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Poutine fait en Ukraine ce dont il a souvent accusé l’Amérique : un changement de régime

Alors qu’elle a condamné pendant des décennies les interventions occidentales en Afghanistan, en Irak, en Syrie et en Libye qui ont changé les régimes en place, la Russie fait exactement la même chose en Ukraine
Le président russe Vladimir Poutine assiste à une cérémonie de dépôt de gerbe sur la tombe du soldat inconnu après la parade militaire du jour de la Victoire à Moscou, le 9 mai 2021 (AFP)

L’invasion de l’Ukraine par la Russie est un événement historique, mais pas comme le pensent les puissances occidentales.

Ce ne sont pas moins de 30 années de domination américaine et occidentale sur les affaires militaires et économiques mondiales, après l’effondrement de l’Union soviétique, qui s’effritent. Ce qui prend sa place est un monde dirigé par de grandes puissances.

Ce ne sont pas moins de trente années de domination américaine et occidentale sur les affaires militaires et économiques mondiales qui s’effritent

En dehors des États-Unis, un bloc va se démarquer : un bloc de puissance eurasien avec la Chine à une extrémité et la Russie à l’autre. Le plus grand continent au monde, des réserves illimitées d’énergie, de main d’œuvre, de forces militaires, cyber et d’intelligence artificielle.

C’est un cataplasme sur une jambe de bois alors que le monde sombre dans le coma. Tant que de nouvelles limites ne seront pas définies, il ne sera pas plus stable.

Nombreux étaient les signes de l’effondrement de l’ordre emmené par les Américains, qui a pris divers noms : interventionnisme libéral, coalitions de bonnes volontés, ordre international basé sur des règles. Au cours de l’année écoulée, ce furent la chute de Kaboul aux mains des talibans, les interminables négociations avec l’Iran à Vienne dont Téhéran pourrait encore ressortir comme le grand gagnant, et aujourd’hui, l’invasion de l’Ukraine par Poutine.

On pourrait bien assister ensuite à la prise de Taïwan par la Chine. Ces quatre événements sont liés.

Pris par surprise

Chacun de ces événements a pris Washington par surprise. Les États-Unis n’avaient aucune idée de la rapidité avec laquelle l’Afghanistan, État Potemkine, s’effondrerait une fois qu’ils auraient annoncé leur retrait. Parmi ses voisins, seul le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) iranien, présent sur le terrain avec les talibans, disposait des bons renseignements.

De même, les États-Unis ont dû battre en retraite sur tous les fronts – en particulier les sanctions – face à l’inflexibilité des négociateurs iraniens à Vienne. Ils n’étaient pas non plus préparés à l’accumulation de troupes russes aux frontières de l’Ukraine et à l’invasion elle-même.

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Chacun de ces événements a contraint à l’élaboration de politiques à la va-vite. Et cela ne fonctionne pas.

Prenez les implications du blocus financier occidental sur le point d’être imposé à la Russie (même si elle continuera probablement à fournir à l’Europe du gaz) pour les champs pétrolifères iraniens. Cela ne fera qu’augmenter les prix pour les Européens. 

Cela met donc l’Iran en pole position pour répondre aux besoins d’une Europe énergivore. Est-ce là le résultat voulu de quatre décennies de sanctions, dont l’apogée fut la politique de « pression maximale » de Donald Trump ? Très récemment encore, les think tanks néoconservateurs de Washington estimaient probable un changement de régime à Téhéran.

Comme l’ont vu les pays soumis à l’ordre mondial américain, deux choses étaient particulièrement irritantes dans le comportement de Washington : une incapacité conceptuelle complète – beaucoup au Moyen-Orient diraient coloniale – à voir le monde à travers autre chose que ses propres yeux et un refus total d’infléchir une ligne de conduite fixée.

