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Guerre en Ukraine : dans la réponse de l’Occident, l’émotion a pris le pas sur la raison

Soit vous soutenez la lutte héroïque de l’Ukraine contre l’impitoyable Russie, soit vous êtes un larbin de Poutine, toute tentative d’objectivité étant considérée comme un acte de trahison. Comment la pensée occidentale a-t-elle pu devenir si étroite ?
Une femme regarde par une fenêtre ornée d’affiches en soutien à l’Ukraine dans le quartier d’East Village à Manhattan (New York), le 24 avril 2022 (AFP)
Une femme regarde par une fenêtre ornée d’affiches en soutien à l’Ukraine dans le quartier d’East Village à Manhattan (New York), le 24 avril 2022 (AFP)

La guerre en Ukraine ne peut que s’intensifier. Le président russe Vladimir Poutine est déterminé à repartir avec ses gains territoriaux et l’Occident est déterminé à l’en empêcher. Washington n’hésite plus à envoyer des armes de combat en Ukraine.

Chars, artillerie lourde et avions de chasse affluent en Ukraine. La Russie enquête actuellement sur des actes de « sabotage » commis par les troupes du Special Air Service (SAS) britannique sur le sol ukrainien, ce qui signifie que des troupes britanniques pourraient très bien être actives dans le conflit. 

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La ligne de démarcation entre une guerre par procuration et une implication directe entre la Russie et l’OTAN est désormais très mince.

Avec des déclarations dans les deux camps en faveur d’une poursuite de la guerre, il n’y a pas de place pour la diplomatie dans un avenir prévisible.

Philip Breedlove, ancien commandant suprême des forces alliées de l’OTAN en Europe, a même soutenu que l’OTAN devait envoyer des troupes en Ukraine et éviter de se laisser paralyser par l’idée que Poutine puisse utiliser des armes nucléaires.

Les sanctions imposées à la Russie ainsi que les contre-mesures prises par Moscou exposent l’économie et le système financier mondiaux à des pressions énormes et à un retour de flamme potentiel, puisqu’elles créent une véritable tempête de pénuries énergétiques et alimentaires, d’inflation et de chocs affectant les matières premières. 

Gagner cette guerre ou être détruite

Le boycott mondial de la Russie est loin d’être achevé et l’ordre mondial évolue en conséquence. 

L’OTAN, l’Union européenne et les membres du G7 sont pleinement engagés à faire de la Russie un paria international. Les autres nations du groupe des BRICS (Brésil, Inde, Chine et Afrique du Sud) ainsi que les pays du Sud gardent une certaine distance, notamment par rapport au discours de l’Occident sur la guerre. 

Avec des risques aussi élevés et des divisions aussi profondes, on pourrait penser que les choix auxquels sont confrontés les principaux acteurs de la communauté mondiale devraient faire l’objet d’un débat approfondi et critique

Il est vrai qu’une grande majorité de l’Assemblée générale des Nations unies a condamné l’invasion de Poutine et que la Russie a également été suspendue du Conseil des droits de l’homme.

Mais seuls des pays membres de l’OTAN, de l’UE ou du G7 ont adopté des sanctions. Et personne d’autre à la réunion des ministres des Finances et gouverneurs de banques centrales du G20 n’a suivi les équipes américaine, canadienne, britannique ou encore australienne lorsqu’elles ont pris la porte.

La Commission européenne n’a quitté la salle que pendant le discours du représentant de Moscou.

L’Indonésie – qui assure la présidence du G20 – et la Chine ont stoppé la proposition d’expulsion de la Russie du groupe.

Avec des risques aussi élevés et des divisions aussi profondes, on pourrait penser que les choix auxquels sont confrontés les principaux acteurs de la communauté mondiale devraient faire l’objet d’un débat approfondi et critique. Et pourtant, une telle discussion peine à décoller, notamment en Europe.

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Tout cela est devenu un dangereux jeu à somme nulle : la Russie se dit confrontée à un choix binaire – gagner cette guerre ou être détruite –, tandis que l’Occident se contentera de rien de moins qu’un changement de régime à Moscou.

Si l’on met de côté les opinions et les objectifs – difficilement acceptables – de l’élite russe concernant le conflit, le débat politique et médiatique occidental constitue une démonstration pratique du comportement à ne pas adopter dans une telle crise.

