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L’Ukraine est devenue Le Bûcher des vanités, celles de Poutine et celles de l’OTAN

Poutine avait besoin d’une guerre rapide selon le modèle post-soviétique. Il se retrouve avec un conflit beaucoup plus important sur les bras
Le président russe Vladimir Poutine lors d’une cérémonie au cimetière mémorial de Piskarevskoïe à Saint-Pétersbourg, le 27 janvier 2022 (AFP)
Le président russe Vladimir Poutine lors d’une cérémonie au cimetière mémorial de Piskarevskoïe à Saint-Pétersbourg, le 27 janvier 2022 (AFP)

En envahissant l’Ukraine, Vladimir Poutine a commis la plus grosse erreur de ses 22 ans de carrière à la tête de la Russie

La question de savoir si l’objectif était d’écraser lentement l’Ukraine est un autre sujet. La voie est désormais tracée et ne peut être inversée. Le pouvoir de Poutine, à l’intérieur de ses frontières comme en dehors, s’est construit en grande partie sur l’ambiguïté et l’effet de surprise. Il élève la notion de déni plausible au rang d’art.

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En fin de compte, le consensus s’est établi autour du terme « pragmatique ». La Russie n’a jamais été ni aussi faible, ni aussi puissante qu’elle le semblait. Poutine n’a jamais été ni aussi autocratique, ni aussi libéral qu’il le paraissait. De nombreux livres ont été nerveusement rédigés pour tenter de percer à jour le véritable Poutine.

D’abord dans le costume du fan de la famille Bush désireux d’adhérer à l’OTAN, puis dans celui du nationaliste contrarié et vindicatif dans son discours prononcé en 2007 à Munich, Poutine a réussi à conserver sur la scène mondiale l’image d’un vétéran rusé au regard d’acier dont peu de gens autour de lui peuvent deviner les intentions.

Adepte du conservatisme fiscal, il a appris pendant ses années au pouvoir à ne pas défier les oligarques et à devenir plutôt l’un des leurs. Tant qu’ils lui offraient les bons présents et se comportaient tels des boyards loyaux, il ne touchait pas à leurs biens.

Pourtant, il a suffi de quelques jours pour que Poutine le pragmatique devienne Poutine le criminel de guerre, à la manière d’un Milošević ou d’un Karadžić. L’Ukraine est devenue un remake inversé du Kosovo. 

Du point de vue de Poutine, il s’agit d’une erreur de calcul monumentale. La perte d’une grande partie de ce que Poutine a accompli au cours des deux dernières décennies pour restaurer l’influence de la Russie ne se résume pas au nombre de civils qu’il a tués. Ne commettons jamais l’erreur de croire que Poutine est un tant soit peu ému par les effusions de sang ou la souffrance humaine qu’il provoque.

Rappelez-vous Grozny

La Russie a déjà utilisé des armes thermobariques à Grozny en 1994 et en 2000. Poutine s’est fait un nom en Russie en employant les mêmes tactiques en Tchétchénie que celles qu’il applique aujourd’hui en Ukraine.

En 1999, Poutine déclarait : « Nous poursuivrons les terroristes partout. S’ils sont à l’aéroport, ce sera à l’aéroport. Si on les prend dans les toilettes, eh bien, excusez-moi, on les butera dans les chiottes. »

Et en 2022, il a lancé : « Ne laissez pas les néonazis et les bandéristes utiliser vos enfants, vos femmes et les personnes âgées comme des boucliers humains. Prenez le pouvoir entre vos mains. Il me semble qu’il sera plus facile pour nous de négocier avec vous qu’avec cette clique de toxicomanes et de néonazis. »

L’attaque surprise de l’armée russe en 1994 sur Grozny, en Tchétchénie, sous le commandement de Boris Eltsine, était, avec de 30 000 à 250 000 soldats, la plus grande opération militaire organisée par Moscou depuis son intervention en Afghanistan. Les organisations des droits de l’homme avaient accusé les forces russes de se livrer à un usage indiscriminé et disproportionné de la force (AFP/Hector Mata)
L’attaque surprise de l’armée russe en 1994 sur Grozny, en Tchétchénie, sous le commandement de Boris Eltsine, était, avec de 30 000 à 250 000 soldats, la plus grande opération militaire organisée par Moscou depuis son intervention en Afghanistan. Les organisations des droits de l’homme avaient accusé les forces russes de se livrer à un usage indiscriminé et disproportionné de la force (AFP/Hector Mata)

Peu de choses ont changé pendant ce laps de temps. 