L’Amérique – et elle seule – a défini ce qui constitue un comportement démocratique et a accordé des dérogations aux autocrates pro-occidentaux. Ainsi, les droits de l’homme ou une politique étrangère fondée sur des valeurs sont devenus très sélectifs, s’utilisant contre le Venezuela mais pas contre l’Arabie saoudite ou l’Égypte

Ainsi, ce sont Tony Blair et George Bush qui ont décidé d’envahir l’Irak lors de leur rencontre à Crawford un an avant l’invasion ou avant l’entrée des inspecteurs de l’ONU qui cherchaient les armes de destruction massive. Et c’est Bush qui, le premier, a déchiré les traités internationaux. Il trouvait « dépassé » le traité anti-missiles balistiques de 1972. Et c’est Bill Clinton qui a le premier réarrangé les frontières d’un État européen, pendant la guerre du Kosovo avec l’actuelle Serbie.

Un concurrent raté 

Washington ne considérait pas la Russie comme un ennemi. Pire encore, du point de vue de Poutine, il considérait la Russie comme un concurrent raté. Au cours des trois dernières décennies, Washington a surtout dit à Moscou : « Nous entendons ce que vous dites, mais nous allons quand même n’en faire qu’à notre guise. »

La liste interminable d’interventions occidentales qui se sont finalement soldées par un échec, et que la Russie et la Chine ne pouvaient absolument pas stopper, a eu un effet cumulatif sur la psyché russe et chinoise. Tout en remplissant ses coffres de pétrodollars, la Russie s’est également attelée à reconstruire son armée. Les généraux britanniques et américains ont pris ça à la légère – prématurément semble-t-il maintenant. 

Traduction : « … pour la première fois depuis que l’OTAN a attaqué la Yougoslavie en 1999. C’était une guerre impérialiste et celle-ci l’est aussi. Pourquoi ai-je eu tort ? Comme je l’ai déjà dit, il y a un énorme élément symbolique dans le conflit puisque l’Ukraine n’allait pas rejoindre l’OTAN…

« … Comme sa diatribe de lundi l’a montré, Poutine est clairement motivé non pas tant par un calcul intéressé réaliste que par un surplus idéologique de ressentiment envers l’Occident et ce que sa bête noire, Lénine, appellerait le chauvinisme grand-russe. »

Les récits de l’impuissance militaire russe étaient légion : les pilotes russes n’avaient que quelques heures de vol par mois parce que personne ne pouvait payer le carburant ; les marins en visite d’échange faisaient des virées shopping avec l’indemnité journalière que leurs hôtes leur versaient ; un navire devait accompagner un autre en cas de panne ; et enfin la Russie était incapable de monter un corps expéditionnaire.

Cette évaluation a changé rapidement lorsque Poutine a commencé son intervention en Syrie, une intervention qui allait s’avérer décisive pour maintenir Assad au pouvoir.

Pendant tout ce temps, Poutine avait à l’esprit une forme de retour de bâton. Cela a souvent été interprété à tort comme la tentative d’un ancien officier des bas échelons du KGB de restaurer l’Union soviétique. Ce n’est pas le cas. La Fédération de Russie de Poutine est pleinement capitaliste, et l’homme à sa tête est le dirigeant le plus riche de l’histoire russe – plus riche encore que les tsars.

Les dirigeants soviétiques étaient extrêmement privilégiés, mais pas très riches en comparaison. 

Il suffit de visiter les anciennes zones privilégiées des bois autour de Moscou pour en avoir la preuve visuelle. Les datchas de l’ère soviétique sont des cabanes en bois modestes et en ruine, avec de la peinture verte écaillée, par rapport aux cottegi, les soi-disant « cottages » à trois étages des nouveaux riches russes. La route menant à l’une de ces implantations est jonchée de publicités pour des Lamborghini et des appartements pour votre maîtresse.

Nationalisme russe 

Poutine est un oligarque, pas un secrétaire général. L’Union soviétique était une puissance mondiale et la Fédération de Russie – au mieux – une puissance régionale. L’idéologie de Poutine en envahissant un État dont il ne croit pas à l’existence découle moins de ce que les bolcheviks ont fait que de l’orthodoxie et du nationalisme russes. 

