de voir comment ils géreront le reste des dossiers. »

Conflit entre alliés

La décision iranienne de prendre du recul, de ne pas s’impliquer étroitement dans la désignation du Premier ministre irakien et de fermer les yeux sur les relations étroites de Kadhimi avec les États-Unis a mis en colère les factions armées soutenues par l’Iran, déclenchant des divergences entre elles.

Kataeb Hezbollah, l’une des factions armées chiites irakiennes les plus puissantes, a ainsi accusé Kadhimi d’être impliqué dans l’assassinat de Soleimani et du fondateur du groupe, Abou Mahdi al-Mouhandis, en janvier.

Les brigades Thaar Allah, les brigades al-Khorasani et le mouvement al-Nujaba ont également refusé de soutenir Kadhimi, et ont tenu Téhéran « responsable des conséquences qui résulter[aient] de la nouvelle décision iranienne », a déclaré à MEE un commandant d’al-Nujaba.

Asaïb Ahl al-Haq, le deuxième groupe paramilitaire chiite le plus puissant, et les brigades Jund al-Imam, ont approuvé la décision – « mais ils la regrettent », a précisé le commandant.

Une troisième faction, notamment l’Organisation Badr et les brigades Sayyid al-Shuhada, s’est entre-temps alignée aux côtés de Kadhimi.

« Les chiites ont perdu l’initiative. Kadhimi est chiite, mais il ne travaillera pas pour nous et c’est un dangereux précédent »

- Un commandant d’al-Nujaba

Avant le vote parlementaire sur la nomination de Kadhimi en tant que Premier ministre, un certain nombre de dirigeants du Fatah ont commencé à se mobiliser en votant contre lui sous prétexte de ne pas avoir obtenu le quota de ministères qui leur est habituellement alloué lors de la formation d’un gouvernement.

Cependant, une délégation iranienne dirigée par Hassan Danaie, l’ancien ambassadeur d’Iran en Irak, actuellement en charge de l’approche de Téhéran vis-à-vis de la politique irakienne, est arrivée à Bagdad trois jours avant la session de vote.

Sa délégation a rencontré les dirigeants du Fatah et d’al-Hakim, et a réitéré la nouvelle position iranienne, accompagnée cette fois de conseils « non contraignants » invitant à cesser d’exiger des ministères et à voter pour Kadhimi.

« La plupart des législateurs du Fatah ont voté en faveur de Kadhimi sans conviction », a déclaré le commandant d’al-Nujaba.

« Les chiites ont perdu l’initiative. Kadhimi est chiite, mais il ne travaillera pas pour nous et c’est un dangereux précédent », a-t-il ajouté.

« Kadhimi ne nous a donné aucune garantie. Les Iraniens ont autorisé un vote sur lui en se débarrassant de toute la question. »

De nouvelles priorités pour l’Iran

La situation économique de l’Iran est catastrophique. Les sanctions américaines sont un coup de matraque pour le pays, les prix du pétrole sont descendus à un niveau historiquement bas et la pandémie de coronavirus a fermé la frontière Iran-Irak, affectant considérablement le flux de marchandises et de devises entre les deux pays.

La reformulation des relations avec l’Irak, les États du Golfe et les États-Unis est désormais au sommet de la liste des priorités de Téhéran, désespéré de réduire la pression sur l’Iran, ont déclaré à MEE des dirigeants chiites proches du pays.

L’énorme influence que l’Iran a eue en Irak se décline de plusieurs manières. Téhéran a fourni un soutien moral et financier à des factions armées et des forces politiques corrompues, il les a encouragées à contester les lois irakiennes, à intimider les Irakiens, à utiliser l’Irak pour lancer des attaques contre les forces et intérêts américains et à imposer certains courants sur la scène politique et sécuritaire.

Ces derniers mois, en particulier lorsque le meurtre de Soleimani a quasiment conduit à une guerre totale entre l’Iran et les États-Unis sur le sol irakien, de nombreux Irakiens ont cherché à rééquilibrer la situation, y compris Ali al-Sistani.