Ce qui est sur le point d’arriver à Kiev et Kharkiv ne sera pas non plus une nouveauté par rapport à Alep-Est et Idleb en Syrie ou Tripoli en Libye. La différence, c’est qu’Alep-Est ou Idleb se trouvent désormais aux portes de l’Allemagne. 

Ainsi, l’erreur de calcul commise par Poutine ne concerne pas ce qu’il fait, mais où il le fait. Entre 5 000 et 8 000 civils ont été tués lors de la bataille de Grozny en 1999 et 2000 et le monde n’a pas bronché. 

Les forces russes ont d’abord pris le contrôle d’une crête stratégique au-dessus de la ville. Elles ont procédé à plusieurs tentatives d’incursion qui ont été avortées. Elles ont ensuite tapissé la ville de BM-21 Grad, de Scud, de bombes à sous-munitions et de bombes thermobariques, avant de s’y engouffrer avec de petits groupes formés à la guerre urbaine. 

Tout cela vous rappelle quelque chose ?

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En 1999, la Russie avait tiré la leçon de l’assaut qu’elle avait lancé cinq ans plus tôt. Cette fois-ci, il n’y avait pas de reporters comme moi, ni d’équipes de Sky News, de CNN ou de la BBC pour s’épancher sur le sort d’un petit peuple des montagnes. Personne ne pouvait voir ce qui est arrivé aux colonnes russes dans les rues de Grozny en 2000, contrairement à ce que nous avons vu en 1994.

Et si ce qui se passait réellement à Grozny était apparu dans les journaux télévisés en 2000, l’administration de Washington de l’époque n’y aurait pas prêté attention. Après le 11 septembre, Poutine a été récompensé pour ses efforts de répression de la Tchétchénie en tant que membre honoraire de la guerre contre le terrorisme initiée par Bush.

Poutine fait la même chose en Ukraine, mais aujourd’hui, on le lui reproche. 

Je ne pense pas qu’il ait intégré la réaction qu’il suscite en Europe dans le plan qu’il échafaudé en amont de cette guerre. L’Ukraine n’est pas une terre lointaine du Caucase. Elle se trouve ici même en Europe, avec des voisins très bien armés. 

Jour après jour, ces voisins se demandent s’ils doivent faire plus qu’envoyer des roquettes antichars, des seringues et des pansements. On parle également d’une zone d’exclusion aérienne

Le général Sir Richard Barrons, ancien chef du commandement des forces conjointes britanniques, a déclaré à l’émission « Newsnight » de la BBC que la poursuite de l’agression russe pourrait entraîner la création de zones d’exclusion aérienne, tout en concédant que « cela signifi[ait] une guerre avec la Russie ».

Une puissance euro-asiatique ? Séduisant sur le papier

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Il est pour le moins prématuré de balayer tout cela d’un revers de la main et de dire que Poutine a désormais avec la Chine un projet eurasien commun.

Pékin est-il vraiment prêt à payer la note de Poutine ? La Chine n’a montré aucun signe de précipitation en Afghanistan, un pays d’Asie centrale mûr pour la cueillette après que Joe Biden l’a abandonné tant sur le plan militaire que financier.

La perspective de voir les forces de l’OTAN et de la Russie s’affronter physiquement croît de jour en jour. C’est comme si l’Europe s’était couchée en 2022 pour se réveiller en 1941

La Chine a promis aux talibans une somme modeste, d’aucuns diront dérisoire, de 31 millions de dollars en nourriture, médicaments, vaccins contre le covid-19 et autres aides, soit à peine plus que le Pakistan, un pays beaucoup plus pauvre.