Poutine n’était pas anti-occidental dès le début. Cela lui a pris sept longues années, entre son accession au poste de Premier ministre en 2000 et son discours à la conférence de Munich sur la sécurité en 2007. À cette époque, il a essayé à plusieurs reprises de nouer des liens avec l’Occident et de rejoindre l’OTAN. Il a subi plusieurs rebuffades. Il en va de même pour ses idées pour un pacte de sécurité européen, qui a de nouveau été interprétée à tort comme une tentative de la Russie de contrôler la politique et les libertés des États vassaux d’Europe de l’Est.

La chute de Kadhafi en Libye a été un tournant dans son parcours d’oligarque pro-occidental à autocrate nationaliste russe. Non pas qu’il avait de l’affection pour le dictateur libyen, mais le pétrole russe et les intérêts militaires étaient impliqués.

Des citoyens ukrainiens manifestent contre l’opération militaire russe en Ukraine devant l’ambassade de Russie à Paris, le 24 février (AFP)
Des Ukrainiens manifestent contre l’opération militaire russe en Ukraine devant l’ambassade de Russie à Paris, le 24 février (AFP)

La Russie s’est abstenue sur une résolution de l’ONU autorisant l’usage de la force en Libye, une décision pour laquelle le Premier ministre de l’époque, Dmitri Medvedev, a subi de plein fouet la colère russe, lorsqu’il est apparu que le résultat serait un changement de régime. Une vidéo russe, anonyme mais de haute qualité, est apparue condamnant Medvedev comme un traître – le même mot maintenant utilisé à propos des deux derniers héros occidentaux de la réforme russe, Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine.

C’est la Libye en 2011, et non l’invasion de l’Irak en 2003, qui a déterminé l’intervention russe en Syrie en 2015.

Et maintenant ?

Premier changement majeur résultant de l’invasion de l’Ukraine par la Russie : cette dernière va maintenant se livrer ouvertement à une chose dont elle a accusé l’Amérique, c’est-à-dire un changement de régime.

Cette guerre n’avait pas lieu d’être. Le problème de Poutine avec l’OTAN aurait pu être évité. […] Mais il aurait fallu pour ce faire un élément essentiel absent du comportement occidental envers la Russie : l’humilité

Alors qu’elle a condamné pendant des décennies les interventions occidentales en Afghanistan, en Irak, en Syrie, au Yémen et en Libye qui ont changé les régimes en place, et alors qu’elle a présenté le Printemps arabe comme un énorme complot de la CIA, la Russie fait exactement la même chose en Ukraine.

Elle utilise la logique que Washington a utilisée pendant une grande partie des 30 dernières années. Elle avance en Ukraine parce qu’elle le peut. Elle sait que l’OTAN ne peut pas agir contre elle sans provoquer une guerre nucléaire.

Le mois dernier, Dmitri Trenin, un commentateur chevronné de la politique militaire et étrangère de la Russie, a déclaré : « Peut-être qu’un “projet russe” séparé est déjà en cours de construction, et qu’il n’anticipe plus l’intégration dans le monde où l’Occident joue toujours un rôle de premier plan, mais pas dominant. Compte tenu de sa rupture avec l’Occident, la Russie pourrait établir des relations alliées beaucoup plus étroites et même de facto avec des États clés non occidentaux, principalement avec la Chine, ainsi qu’avec l’Iran et les adversaires américains dans l’hémisphère occidental : le Venezuela, Cuba et le Nicaragua. 

carte ukraine

« Dans ce scénario, la Russie pourrait mener une politique étrangère beaucoup plus active. Moscou peut commencer à faire exactement ce que l’Occident l’a si souvent accusé de faire. Dans ce scénario, la Russie vise à créer à la fois des sphères d’influence et le droit d’utiliser la force pour renverser des régimes indésirables. »

Pas d’excuse

En fin de compte, il n’y a aucune excuse pour lancer une autre guerre. Rien de tout cela ne justifie ou n’excuse les chars lancés sur l’Ukraine. 