Le discours et la représentation ont supplanté la réalité. L’émotion a pris le pas sur la raison. La sagesse s’est envolée. 

Le sens donné aux événements

Tout cela s’est produit dans les heures qui ont suivi l’invasion. Certes, il y avait manifestement un agresseur et on savait tout aussi bien qui était la victime de l’attaque. Mais le discours occidental est allé beaucoup plus loin dans le sens qu’il a donné aux événements.

Il s’agissait non seulement d’un affrontement entre deux États souverains, mais aussi d’un conflit entre deux systèmes de valeurs : l’autocratie et la démocratie.

Il s’agissait non seulement d’un affrontement entre deux États souverains, mais aussi d’un conflit entre deux systèmes de valeurs : l’autocratie et la démocratie

Certes, Poutine a lui-même joué un rôle dans ce conflit en parlant fréquemment, dans des interviews accordées à des journalistes occidentaux, de la disparition du libéralisme occidental.

Mais les idéologues occidentaux, ébranlés par le degré de remise en cause de l’establishment libéral à l’échelle nationale, n’avaient pas besoin de beaucoup d’encouragements. Ils y voyaient ni plus ni moins qu’un conflit décisif pour l’avenir de ce siècle. 

La communauté des démocraties doit ainsi être unie sans la moindre distinction pour écraser la menace par des sanctions et des livraisons d’armes.

Le seuil minimal de réussite de cette confrontation épique serait un changement de régime en Russie, malgré les démentis des responsables américains qui affirment qu’il ne s’agit pas du véritable objectif. 

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Comme l’indiquait récemment une étude de la RAND Corporation, « si un changement de régime intervenait à Moscou, l’Occident pourrait réduire les risques pour la sécurité en engageant les nouveaux dirigeants à favoriser une gouvernance plus ouverte et légitime, par exemple par des élections libres et équitables et des mesures de lutte contre la corruption ».

Toute déviation de ce scénario ainsi que tout doute sur son coût et ses conséquences ne sont pas tolérés. Par ailleurs, l’Occident n’a procédé à aucun examen sérieux des causes profondes du conflit, au-delà d’un certain désir russe inné de domination. 

Aucune tolérance pour la dissidence

Lorsque les séparatistes russes du Donbass ont lancé un missile sur une gare où des réfugiés étaient évacués, l’inscription « Pour les enfants » figurait en russe sur le projectile.

Personne ne s’est demandé quels enfants étaient vengés. Il s’agissait de ceux qui avaient été tués par les bombardements ukrainiens dans le Donbass. 

Le déluge quotidien d’images macabres de cadavres abandonnés et de charniers construits à la hâte ne faisait que confirmer la conviction que l’Occident avait affaire au mal absolu – ce qui, soit dit en passant, représente exactement la vision de Poutine du conflit.

Le déluge quotidien d’images macabres de cadavres abandonnés et de charniers construits à la hâte ne faisait que confirmer la conviction que l’Occident avait affaire au mal absolu

Toute tentative de production d’une analyse politique raisonnée par l’Occident est considérée comme un acte de trahison.

Des spécialistes des relations internationales faisant autorité et très respectés, tels que John Mearsheimer, ont été impitoyablement dénigrés pour avoir simplement émis des doutes bien argumentés sur les agissements passés et les omissions de tous les principaux acteurs de la crise. 

Tout cela forme une réédition déprimante du célèbre slogan de George W. Bush après les attentats du 11 septembre : « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes. »

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L’Europe et l’Amérique, qui se considèrent comme les berceaux de l’esprit critique et de la liberté d’expression, sont devenues dangereusement intolérantes envers les opinions divergentes : un flot de colère s’abat sur ceux qui osent exprimer de bonne foi un doute sur les risques que certains choix peuvent impliquer pour la paix et l’économie mondiales.

Toute forme de débat sérieux a été fermée avec une telle férocité que cela éveille l’inquiétant soupçon selon lequel le problème central est peut-être d’ordre psychologique et pourrait à nouveau prendre racine dans le très vieux besoin obsessionnel de l’Occident d’avoir un ennemi. 