Bilal Karimi, porte-parole des talibans au ministère de l’Information, a qualifié de « mystérieuses » les relations de la Chine avec le nouvel émirat islamique, rapporte Nikkei Asia. C’est peut-être un euphémisme.

Une puissance euro-asiatique qui s’étendrait à travers le monde semble séduisante sur le papier et répond à un sentiment profond de lassitude en Asie centrale et de l’Ouest face aux efforts déployés par les États-Unis pour peser de tout leur poids économique et militaire.

Mais cette autoroute est loin d’être achevée. Pour avoir un quelconque sens, elle doit se terminer quelque part, par exemple, dans les marchés riches d’Europe.

À tout le moins, cette nouvelle chaîne d’approvisionnement a besoin de l’Allemagne comme consommateur final, et l’Allemagne vient de prendre une décision très importante en renonçant à sa réticence à utiliser ses armées au combat, une politique qui remonte à la dénazification.

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Cette composante ne pouvait pas faire partie des calculs de Poutine lorsqu’il a planifié cette invasion. Alors que son respect pour les États tampons est pour le moins limité, Moscou prend historiquement Berlin au sérieux.

Réduire les villes d’Ukraine en cendres ne peut pas non plus faire partie du grand projet du président Xi Jinping.

Même si elle se calme, une guerre qui déchire l’Ukraine confrontera la logistique Est-Ouest à un énorme barrage. La proposition de négociation d’une trêve formulée par la Chine découle au moins partiellement d’une inquiétude quant aux potentielles conséquences de son partenariat avec Poutine. Pour sa part, la Chine n’est pas encore prête pour une rupture totale avec les États-Unis.

Ce n’est pas un simple pipeline en mer du Nord qui a disparu. C’est toute la frontière occidentale de la Russie qui vient de se fermer. Lorsque les plaques tectoniques de l’Europe entrent en collision, comme elles le font actuellement sous nos yeux, il faut beaucoup de temps pour que les affaires reprennent leur cours normal. 

Une erreur de calcul aux proportions colossales

La théorie selon laquelle Poutine tenterait de recréer l’Union soviétique ne résiste pas non plus à un examen plus approfondi. La Fédération de Russie est une créature bien plus petite que ne l’était l’Union soviétique. Elle ne possède tout simplement pas les ressources dont disposait Khrouchtchev lorsque ses chars ont écrasé la Hongrie en 1956 ou que Brejnev a déployées en Tchécoslovaquie en 1968.

La Russie n’occupe que la 49e place sur le plan des revenus et du pouvoir d’achat dans le classement des pays les plus riches et ne figure même pas sur cette liste si l’on s’en tient au produit intérieur brut moyen.

Une impasse nucléaire avec l’OTAN faisait-elle partie du plan de Poutine ? J’en doute. Le danger de l’Ukraine vient du fait qu’elle échappe à tout contrôle

En enlevant le pétrole, on se retrouve face à une économie bien moins développée ou diversifiée que celle de la Turquie. Les réserves étrangères de la Russie seront désormais en grande partie gelées par les grandes banques centrales. L’économie russe n’est pas assez forte pour résister au désinvestissement massif qui se produit actuellement.

Une grande partie de l’infrastructure de la Russie date encore de l’ère Brejnev.

Tout indique qu’une erreur de calcul aux proportions colossales a été commise. Poutine devait prendre le contrôle de Kiev en quelques jours et n’y est pas parvenu.

Poutine avait besoin que les Russes de souche de Kharkiv lèvent leur verre en l’honneur de leurs libérateurs. Au lieu de cela, il a poussé tous les Ukrainiens en dehors des deux enclaves au nom desquelles il a lancé l’invasion, à apprendre à fabriquer des cocktails Molotov. Cela ne pouvait pas être écrit dans le scénario.

