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Guerre en Ukraine : éloigner l’Allemagne de la Chine, le plus grand changement géopolitique

Pendant des décennies, l’Allemagne a tenté de naviguer dans la politique étrangère européenne, voulant être un membre fidèle de l’OTAN et un moteur de l’Union européenne tout en entretenant des relations économiques étroites avec la Russie et la Chine. La partie est terminée
« Alors que la Chine défie l’Occident avec l’intégration eurasienne, le plus grand changement géopolitique de ce conflit n’est pas l’alignement de Kiev avec ses voisins, mais celui de Berlin » - Marco Carnelos (AFP/Andy Wong)
« Alors que la Chine défie l’Occident avec l’intégration eurasienne, le plus grand changement géopolitique de ce conflit n’est pas l’alignement de Kiev avec ses voisins, mais celui de Berlin » - Marco Carnelos (AFP/Andy Wong)

Lors des deux premières décennies de ce XXIe siècle, la nature et l’histoire sont revenues nous hanter.

Les changements climatiques et la pandémie de covid-19 nous ont montré qu’une mondialisation incontrôlée et le progrès technologique n’épargneront pas à l’humanité les conflits internationaux et les menaces.

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Les guerres sans fin en Asie de l’Ouest et le retour de la rivalité entre les États-Unis, la Chine et la Russie ont remis en question la confiance de l’Occident dans sa capacité à établir les règles de l’ordre mondial. Celui-ci s’est avéré incapable de bâtir des États à sa propre image.

La quatrième révolution industrielle mondiale ne sera pas exclusivement menée par l’Occident et la démocratie ne se conforme pas à un modèle néolibéral.

La guerre en Ukraine est l’une des dernières manifestations de l’histoire qui revient nous hanter et on peut en redouter d’autres, en particulier en ce qui concerne Taïwan. 

Les médias ont tendance à simplifier à l’excès et à personnaliser les conflits. Le président russe Vladimir Poutine est dépeint comme le grand méchant qui a envoyé des milliers de soldats en Ukraine et tente de prendre le contrôle du pays.

Mais l’histoire ne se résume pas à de simples décisions d’un dirigeant, indépendamment de son degré de cruauté ou de puissance.

La guerre en Ukraine est le triste épisode d’un conflit non résolu qui remonte à 30 ans, nourri par un manque abyssal de bons sens des deux côtés.

Une bataille de relations publiques mondiale

Les démocraties occidentales ont le droit d’exprimer leur indignation face à l’invasion russe et sont véritablement persuadées d’être du bon côté de l’histoire.

Elles se vantent de la supériorité morale et de leurs qualifications politiques et sont convaincues de remporter cette bataille de relations publiques mondiale, en imposant leur propre discours et en isolant la Russie pour son comportement brutal. Elles y arriveront très probablement. 

Rencontre entre le président russe Vladimir Poutine et le président chinois Xi Jinping à Pékin, le 4 février 2022 (AFP)
Rencontre entre le président russe Vladimir Poutine et le président chinois Xi Jinping à Pékin, le 4 février 2022 (AFP)

Le problème majeur, c’est que Poutine s’en fiche désormais, si tant est qu’il s’en soit soucié par le passé. En décidant d’attaquer, le Kremlin a clairement démontré qu’il se moque totalement de l’opinion publique mondiale, et de l’opinion publique occidentale en particulier. Poutine a sûrement anticipé la probabilité de réactions et sanctions dures de la part de l’Occident.

Pour la Russie, assurer ses intérêts sécuritaires en Ukraine a prévalu sur toute autre considération. Moscou a probablement décidé qu’il valait mieux « normaliser » l’Ukraine plutôt que d’attendre d’autres développements, avec le risque que l’Ukraine puisse devenir officiellement un membre de l’OTAN.

Il serait censé de croire que la Chine avait été prévenue du projet de Poutine.

Le dirigeant russe prend la peine de préparer l’environnement avant d’agir et il n’aurait pas diffusé un communiqué commun historique et clairement ambigu avec la Chine, le 4 février, en laissant son principal allié dans ce nouvel ordre mondial dans l’ignorance à propos de l’Ukraine. Et la Chine a déjà rejeté les sanctions occidentales contre la Russie, les qualifiant d’illégales.

Il est trop tôt pour dire si les nouveaux dirigeants allemands sont pleinement convaincus du bien-fondé de leurs décisions ou s’ils avaient l’impression de ne pas avoir le choix

Mais surtout, le conflit en Ukraine redéfinit les relations européennes et transatlantiques.

Pendant des décennies, l’Allemagne a tenté de naviguer dans la politique étrangère européenne, voulant être un membre fidèle de l’OTAN et un moteur de l’Union européenne tout en entretenant des relations économiques étroites avec la Russie et la Chine. 

La partie est terminée. Berlin a gelé le projet de gazoduc Nord Stream 2, a convenu de couper la Russie du système de paiement mondial Swift et à envoyer des armes létales en Ukraine.