Aucun effort n’a été fait pour développer une quelconque « empathie cognitive », c’est-à-dire pour essayer de comprendre si les préoccupations sécuritaires et les revendications politiques antérieures de la Russie étaient justifiées et auraient dû être mieux appréhendées.

Aucune place au compromis

Le simple fait que la Russie soit une autocratie a au contraire disqualifié automatiquement ces revendications, quelle que soit leur valeur.

Cette polarisation violente a eu un effet immédiat sur l’Europe. Le raz-de-marée de colère a anéanti la tradition du Vieux Continent consistant à voir des nuances dans la politique étrangère.

Les débats virulents sur les campagnes de défense des droits civiques ont polarisé les démocraties occidentales, tant à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche de l’échiquier politique

Le monde anglosaxon fixe l’ordre du jour, qui n’a apparemment rien à voir avec un choc des empires ou des nationalismes. Il n’y a semble-t-il pas d’identités nationales concurrentes qui se sont développées autour de frontières et de perceptions sécuritaires très fluides dans les régions frontalières de l’Ukraine et de la Russie.

Il n’y a qu’une seule façon de voir l’Euromaïdan, le soulèvement qui a commencé en Ukraine en 2013 : il s’agit d’une révolution démocratique, et non d’un coup d’État, comme le pense la Russie. Ceux qui ont rejeté cette révolution doivent être considérés à jamais comme des « séparatistes », et non comme des Ukrainiens qui ne partageaient pas cette vision.

La sémantique politique semble avoir été délibérément utilisée pour ne laisser aucune place au compromis, à la compréhension ou à l’apaisement des tensions.

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Le fait qu’un tel discours puisse prévaloir témoigne de l’illibéralisme croissant de la culture politique occidentale.

L’intolérance s’est accrue non seulement en raison des contestations extérieures, mais aussi des contestations intérieures. Les débats virulents sur les campagnes de défense des droits civiques ont polarisé les démocraties occidentales, tant à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche de l’échiquier politique. 

Il suffit d’examiner le lexique du discours occidental sur les campagnes en faveur des droits civiques en Russie, dans lequel des mots tels que « rétrograde », « obscurantiste », « troglodyte », « nazi » et « fasciste » sont bien trop facilement utilisés pour dépeindre des points de vue différents du courant dominant.

Des débats toxiques

Comment la pensée occidentale a-t-elle pu devenir si étroite ?

Chaque sujet est observé selon une approche manichéenne où toute nuance a été effacée. Soit vous soutenez la lutte héroïque des Ukrainiens contre les impitoyables Russes, quels qu’en soient le coût et les conséquences, soit vous êtes un larbin de Poutine. Toute remise en question de la véritable valeur démocratique de l’Ukraine est considérée comme un blasphème politique.

Graffiti représentant le président russe Vladimir Poutine avec l’inscription « Recherché : Vladimir le Sanguinaire » sur un mur à Halle, dans l’est de l’Allemagne, le 20 avril 2022 (AFP)
Graffiti représentant le président russe Vladimir Poutine avec l’inscription « Recherché : Vladimir le Sanguinaire » sur un mur à Halle, dans l’est de l’Allemagne, le 20 avril 2022 (AFP)

En Allemagne et en Italie, ces débats sont devenus véritablement toxiques. Tous leurs choix en matière de politique étrangère à l’égard de la Russie au cours des deux dernières décennies ont été complètement réévalués d’un point de vue émotionnel, exclusivement à travers les yeux des Européens de l’Est et des Américains.

L’idée de se séparer de la Russie et de changer son régime est désormais une politique officielle.

L’establishment politique de Berlin est en état de choc. Un quart de siècle d’Ostpolitik est attaqué. Frank-Walter Steinmeier, ancien ministre allemand des Affaires étrangères et actuel président, récite un mea culpa qui n’a pas suffi à édulcorer sa visite à Kyiv. Les anciens chanceliers Gerhard Schröder et Angela Merkel sont critiqués, respectivement, pour avoir été à la solde de Poutine et pour s’être laissée duper malgré ses ambitions impérialistes et revanchardes en Europe de l’Est. 

Pour être clair, ces dirigeants allemands ne doivent pas s’excuser d’avoir eu des relations avec la Russie au cours des dernières décennies, ni d’avoir obtenu de Moscou un approvisionnement énergétique fiable et bon marché. Ils ont protégé l’intérêt national de leur pays. 