Poutine avait besoin d’une guerre rapide suivant le modèle post-soviétique, mais se retrouve avec un conflit de bien plus grande ampleur sur les bras. La Russie a proféré deux menaces nucléaires en autant de jours. La dernière figure dans ce communiqué du ministère russe des Affaires étrangères.

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« Les citoyens et structures de l’Union européenne  impliqués dans la fourniture d’armes létales, de carburant et de lubrifiants aux forces armées ukrainiennes seront responsables de toutes les conséquences de ces actes dans le cadre de l’opération militaire spéciale en cours. Ils ne peuvent pas ne pas comprendre le niveau de dangerosité de ces conséquences. »

D’une certaine manière, cette déclaration était juste. Mais une impasse nucléaire avec l’OTAN faisait-elle partie du plan de Poutine ? J’en doute. Le danger de l’Ukraine vient du fait qu’elle échappe à tout contrôle. 

Sur le plan historique, il ne fait aucun doute que l’Occident a jeté les bases de ce conflit en poussant l’OTAN vers l’est. Les vétérans avisés de la guerre froide ont vu les dangers, mais n’ont pas été écoutés.

George Kennan a posé les fondations intellectuelles de la guerre froide américaine avec son « long télégramme » envoyé depuis Moscou en février 1946, suivi d’un article publié dans Foreign Affairs sous le pseudonyme « X » en juillet 1947. En 1998, il s’est dit horrifié par l’élargissement de l’OTAN.

« Nous nous sommes engagés à protéger toute une série de pays, même si nous n’avons ni les ressources ni l’intention de le faire de manière sérieuse. [L’élargissement de l’OTAN] n’a été qu’une action frivole de la part d’un Sénat qui ne s’intéresse pas vraiment aux affaires étrangères. Ce qui me dérange, c’est la superficialité et le manque d’information de l’ensemble du débat sénatorial. J’ai été particulièrement gêné par les références à la Russie en tant que pays mourant d’envie d’attaquer l’Europe de l’Ouest. »

Poutine a appuyé sur la gâchette

Voici ce qu’il affirmait au New York Times : « Je pense que c’est le début d’une nouvelle guerre froide. Je pense que les Russes vont réagir progressivement de manière particulièrement hostile et que cela changera leur politique. Je pense que c’est une erreur tragique. Il n’y avait aucune raison de le faire. Personne ne menaçait qui que ce soit. Cet élargissement ferait se retourner les pères fondateurs de notre pays dans leur tombe. »

« Les gens ne comprennent-ils pas ? Notre différend pendant la guerre froide nous opposait au régime communiste soviétique. Et maintenant, nous tournons le dos au peuple même qui a organisé la plus grande révolution sans effusion de sang de l’histoire pour renverser ce régime soviétique. Et la démocratie russe est aussi avancée, si ce n’est plus, que celle de n’importe lequel de ces pays que nous venons de nous engager à défendre contre la Russie.

« Bien sûr que cela va entraîner une réaction hostile de la part de la Russie, et alors, ils [ceux qui ont élargi l’OTAN] diront qu’ils vous avaient bien dit que les Russes étaient comme ça. Mais c’est tout simplement faux. »

Désormais, Poutine a appuyé sur la gâchette. L’Ukraine est devenue Le Bûcher des vanités, celles de Poutine et celles de l’OTAN. En l’état actuel des choses, ce feu échappe à tout contrôle et affectera des nations situées bien au-delà des frontières immédiates de la Russie.

David Hearst est cofondateur et rédacteur en chef de Middle East Eye. Commentateur et conférencier sur des sujets liés à la région, il se concentre également sur l’Arabie saoudite en tant qu’analyste. Ancien éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, il en a été le correspondant en Russie, en Europe et à Belfast. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst is co-founder and editor-in-chief of Middle East Eye. He is a commentator and speaker on the region and analyst on Saudi Arabia. He was The Guardian's foreign leader writer, and was correspondent in Russia, Europe, and Belfast. He joined the Guardian from The Scotsman, where he was education correspondent.