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Ce qui peut changer le cours de la guerre en Ukraine

Le sort du président Zelensky risque de marquer un tournant dans la guerre en Ukraine. Mais le comportement de l’armée russe et l’ampleur d’une éventuelle résistance populaire auront aussi un impact décisif sur le cours de la guerre
Capture d’écran tirée d’une vidéo publiée sur le compte Facebook de Volodymyr Zelensky, le 25 février 2022. Ce qu’il adviendra du président ukrainien, objet d’une attention médiatique particulière, reste pour le moment une des grandes inconnues de ce conflit (AFP)
Capture d’écran tirée d’une vidéo publiée sur le compte Facebook de Volodymyr Zelensky, le 25 février 2022. Ce qu’il adviendra du président ukrainien, objet d’une attention médiatique particulière, reste pour le moment une des grandes inconnues de ce conflit (AFP)

Guerre de courte durée avec des objectifs précis pour débloquer une situation politique figée ? Ou guerre de longue durée, comme le prévoit le président français Emmanuel Macron ? Ou encore guerre d’occupation, avec une armée russe amenée à rester en Ukraine pour imposer ses conditions lors des négociations à venir ?

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Depuis l’attaque lancée par l’armée russe jeudi 24 février, stratèges et analystes tentent de décoder les intentions de la Russie pour anticiper l’évolution de la crise ukrainienne.

Mais si le sort des armes ne laisse guère place au suspense, certaines questions, de portée apparemment secondaire, pourraient donner des indications sur l’évolution de la crise, voire lui donner une orientation décisive.

Parmi ces questions, l’une des plus complexes concerne le sort qui sera réservé au président ukrainien Volodymyr Zelensky. Objet d’une attention médiatique particulière, l’ancien comédien de 44 ans a d’ores et déjà été élevé au rang d’icône.

Va-t-il résister, quitte à tomber en martyr, et offrir à l’Ukraine un symbole puissant de refus de l’occupation ? Ses partisans et ses alliés externes vont-ils accepter cette option ? Ou bien, à l’inverse, vont-ils tenter de le préserver, éventuellement pour construire l’après-guerre ?

Volodymyr Zelensky a lui-même affiché sa volonté d’incarner la résistance. Il a fait diffuser des images montrant sa détermination. Mais en ces premiers jours de confit, il lui était difficile d’adopter une attitude différente.

Une exfiltration difficile voire impossible

Joue-t-il le rôle de sa vie, celui qui façonnera son destin de grand résistant, ou bien porte-t-il un costume de circonstance comme il en a beaucoup porté dans sa carrière de comédien ? Ses choix, à l’issue des dix premiers jours du conflit, seront décisifs.

De l’autre côté, l’armée russe a-t-elle pour consigne de le capturer, de l’éliminer, ou éventuellement de lui offrir une porte de sortie ? Quel intérêt présenterait chacune de ces éventualités pour la Russie ?

Dans cette photo d’archive prise le 7 février 2022, Emmanuel Macron (à droite) rencontre Vladimir Poutine (à gauche) à Moscou pour des entretiens dans le but de trouver un terrain d’entente sur l’Ukraine et l’OTAN. La table surdimensionnée du dirigeant russe est devenue une star improbable des efforts diplomatiques pour apaiser la crise ukrainienne (AFP)
Dans cette photo d’archive prise le 7 février 2022, Emmanuel Macron (à droite) rencontre Vladimir Poutine (à gauche) à Moscou pour des entretiens dans le but de trouver un terrain d’entente sur l’Ukraine et l’OTAN. La table surdimensionnée du dirigeant russe est devenue une star improbable des efforts diplomatiques pour apaiser la crise ukrainienne (AFP)

« L’implacable » Poutine a-t-il intérêt à éliminer physiquement M. Zelensky pour montrer qu’il ne reculerait devant rien ? Ou au contraire, va-t-il tenter de le capturer, en faire un prisonnier et l’humilier, pour détruire le symbole qu’il pourrait représenter ? Interrogé par une chaîne de télévision sur l’intégrité physique de M. Zelensky, un diplomate russe a répondu : « Je ne peux pas répondre » à cette question.

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La France a fait une offre pour contribuer à une solution en douceur. « Nous sommes en situation de pouvoir l’aider si nécessaire. Nous prendrons les dispositions qu’il convient de prendre », a déclaré le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian.

Des « experts français » ont aussitôt évoqué l’idée d’une exfiltration du président Zelensky par des unités des forces spéciales, mais l’opération semble difficile, voire impossible dans la conjoncture actuelle : trop risquée si elle se déroule à l’insu de l’armée russe, trop peu crédible si elle a lieu avec l’accord des autorités russes.

Une autre option semble plus simple : offrir à M. Zelensky la possibilité de se réfugier dans une enceinte diplomatique à Kiev, pour reporter à plus tard le règlement définitif de cette question, éventuellement lors de négociations ultérieures.

En tout état de cause, malgré sa ferme condamnation de l’attaque russe contre l’Ukraine, la France continue d’insister sur la nécessité de négocier. Les échecs essuyés jusque-là n’ont pas mis fin aux efforts français.