J’étais à Grozny en 1994 lorsque des chars russes ont tenté d’y entrer. Les Tchétchènes se sont énormément battus, ont obtenu un sursis temporaire et n’ont été écrasés que lorsque Poutine a envahi la ville en 2000, en rasant tous les bâtiments et en installant un psychopathe à la présidence. 

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La deuxième guerre de Tchétchénie a notamment été couverte par ma courageuse collègue russe, Anna Politkovskaïa. Quand je lui ai demandé pourquoi elle risquait sa vie en révélant ce qu’elle qualifiait de crimes de guerre russes, elle m’a répondu se battre pour l’âme de la Russie. Elle a été abattue par un tueur à gages professionnel dans le hall de son immeuble.

Je ne sais absolument pas si les Ukrainiens vont se battre comme les Tchétchènes l’ont fait, ni à quel point l’armée russe est aujourd’hui plus prête au combat. Mais je suppose que plus ils subiront de pertes, plus ils utiliseront l’artillerie et les frappes aériennes contre les civils dans les zones construites. 

Les effusions de sang auxquelles nous assisterons dans les prochains jours et les prochaines semaines pourraient être énormes. En temps de guerre, on fait vite fi du concept de « frappes de précision », et dans les mains des Russes, les frappes de précision ont impliqué l’utilisation de bombes à vide à Grozny provoquant une dépression d’air sur une place centrale du centre-ville.

Cette guerre n’avait pas lieu d’être. Le problème de Poutine avec l’OTAN aurait pu être évité. De nouvelles structures de sécurité auraient pu être convenues avec Moscou, défendant l’indépendance et la souveraineté des États, qui à leur tour auraient respecté les droits de l’homme et la loyauté des russophones. Ce n’est pas sorcier. Et cela a été fait ailleurs.

La tragédie est que, alors que la Russie considérait la guerre froide comme terminée, nous, en Occident, avons continué à la mener. Maintenant, nous avons recréé l’ennemi même que nous pensions avoir laissé derrière nous

Mais il aurait fallu pour ce faire un élément essentiel absent du comportement occidental envers la Russie : l’humilité. Lorsque l’Union soviétique s’est effondrée, le vainqueur a raflé la mise. Il n’a même pas ressenti le besoin d’écouter. L’OTAN n’aurait jamais dû s’étendre vers l’Est.

À tout le moins, elle aurait dû inclure les forces russes dans ses structures et les moderniser. Cela aurait éliminé le paradoxe central de la réforme : ce qui était bon pour l’Occident était mauvais pour la Russie. Au lieu de cela, il n’y eut aucune construction d’État, juste une démolition. Reconstruire la puissance militaire de la Russie a été laissé à quelqu’un comme Poutine, avec les conséquences qu’on sait aujourd’hui.

Poutine a maintenant inversé la logique, en disant que ce qui est bon pour la Russie est mauvais pour l’OTAN. Seule la résistance des combattants ukrainiens peut le persuader que le prix à payer pour poursuivre cette invasion est trop élevé, mais face à un ennemi si nombreux, il est probable qu’ils ne pourront pas le faire pendant beaucoup plus longtemps. L’OTAN a abandonné les Ukrainiens à leur sort. Ayant défendu le principe de l’intégrité du territoire ukrainien, il ne peut rien faire pour le défendre. 

La tragédie est que, alors que la Russie considérait la guerre froide comme terminée, nous, en Occident, avons continué à la mener. Maintenant, nous avons recréé l’ennemi même que nous pensions avoir laissé derrière nous. 

David Hearst est cofondateur et rédacteur en chef de Middle East Eye. Commentateur et conférencier sur des sujets liés à la région, il se concentre également sur l’Arabie saoudite en tant qu’analyste. Ancien éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, il en a été le correspondant en Russie, en Europe et à Belfast. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst is co-founder and editor-in-chief of Middle East Eye. He is a commentator and speaker on the region and analyst on Saudi Arabia. He was The Guardian's foreign leader writer, and was correspondent in Russia, Europe, and Belfast. He joined the Guardian from The Scotsman, where he was education correspondent.