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La torture est une valeur américaine. Les dirigeants américains, de Bush à Biden, sont dans le déni

Au-delà des poursuites engagées à l’encontre des responsables, le gouvernement américain doit entamer un processus sérieux pour réparer les dégâts causés par ses programmes de torture
« Le gouvernement américain doit entamer un processus sérieux pour réparer les dégâts causés par ses programmes de torture » (AFP)
« Le gouvernement américain doit entamer un processus sérieux pour réparer les dégâts causés par ses programmes de torture » (AFP)

À l’occasion de la Journée internationale pour le soutien aux victimes de la torture, le 26 juin, le président américain Joe Biden et le secrétaire d’État Antony Blinken ont tous deux publié des communiqués pour condamner la torture et s’engager à en éliminer l’usage.

L’absence de tout engagement à demander des comptes au gouvernement américain pour avoir approuvé, autorisé, financé et perpétré des actes de torture était toutefois notable.

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Ce silence occulte le fait que, de Rikers Island (deuxième plus importante prison aux États-Unis) aux Communication Management Units (service en charge de la gestion et de la surveillance des communications extérieures des détenus aux États-Unis), en passant par la police de Chicago, Guantánamo, l’École militaire des Amériques et les prisons secrètes de la CIA aux quatre coins du monde, la torture est une pratique américaine systémique et durable.

Il s’agit d’une tactique intentionnelle visant à briser les personnes détenues et incarcérées à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

En revanche, Biden a demandé des comptes à d’autres États. « Lorsqu’un gouvernement pratique la torture, il renonce à son autorité morale et compromet sa propre légitimité. Et surtout, lorsque la torture est pratiquée au nom de la sécurité nationale, elle ne fait qu’encourager et multiplier les ennemis, nourrir l’agitation et isoler les gouvernements au niveau international », a-t-il déclaré.

Discours fallacieux

En ignorant l’héritage américain en matière de torture et en pointant du doigt d’autres gouvernements pour cette même pratique, Biden, comme d’autres présidents avant lui, perpétue le discours fallacieux selon lequel la pratique de la torture est contraire aux valeurs américaines, malgré un long passif bien documenté.

Bien que Blinken ait légèrement penché vers une reconnaissance de la pratique américaine de la torture, il a minimisé la véritable nature du problème : « Nous reconnaissons que nous devons faire face à nos propres lacunes et erreurs et défendre les valeurs américaines », a-t-il déclaré.

Si les États-Unis souhaitent réellement faire face au crime de torture, ils doivent s’atteler à l’établissement de responsabilités réelles et significatives au lieu de se contenter d’un discours annuel récité par cœur

La torture, cependant, n’est pas une lacune ou une erreur. Il s’agit plutôt d’une stratégie délibérée employée par l’État dans le but d’exercer un pouvoir et une emprise sur ses victimes. Comme l’a écrit George Orwell dans 1984, « l’objet de la torture est la torture ».

Comme celui de Biden, le communiqué de Blinken visait à avertir les auteurs de ces actes qu’ils auraient à rendre des comptes. Et une fois encore, comme Biden, Blinken s’est montré complètement incapable de tendre ce miroir au gouvernement américain, choisissant au contraire de rejeter le problème de la torture sur d’autres pays.  

Les propos de Biden suivent le modèle de ceux formulés en 2021, dans lesquels il a également manqué la cible en détournant l’attention de l’expérience des survivants, en mettant l’accent sur l’impact de la révélation de son programme de torture sur la réputation des États-Unis et en rattachant le problème de la torture à des arguments liés à des questions d’efficacité et au « recrutement de terroristes » plutôt qu’aux droits de l’homme.

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Ces éléments représentent un modèle dans le discours américain sur la torture qui empêche une véritable prise de conscience de l’ampleur de la torture perpétuée par le gouvernement américain et des dommages durables qu’elle a causés. 

La torture est un trait particulièrement endémique de la « guerre contre le terrorisme » et a été systématiquement pratiquée par les États-Unis au nom de la sécurité nationale à Bagram, Falloujah, Abou Ghraib, dans d’innombrables sites de détention de la CIA à travers le monde et à la prison de Guantánamo.

Si les États-Unis souhaitent réellement faire face au crime de torture, ils doivent s’atteler à l’établissement de responsabilités réelles et significatives au lieu de se contenter d’un discours annuel récité par cœur.