EXCLUSIF : L’Iran a chargé Nasrallah d’unifier les milices irakiennes après la mort de Soleimani
Lire

Pour Nadjaf, le siège de l’autorité religieuse du grand ayatollah, confier le contrôle des forces paramilitaires des Hachd al-Chaabi au gouvernement irakien, empêcher les services de sécurité iraniens de traiter directement avec les forces politiques ou militaires irakiennes et limiter les relations entre les deux pays aux canaux officiels serait la pierre angulaire d’une stratégie visant à réparer les relations bilatérales.

Le repositionnement iranien a déjà eu des effets sur la direction des Hachd al-Chaabi.

Les responsables des factions armées ont annulé leur décision de nommer le chef du Kataeb Hezbollah, Abdulaziz al-Muhammadawi, connu sous le nom d’Abu Fadak, comme héritier de Muhandis en tant que chef effectif des Hachd.

C’est Abu Muntazir al-Husseini, ancien dirigeant de l’Organisation Badr, qui a été nommé chef d’état-major de ce groupe paramilitaire également connu sous le nom d’Unités de mobilisation populaire (UMP).

Sous les ordres de Khamenei, les Hachd al-Chaabi ont l’interdiction de mener des attaques contre des bases américaines, et des combattants d’élite ont été séparés de la milice pour former une nouvelle faction.

Ce groupe d’élite sera financé et équipé par l’Iran, et son action se limitera à affronter les forces américaines en cas de besoin, prévoit Téhéran. Ses dirigeants et combattants n’ont pas le droit de faire de la politique et doivent rompre leurs liens avec les Hachd.

« La nouvelle faction n’est pas encore formée et ne combattra pas maintenant. C’est une carte de pression différée qui sera utilisée ultérieurement par les Iraniens pour faire pression sur les Américains dans les négociations », a déclaré à MEE un éminent commandant des Hachd al-Chaabi.

« Ils [les combattants d’élite] ne doivent pas nécessairement rester en Irak après avoir quitté les Hachd. Il est probable que certains d’entre eux aillent en Syrie, en Iran ou au Liban », a-t-il ajouté.

« Lorsque les relations entre les Iraniens et les Américains s’amélioreront, celles entre les Iraniens et les pays du Golfe s’amélioreront automatiquement »

- Fadi al-Shimari, dirigeant d’al-Hikma

« Le problème est que les voyages sont actuellement suspendus en raison de la pandémie de coronavirus, nous ne savons donc pas encore quelle est la prochaine étape. »

Réinitialiser les relations de l’Iran avec les États du Golfe et les États-Unis pourrait excéder les capacités de l’Irak. Néanmoins, Bagdad peut aider l’Iran à atténuer l’impact des sanctions économiques, en coordination avec les États-Unis.

Il y a un certain nombre d’« accords que l’Irak peut conclure avec les Américains », selon Fadi al-Shimari, chef du bloc al-Hikma.

Il s’agit notamment d’assurer l’importation continue d’électricité et de gaz en provenance d’Iran, de permettre à la République islamique d’exporter davantage de pétrole, et de fermer les yeux sur les entreprises qui l’achètent.

L’Irak pourrait également demander aux États-Unis l’autorisation de payer les importations iraniennes directement à partir de ses actifs dans les banques des pays du Caucase, ce qui aiderait à remplir les coffres iraniens.

« Les Iraniens croient que Kadhimi sera en mesure de jouer un rôle majeur dans la réalisation de ces accords », a déclaré Shimari, qui est au courant des pourparlers relatifs à la formation du gouvernement.

« Lorsque les relations entre les Iraniens et les Américains s’amélioreront, celles entre les Iraniens et les pays du Golfe s’amélioreront automatiquement », conclut le dirigeant d’al-Hikma.

Traduit de l’anglais (original).