Toutes ces décisions pourraient mener Berlin droit à l’affrontement avec Moscou. Il est trop tôt pour dire si les nouveaux dirigeants allemands sont pleinement convaincus du bien-fondé de leurs décisions ou s’ils avaient l’impression de ne pas avoir le choix. 

Freiner les projets chinois

La plus grande récompense géopolitique de ce conflit n’est pas l’alignement de l’Ukraine avec ses voisins, mais celui de l’Allemagne.

L’Ukraine sera probablement « normalisée » en un sens, mais l’Allemagne aussi, autrement. Les Ukrainiens pourraient ne pas tarder à découvrir qu’ils ont été utilisés – et peut-être même sacrifiés – pour une inquiétude plus pressante que l’OTAN ou l’adhésion à l’Union européenne.

La « normalisation » allemande est une tentative extrême de perturber ou d’affaiblir l’intégration eurasienne que la Chine, la Russie et d’autres pays dans le même état d’esprit poursuivent dans le cadre des nouvelles Routes de la soie, l’Union économique eurasiatique et l’Organisation de coopération de Shanghai

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Il s’agit d’un projet ambitieux d’intégration économique et commerciale en dehors de l’ordre économique mondial emmené par les États-Unis.

Le bloc eurasien serait bien moins menaçant s’il était isolé de l’Allemagne et des marchés européens. Toute alternative à l’ordre économique occidental serait maîtrisée.

Alors que l’essor de la Chine est considéré comme la principale menace pour les États-Unis au XXIe siècle, il est essentiel pour les dirigeants américains de perturber l’emblématique projet géopolitique et géoéconomique de Pékin en matière d’intégration eurasienne. 

En tentant de freiner les projets chinois, les États-Unis ont sagement opté pour le retrait des points chauds coûteux, tels que l’Afghanistan, et peut être la région du Moyen-Orient dans son ensemble. 

Il vaut mieux concentrer son énergie sur l’Europe. Le vieux continent sera bien plus crucial pour les tentatives américaines de maintenir leur leadership et hégémonie au XXIe siècle.

En envahissant l’Ukraine, Moscou a rendu un énorme service à Washington en rassemblant les Européens contre la menace d’une autocratie orientale. Désormais, la menace immédiate est la Russie, mais la Chine suivra bientôt. La liste des doléances contre Pékin – Taïwan, mer de Chine méridionale, le Xinjiang, Hong Kong, la cybersécurité... – s’allonge sans cesse.

On pourrait donc se demander : pourquoi la Russie a-t-elle pris cette décision apparemment stupide ? Au risque de me répéter, Moscou s’en moque, estimant que ses relations avec l’Occident – Europe incluse – sont irréparables. Pékin en arrive probablement à la même conclusion.

L’Europe occidentale et la Russie s’adonnent à un dangereux numéro d’équilibrisme économique. Les Russes sont habitués aux difficultés. Reste à voir si l’Europe de l’Ouest l’est également

D’un point de vue américain, une Russie embourbée en Ukraine est un résultat idéal pour frapper le maillon le plus faible du partenariat eurasien russo-chinois. Les semaines à venir révéleront si ce calcul s’avère exact.

En attendant, reste à voir combien de temps l’Europe maintiendra son unité nouvelle. Les conséquences économiques sur la Russie pourraient avoir des répercussions dramatiques pour le rétablissement économique européen.  

Ces deux dernières années, la confiance publique dans les gouvernements occidentaux et leurs dirigeants a été mis à l’épreuve par la réaction défaillante de l’Occident face au covid, aux confinements, à l’inflation croissante et aux prix de l’énergie qui explosent.

De nouveaux chocs économiques et sociaux ne sont pas vraiment les bienvenus. Qu’importe qu’ils soient blonds aux yeux bleus, les réfugiés ukrainiens voudront avoir accès à des logements déjà rares, à des ressources scolaires et médicales.

L’Europe occidentale et la Russie s’adonnent à un dangereux numéro d’équilibrisme économique. Les Russes sont habitués aux difficultés. Reste à voir si l’Europe de l’Ouest l’est également.

Marco Carnelos est un ancien diplomate italien. Il a été en poste en Somalie, en Australie et aux Nations Unies. Il a été membre du personnel de la politique étrangère de trois Premiers ministres italiens entre 1995 et 2011. Plus récemment, il a été l’envoyé spécial coordonnateur du processus de paix au Moyen-Orient pour la Syrie du gouvernement italien et, jusqu’en novembre 2017, ambassadeur d’Italie en Irak.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Marco Carnelos is a former Italian diplomat. He has been assigned to Somalia, Australia and the United Nations. He served in the foreign policy staff of three Italian prime ministers between 1995 and 2011. More recently he has been Middle East peace process coordinator special envoy for Syria for the Italian government and, until November 2017, Italy's ambassador to Iraq.