Pour ne prendre qu’un seul exemple, si la torture était vraiment une « tache sur notre conscience morale », comme l’a déclaré Biden, son administration ne se battrait pas pour garder secrets les détails du cas d’Abou Zoubaydah, victime de la torture, autrefois détenu par la CIA et aujourd’hui à Guantánamo, mais chercherait activement à réparer le tort qui lui a été causé. 

L’héritage américain en matière de torture

Soupçonné d’être un dirigeant d’al-Qaïda, Abou Zoubaydah a été capturé en 2002 et soumis à un programme systématique de torture : il a notamment été victime de waterboarding à 80 reprises et passé plus de onze jours dans une caisse de la taille d’un cercueil.

Bien que les autorités américaines aient reconnu en 2006 qu’Abou Zoubaydah n’était pas un membre d’al-Qaïda, il est toujours détenu à Guantánamo sans aucun espoir de libération. Si l’administration Biden s’intéressait réellement aux responsabilités en matière de torture, la fin de la détention indéfinie d’Abou Zoubaydah à Guantánamo – un lieu synonyme de torture – serait un bon début.

Même s’il a reconnu des torts, le langage de Bush est rapidement revenu à la trame narrative des « valeurs américaines » plutôt que de se concentrer sur la réparation des dégâts

Les déclarations vagues et évasives de Biden ne sont pas une anomalie par rapport aux autres commentaires présidentiels formulés depuis le 11 septembre à l’occasion de la Journée internationale pour le soutien aux victimes de la torture.

Alors que Trump s’est démarqué en refusant de commémorer cette journée, Barack Obama et George W. Bush ont tous deux publié des déclarations visant à condamner la torture tout en mettant l’accent sur son incompatibilité supposée avec les valeurs fondatrices des États-Unis, ce qui avait pour effet de détourner l’attention des survivants et de dévier les responsabilités.

À quelques reprises au cours des deux dernières décennies de « guerre contre le terrorisme », les administrations présidentielles ont été contraintes d’aborder de front l’héritage américain en matière de torture. Par exemple, l’ancien président George W. Bush a dû s’attaquer aux atrocités commises à la prison d’Abou Ghraib lorsque l’affaire est devenue un scandale mondial.

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Dans un communiqué publié en 2004, Bush a déclaré : « Le peuple américain a été horrifié par les mauvais traitements infligés aux détenus de la prison d’Abou Ghraib en Irak. Ces actes étaient des erreurs. Ils étaient incompatibles avec nos politiques et nos valeurs en tant que nation. »

En d’autres termes, même s’il a reconnu des torts, le langage de Bush est rapidement revenu à la trame narrative des « valeurs américaines » plutôt que de se concentrer sur la réparation des dégâts.

Cette déclaration a notamment suivi de peu la publication de l’enquête officielle de l’armée américaine détaillant les actes de torture perpétrés à Abou Ghraib, plus connue sous le nom de « rapport Taguba », qui a fait état d’abus sexuels, de nudité forcée et d’autres formes de déshumanisation délibérée, comme l’utilisation d’une chaîne pour chien ou d’une sangle autour du cou des prisonniers.

Un autre rapport gouvernemental – intitulé « AR 15-6 Investigation of the Abu Ghraib Prison and 205th Military Intelligence Brigade », plus connu sous le nom de « rapport Fay Jones » – publié le 25 août 2004, a corroboré les conclusions de l’enquête précédente et détaillé d’autres cas d’abus.

Malgré les preuves qui attestent de manière exhaustive du recours systématique et choquant à la torture à Abou Ghraib, seuls onze soldats américains, dont aucun de haut rang, ont finalement été reconnus coupables de crimes.

Pas de comptes à rendre

Les auteurs intellectuels et les hauts responsables qui ont donné les ordres n’ont pas encore eu à répondre de leurs crimes et à subir des conséquences, ce qui perpétue une culture de l’impunité en donnant un feu vert tacite à la poursuite des pratiques de torture.

Fait révélateur, Bush n’a abordé la question de la torture à Abou Ghraib qu’à la suite de la pression publique croissante apparue après la révélation de détails du traitement choquant réservé aux prisonniers, notamment des photographies.  

Des activistes protestent contre le camp de détention de Guantánamo lors d’un rassemblement sur Lafayette Square devant la Maison-Blanche à Washington, le 11 janvier 2018 (AFP)
Des activistes protestent contre le camp de détention de Guantánamo lors d’un rassemblement sur Lafayette Square devant la Maison-Blanche à Washington, le 11 janvier 2018 (AFP)

Même en essayant de se distancier de Bush et de son héritage, Obama a suivi en réalité des schémas discursifs similaires. Obama a commencé sa présidence en affirmant, à propos de la torture, qu’il fallait « regarder vers l’avant, et non pas vers l’arrière ».

