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Liban : blocages institutionnels en vue après les législatives

Le paysage post-électoral libanais se caractérise par une forte polarisation politique et un morcellement qui risquent de provoquer de graves blocages institutionnels et pourraient mettre en péril l’élection présidentielle prévue en octobre prochain
Des partisans du Hezbollah tiennent des portraits du leader du parti Hassan Nasrallah lors d’un rassemblent pour assister à son discours, diffusé sur écran géant, dans la ville méridionale de Nabatiyeh, le 9 mai 2022 (AFP)
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BEYROUTH, Liban

« Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit ! Les tirs de joie nourris pour célébrer des victoires électorales m’ont rappelé les pires souvenirs de la guerre… ils n’ont rien compris, rien appris… » Anis el-Kareh, un habitant du quartier chrétien d’Aïn el-Remmané, à Beyrouth, ne cache pas ses craintes au lendemain des élections législatives libanaises organisées ce dimanche 15 mai.

Les tensions sont montées dans cette région, théâtre en octobre dernier d’une fusillade meurtrière qui a fait sept morts dans les rangs de manifestants proches des partis chiites Hezbollah et Amal. Des partisans de l’ancienne milice chrétienne des Forces libanaises avaient été accusés d’être à l’origine des tirs.

L’armée libanaise a déployé d’importants renforts sur cette ancienne ligne de démarcation de la guerre civile (1975-1990) pour éviter tout dérapage.

Quelques heures avant le scrutin, le chef du bloc parlementaire du Hezbollah a lancé une mise en garde aux détracteurs du parti anti-israélien. « Nous vous admettons comme adversaires au Parlement, mais nous ne vous accepterons pas en tant que boucliers protégeant les Israéliens », a prévenu Mohammad Raad.

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« Faites attention à votre discours, à votre comportement et à l’avenir de votre pays. N’attisez pas les flammes de la guerre civile vers laquelle vous pousse l’Israélien », a-t-il ajouté. Le fait que son discours ait été retransmis par la chaîne de télévision du parti, Al-Manar, illustre une volonté de faire parvenir le message sans équivoque.

Mais le contenu du discours reflète aussi une inquiétude de la part du Hezbollah, qui dispose d’une branche militaire pour « protéger le Liban d’Israël », après les élections législatives. Il s’agit d’une mise en garde contre une éventuelle tentation des détracteurs du Hezbollah de former un gouvernement monochrome.

Les chrétiens profondément divisés

À l’issue de ce premier scrutin organisé depuis le début de la crise économique au Liban, en octobre 2019, le parti chiite et ses alliés ne sont pas parvenus à conserver la majorité au Parlement.

Malgré des surprises ici et là, cette élection n’a toutefois pas apporté le changement souhaité par une majorité de Libanais.

Les partis traditionnels et les représentants des grandes familles politiques, donnés pour mort il y a deux ans, continueront de dominer la prochaine Chambre des députés.

Les candidats se revendiquant du mouvement de contestation hostile à la classe politique ont opéré des percées significatives mais insuffisantes pour initier des réformes et un changement profond dans la donne politique

Le Hezbollah et son allié, le mouvement Amal, ont raflé la totalité des 27 sièges chiites, ce qui leur confère une situation de monopole sur la représentation de cette communauté dans le système confessionnel libanais, où les hautes fonctions de l’État et de l’administration sont réparties sur des bases communautaires.

Face à un électorat chiite qui a resserré les rangs derrière le tandem Hezbollah-Amal, la rue chrétienne sort profondément divisée de cette consultation.

L’allié chrétien du Hezbollah, le Courant patriotique libre (CPL, fondé par le président Michel Aoun), perd quelques sièges mais tire son épingle du jeu malgré l’appauvrissement généralisé de la population, la destruction du pouvoir d’achat des Libanais et l’explosion du chômage.

Compte tenu de l’étendue du désastre économique, les observateurs auraient pu s’attendre à un vote sanction qui, même s’il s’est manifesté dans certaines circonscriptions, ne s’est pas transformé en phénomène destructeur pour le CPL.

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Son rival chrétien des Forces libanaises devient aussi une formation incontournable au sein de cette communauté. Ce parti pro-saoudien, qui a développé un discours électoral résolument hostile au Hezbollah, a arraché quelques sièges au CPL et en a perdu d’autres, même dans son fief historique de Bécharré, dans le Nord du Liban.

Les candidats se revendiquant du mouvement de contestation hostile à la classe politique ont opéré des percées significatives mais insuffisantes pour initier des réformes et un changement profond dans la donne politique. Ils auront un bloc d’une douzaine de députés sur les 128 que compte le Parlement.

Autre fait marquant de ce scrutin, la forte abstention de l’électorat sunnite, qui a boudé les urnes dans les grandes villes (un peu moins à Beyrouth), en signe de solidarité avec l’ancien Premier ministre Saad Hariri, poussé à une retraite politique anticipée par l’Arabie saoudite.

Un Parlement selon le modèle irakien

Le paysage post-électoral se caractérise par une forte fragmentation. « Les Libanais ont copié le modèle du Parlement irakien, composé d’une multitude de blocs mais dont aucun ne possède ou ne parvient à former une majorité », commente pour Middle East Eye un député fraîchement élu.

Le Hezbollah et ses alliés disposent d’un bloc d’une soixantaine de députés.

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Le reste du Parlement est divisé en quatre blocs : les partis qui ont fait du désarmement du Hezbollah le point central de leur discours politique (une quarantaine de députés) ; le bloc de la « société civile » qui a placé le désarmement du Hezbollah en tête de ses priorités (une douzaine de députés) ; le groupe du leader druze Walid Joumblatt, très critique vis-à-vis du Hezbollah mais qui ne s’aligne pas systématiquement sur les forces résolument hostiles au parti chiite (entre six et huit députés) ; les indépendants pour qui la question des armes du parti chiite doit être réglée par la voie du dialogue (trois députés).

Il n’est pas dit que tous ces blocs disparates, aux agendas parfois divergents, se regrouperont au sein d’une majorité homogène.

Au lendemain des élections, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a indiqué attendre « avec impatience la formation rapide d’un gouvernement inclusif ». Or, le morcellement du Parlement se traduira forcément par des blocages institutionnels, auxquels les Libanais sont habitués.

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Si l’élection d’un président de la Chambre des députés (Nabih Berry, chef d’Amal, sera sans doute reconduit) et le choix d’un nouveau Premier ministre se feront plus ou moins sans encombre, la formation d’un gouvernement pourrait traîner, à l’heure où le Liban a urgemment besoin d’un pouvoir exécutif disposant d’une large marge de manœuvre pour remettre sur les rails une économie moribonde.

Plus grave encore, la fragmentation du paysage parlementaire pourrait mettre en péril l’élection présidentielle prévue en octobre prochain. La première séance de cette élection exige en effet un quorum des deux tiers des membres de la Chambre.

Au stade actuel, aucune force politique n’est capable d’assurer ce nombre. Seul un accord sur une personnalité consensuelle à la présidence serait à même de faciliter ce processus, ce qui est peu probable compte tenu de la polarisation politique actuelle.

Le Liban est une nouvelle fois confronté au risque d’une vacance présidentielle, comme cela s’est produit à deux reprises ces quinze dernières années. Sauf qu’aujourd’hui, le blocage politique est couplé d’une crise économique et sociale sans précédent, qui risque d’exploser à la figure de tous.