Une démarche américaine qui pousse l’Ukraine à se cabrer

À l’inverse, les États-Unis ont adopté une attitude différente, voire intrigante, à propos d’éventuelles négociations. Après une déclaration du président Zelensky, vendredi 25 février, se disant disposé à discuter avec son homologue russe Vladimir Poutine, la Russie a posé des conditions draconiennes.

L’Ukraine a rejeté l’offre, mais c’est la réaction américaine qui, dans la foulée, a soulevé les interrogations : un porte-parole américain a en effet affirmé que l’Ukraine ne devait pas négocier.

Une curieuse séquence a suivi. Le Kremlin a annoncé samedi 26 février que les forces russes avaient reçu l’ordre de stopper leur avancée à la suite de l’ouverture de cette fenêtre de négociations, qui s’est aussitôt refermée.

L’armée russe a-t-elle appris de la leçon afghane ? L’expérience a appris à l’état-major qu’aucune armée au monde ne peut occuper indéfiniment un pays contre la volonté de son peuple

Se serait-elle refermée à cause de l’attitude américaine, une attitude d’autant plus curieuse que les États-Unis ont annoncé, avant même le début de l’attaque russe, qu’ils n’enverraient pas de soldats aider l’Ukraine ? Le célèbre sociologue Edgar Morin a relevé ce paradoxe, en tweetant vendredi 25 février : « Ils ont incité l’Ukraine à la fermeté tout en sachant qu’ils l’abandonneraient militairement en cas de guerre ».

Quel est, au final, le but de cette démarche américaine qui pousse l’Ukraine à se cabrer, tout en soulignant qu’il n’y aura pas d’intervention américaine en sa faveur ? S’agit-il de pousser à un engrenage dont le résultat serait d’amener la Russie à s’enliser en Ukraine, comme cela lui était arrivé en Afghanistan ?

Mais plus que l’attitude des États-Unis et de la France, plus que les rodomontades des propagandistes et des stars de la télévision, le sort de la crise ukrainienne dépendra d’abord du comportement des deux parties directement en conflit.

Côté ukrainien, où l’armée ne semble pas en mesure de faire le poids pour imposer la décision, le peuple est-il animé par une puissante volonté de résistance ? Va-t-il accepter de payer le prix, un prix éventuellement très élevé, pour espérer faire mal à l’armée russe ?

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A-t-il la capacité de s’organiser, pour recourir la guérilla et la résistance populaire, la méthode la plus efficace dont dispose le faible face au puissant dans une situation pareille ?

En face, l’armée russe a-t-elle appris de la leçon afghane, du traumatisme afghan, disent certains ? L’expérience a appris à l’état-major qu’aucune armée au monde ne peut occuper indéfiniment un pays contre la volonté de son peuple.

Pour la Russie, il s’agit là, en fait, d’une décision politique et non militaire. Certes, la performance de l’armée russe peut constituer un facteur important de la décision. À contrario, une mauvaise campagne militaire, avec de nombreux morts, des pertes élevées et des échecs tactiques peuvent provoquer un dangereux délitement.

Mais c’est le pouvoir politique qui détient la clé de la décision. Et dans le cas présent, quel est l’objectif politique de l’opération russe ? Les dirigeants russes se sont-ils fixé un délai pour l’atteindre ? Y a-t-il une échéance au-delà de laquelle la présence de l’armée russe deviendra ingérable ?

C’est d’autant plus important pour Moscou que la Russie devra faire face à la plus forte mobilisation médiatique depuis la guerre en Irak. Et sur le terrain de la communication, les Russes ont beaucoup de retard, même si les Occidentaux leur prêtent un pouvoir de manipulation largement surfait.

Engrenages

Par ailleurs, occuper militairement un territoire, même de manière momentanée et par une armée très puissante, comporte de nombreux risques : meurtres de civils, destructions, massacres, et toutes sortes d’évolutions non contrôlées. L’armée russe saura-t-elle éviter l’emballement pour préserver l’avenir des relations avec un voisin ?

Sur le terrain de la communication, les Russes ont beaucoup de retard, même si les Occidentaux leur prêtent un pouvoir de manipulation largement surfait

Car les sociétés ukrainienne et russe sont très imbriquées. Des millions d’Ukrainiens vivent en Russie, et une partie de la population ukrainienne ne parle que le russe, langue très répandue dans le reste de l’Ukraine. Il faudra, tôt ou tard, reprendre le cours d’une vie apaisée entre les deux pays.

L’armée russe, engagée dans une démonstration de force, pourra-t-elle faire en sorte d’éviter toute dérive susceptible d’empêcher une normalisation des relations bilatérales après la crise actuelle ?

Car s’il est délicat de s’engager dans une guerre, il est beaucoup plus difficile d’en maîtriser la mécanique et les engrenages inévitables.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Abed Charef est un écrivain et chroniqueur algérien. Il a notamment dirigé l’hebdomadaire La Nation et écrit plusieurs essais, dont Algérie, le grand dérapage. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @AbedCharef