La déclaration d’Obama a établi son manque d’intérêt à l’idée de demander des comptes à ceux qui ont conçu et mis en œuvre des programmes de torture au nom de la sécurité nationale. Il a réitéré cette position en formulant des propos similaires tout au long de ses deux mandats.

Dans une déclaration faite en 2015 à l’occasion de la Journée internationale pour le soutien aux victimes de la torture, Obama a par exemple affirmé : « Aucune nation n’est parfaite et les États-Unis doivent affronter ouvertement leur passé, y compris leurs erreurs, si nous tenons à être à la hauteur de nos idéaux. C’est pourquoi l’une de mes premières actions en en tant que président a été de mettre fin au programme de détention et d’interrogatoire de la CIA, et c’est également pourquoi j’ai soutenu la déclassification des détails clés de ce programme, ce dont la commission spéciale du Sénat chargée du renseignement a fait état. »

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Cependant, mettre fin au programme de détention et d’interrogatoire de la CIA ne revient pas à assumer une responsabilité vis-à-vis de ce programme et des dégâts durables qu’il a laissés dans son sillage, pas plus que la déclassification des détails d’un programme pour lequel personne ne sera poursuivi.

Quand Obama a dit qu’il fallait regarder vers l’avant, il semblait vouloir dire que les portes de la responsabilité seraient refermées à jamais.

L’absence de comptes à rendre a été monnaie courante sous l’administration Obama, que ce soit à travers la décision du procureur général de l’époque, Eric Holder, de ne pas engager de poursuites pénales dans plus d’une centaine de cas présumés de torture, ou la décision finale de l’administration de ne poursuivre aucun responsable de l’ère Bush pour avoir approuvé et soutenu des programmes de torture.

Pour sceller l’affaire, dans les derniers jours de la présidence d’Obama, il a été décidé de maintenir le statut classifié d’un rapport de 6 000 pages détaillant la torture pratiquée par la CIA – une mesure qui, dans les faits, a réduit la vérité au silence et planté un dernier clou dans le cercueil de la responsabilité. 

Le fait que des représentants élus n’endossent aucune responsabilité pour ces actes de torture systémiques et horribles ne signifie pas que nous ne devons pas continuer d’essayer de leur demander des comptes, ni que les appels à la vérité et à la justice doivent cesser.

Cela signifie en revanche que nous devons, de manière proactive, cohérente et collective, perturber le discours qui camoufle la réalité et perpétue l’injustice.

Au-delà des poursuites engagées à l’encontre des responsables, le gouvernement américain doit entamer un processus sérieux pour réparer les dégâts causés par ses programmes de torture.

Il s’agit notamment d’indemniser les survivants qui ont été rapatriés dans leur pays d’origine ou réinstallés de manière précaire dans des pays tiers, souvent sans statut juridique, les laissant dans l’impossibilité de payer un loyer, de trouver un emploi ou de bénéficier des soins médicaux et de l’accompagnement psychologique nécessaires, malgré les années de détention et de torture.

Il est facile de parler, et pour les États-Unis, feindre l’inquiétude face à la torture l’est encore plus. En l’absence de véritables comptes à rendre et de mesures correctives tangibles, la torture restera une valeur américaine.

Maha Hilal est une chercheuse et auteure qui s’intéresse à la l’institutionnalisation de l’islamophobie. Elle est l’auteure de Innocent Until Proven Muslim : Islamophobia, the War on Terror, and the Muslim Experience Since 9/11. Ses écrits ont été publiés par VoxAl JazeeraMiddle East EyeNewsweekBusiness Insider et Truthout. Cofondatrice du Justice for Muslims Collective, elle fait partie du conseil de School of the Americas Watch et officie en tant que coordinatrice au sein de Witness Against Torture.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye. 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Dr. Maha Hilal is a researcher and writer on institutionalised Islamophobia and author of the book Innocent Until Proven Muslim: Islamophobia, the War on Terror, and the Muslim Experience Since 9/11. Her writings have appeared in Vox, Al Jazeera, Middle East Eye, Newsweek, Business Insider and Truthout, among others. She is the founding executive director of the Muslim Counterpublics Lab, an organizer with Witness Against Torture, and a council member of the School of the Americas Watch. She earned her doctorate in May 2014 from the Department of Justice, Law and Society at American University in Washington, DC. She received her Master's Degree in Counseling and her Bachelor's Degree in Sociology from the University of Wisconsin-Madison.