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Leur erreur a été de ne pas avoir utilisé ces liens pour construire une nouvelle architecture sécuritaire, qui aurait dû garantir deux intérêts essentiels : la souveraineté et la sécurité de l’Europe de l’Est et les préoccupations sécuritaires de la Russie. 

À Rome, le débat se concentre sur l’amitié de longue date de l’ancien Premier ministre Silvio Berlusconi avec Poutine et sur la fiabilité des approvisionnements en gaz russes.

Comme d’habitude, l’Italie n’a fait qu’importer ses sujets de conversation politiques de l’étranger et les applique désormais avec le zèle d’un pays qui se sent mal à l’aise de ne pas avoir fait ce qu’il fallait.

Ils ont choisi de retarder les choses. Ils ont laissé l’ordre du jour de l’UE être détourné par le dégoût des pays d’Europe de l’Est à l’égard de la Russie, et ils ont accepté ce qui équivalait à un veto américain contre toute relation avec la Russie.

Des dirigeants somnambules en marche vers une catastrophe

Après tout, l’establishment de la politique étrangère américaine est obsédé depuis six ans par le Russiagate, la prétendue tentative d’ingérence de Poutine dans les élections américaines. 

Il en résulte aujourd’hui un virage à 180 degrés en matière de politique étrangère. Les gouvernements et les Parlements des deux pays semblent prêts à assumer des décisions dont le résultat final pourrait être douloureusement préjudiciable à leur économie et à leur compétitivité, après deux années terribles dues à la pandémie de covid-19.

Si les valeurs occidentales, fondées sur la démocratie, la liberté, l’État de droit et le respect des droits de l’homme, sont si solides et bien meilleures que toutes les autres – ce que je crois fermement –, alors pourquoi sommes-nous si nerveux à l’idée de les défendre ? 

D’ici cet automne, les tensions sociales en Europe pourraient devenir insoutenables.

Tant à Bruxelles que dans les autres capitales européennes, des dirigeants somnambules marchent vers une catastrophe. Très rares sont les figures politiques qui remettent en question les politiques adoptées au cours des deux derniers mois.

Si les valeurs occidentales, fondées sur la démocratie, la liberté, l’État de droit et le respect des droits de l’homme, sont si solides et bien meilleures que toutes les autres – ce que je crois fermement –, alors pourquoi sommes-nous si nerveux à l’idée de les défendre ? 

Pourquoi la moindre forme de dissidence au sujet de la guerre est-elle si facilement considérée comme subversive ?

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Pourquoi la guerre est-elle présentée comme un affrontement apocalyptique entre des systèmes de croyances politiques rivaux ?

Pourquoi le manichéisme est-il encore bien vivant dans l’Occident politiquement correct du début du XXIe siècle ?

Qu’est-ce qui justifie un refus aussi catégorique de comprendre et d’accepter que le conflit ukrainien est bien plus complexe que la simple affirmation selon laquelle Poutine serait « fou et méchant » ? Pourquoi est-il si inacceptable de rappeler ce qui s’est réellement passé en Ukraine et de tenter de tirer les leçons du passé ? 

Les démocraties sont réputées pour poser des questions et soulever des doutes légitimes. Les autocraties se distinguent par une longue tradition consistant à écraser tout débat. À l’heure actuelle, les deux camps dans ce conflit emploient des techniques similaires.

Marco Carnelos est un ancien diplomate italien. Il a été en poste en Somalie, en Australie et à l’ONU. Il a été membre du personnel de la politique étrangère de trois Premiers ministres italiens entre 1995 et 2011. Plus récemment, il a été l’envoyé spécial coordonnateur du processus de paix au Moyen-Orient pour la Syrie du gouvernement italien et, jusqu’en novembre 2017, ambassadeur d’Italie en Irak.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Marco Carnelos is a former Italian diplomat. He has been assigned to Somalia, Australia and the United Nations. He served in the foreign policy staff of three Italian prime ministers between 1995 and 2011. More recently he has been Middle East peace process coordinator special envoy for Syria for the Italian government and, until November 2017, Italy's ambassador to Iraq.